‹ Montaigne; textes choisis et commentésChapitre 24 sur 61 · PREMIERS ESSAIS · texte numérisé non relu

PREMIERS ESSAIS

QUE LE^GOUT DES BIENS ET DES MAUX DEPEND, EN BONNE PARTIE, DE l'uPINION QUE NOUS EN AVONS (1)

Les hommes, dit une sentence grecque ancienne, sont tour- . mentes par les opinions qu'ils ont des choses, non par les choses mêmes. Il y aurait un grand point gagné pour le soulagement de notre misérable condition humaine, qui pourrait (si Ton pouvait) établir cette proposition \Taie tout partout. Car si les maux n'ont entrée en nous que par notre jugement, il semble qu'il soit en notre pouvoir de les mépriser ou contourner à bien : si les choses se rendent à notre merci, pourquoi n'en chevirons-nous {seronsnous maîtres), ou ne les accommoderons-nous à notre avantage? si ce que nous appelons mal et tourment n'est ni mal ni tourment (le soi, ains (waw) seulement que notre fantaisie lui donne cette quahté, il est en nous de la changer ; et en ayant le choix, si nul ne nous force, nous sommes étrangement fous de nous bander pour le parti qui nous est le plus ennuyeux, et de donner aux maladies, à l'indigence et au mépris un aigre et mauvais goût, si nous le leur pouvons doimer bon, et si, la fortune fournissant simplement de matière, c'est à nous de lui donner la forme. Or, que ce que nous appelons mal ne le soit pas de soi ; ou au moins, tel qu'il soil, qu'il dépende de nous de lui donner

(1) Essais, I, XIV. Cet essai deviendra le quarantième dans l'édition de 1595 et la plupart des éditions modernes. Je cite encore le texte de 1580.

H\ == MUNTAIGNK. — CIIAP. IV

auire saveur et autre visage (car tout revient à un), voyons s'il se peut maintenir.

Si Têtre originel de ces dioses que nous craignons avait crédit de se loger en nous de son autorité, il logerait pareil et semblable (Il tous ; car les hommes sont tous d'une façon et, sauf le plus et le moins, se trouvent garnis de pareils outils et instruments pour concevoir et juger ; mais la diversité des opinions que nous avons de ces choses-là montre clairement quelles n'entrent (u nous que par composition ; tel à l'aventure les loge chez soi en leur Vrai être, mais mille autres leur donnent un être nouveau et contraire chez eux. Nous tenons la mort, la pauvreté et la douleur pour nos principales parties : or, cette mort, que les uns appellent « des choses horribles la plus liorrible », qui ne sait que d'autres la nomment « l'unique part des tounnents de cette vie, le souverain bien de nature, seul appui de notre liberté, et commune et prompte recette à tous maux »? Et comme les uns l'attendent tremblants et effrayés, d'autres ne la reçoiventils pas de tout autre visage? Combien voit-on de personnes populaires, conduites à la mort, et non à une mort simple, mais mêlée de honte et quelquefois de griefs {lourds, grands) tourments, y apporter une telle assurance, qui par opiniâtreté, qui par simplesse naturelle, qu'on n'y aperçoit rien de changé de leur état ordinaire; étabhssant leurs affaires domestiques, se recommandant à leurs amis, chantant, préchant et entretenant le peuple, voire y mêlant (juelquefois des mots pour rire, et l)uvant à leurs connaissants, aussi bien que Socrate?

l'n qu'on menait au gibet disait : « Qu'on gardât de passer par telle rue, car il y avait danger qu'un marchand lui fît mettre la main sur le collet, à cause d une vieille dette. » Un autre disait au bourteau : « Qu"i] ne le touchât jjas à la gorge, de peur de le faire tressaillir de rire, tant il était chatouilleux, » L'autre répondit à son confesseur, (pii lui pronu'ttait (Util soujterait ce jour-là avec Kotre-Seigneur : « Allez-vous-y-en, vous; car de ma j)art je jeûne. » Un autre ayant demandé à boire et le bourreau ayant bu le premier, dit ne vouloir boire après lui, de peur de prendre la vérole. Chacun a ouï faire le conte du l^icard auquel, étant à l'échelle, on présente une garce, et que (comme ju)tre justice jiennet quel(|uelois), s'il la voulait épouser, ou lui sauverait la vie : lui. Tayaut un peu contemplée (-1 jqierçu qu'elle boitait : « Attache! attache! dit-il; elle cloche. » \-A on dit de même qu'en J^anemark, un Ikoimuc corulaMiné à avoir la tête tranchée, étant sur l'échafaud, comme on lui

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présenta une pareille condition, la refusa, parce que la fille qu'on lui otîrit avait les joues a.valéei, (pendantes) et le nez trop pointu. Un valet, à Toulouse, accusé d'hérésie, pour toute raison de sa créance, se rapportait à celle de son maître, jeune écolier prisonnier avec lui, et aima mieux moiuir que de se départir de ses opinions quelles qu'elles tussent.

Nous lisons de ceux de la ville d'-AiTas, lorsque le roi Louis

I onzième la prit, qu'il s'en trouva bon nombre parmi le peuple qui se laissèrent pendi-e plutôt que de dire : « Vive le roi ! >• Et

1 de ces viles âmes de bouffons, il s'en est trouvé qui n'ont voulu abandonner leur métier à la mort même, témoin celui qui, comme le boun-eau lui donnait le branle, s'écria : « Vogue la galée {galère) ! » qui était son refrain ordinaire. Et l'autre qu'on avait couché, sur le point de rendre sa vie, le long du foyer sur une paillasse, à qui le médecin, demandant oîi le mal le tenait : « Entre le banc et le feu », répondit-il. Et le prêtre, pour lui donner l'extrênif -onction, cherchant ses pieds, qu'il avait resserrés et contraints par la maladie : « Vous les trouverez, dit-il, au bout de mes jambes. » A l'honmie qui l'exhortait de se recommander à Dieu : « Qui y va? » demanda-t-il. Et l'autre répondant : « Ce sera tantôt vous-même, s'il lui plaît. — Y fusséje bien demain au soir? réphqua-t-il. — Recommandez-vous seulement à luy, sui\it l'autre, vous y serez bientôt. — 11 vaut donc mieux, ajouta-t-il, que je lui porte mes recommandations moi-même. »

Pendant nos dernières guerres de Milan, et tant de prises et rescousses, le peuple, impatient de si divers changements de fortune, j)ril telle résolution à la mort, que j'ai ouï dire à mon père ((u'il y vit tenir compte de bien vingt-cinq maîtres de maisons, qui s'éiaient défaits eux-mêmes en une semaine : accident approchant à celui des Xanthiens, lesquels, assiégés par Brutus, se précipitèrent péle-nu''le, hommes, femmes et enfants, à un si furieux appétit de mourir, qu'on ne fait rien ])our fuir la mort, que ceux-ci ne fissent pour fuir la vie : de manière qu'à peine put Brutus, à tout (avec) son armée, en sauver un bien petit nombre. Nous avons plusieurs exemples en notre temps de ceux, jusqu'aux enfants, qui, de crainte de quelque légère incommodité, se sont donné la mort. Et à ce propos : « Que ne craindrons-nous, (h't un ancien, si nous craignons ce rpie la couardise même a choisi [)0ur sa, ictraite? »

D'enfiler ici uu grand rôle de ceux de tous sexes et conditions et de toutes sectes, es siècles plus heureux, qui ont ou attendu

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la mort constamment, ou rccliorclié volontairement, et reclierclié non seulement i)()ur fuir les maux de cette vie, mais aucuns ])our i'uir simplement la satiété de ^^vre, e1 d'autres pour l'espérance (rune meilleure condition ailleurs, je n'aurais jamais fait ; el en est le nombre si infini, qu'à la vérité j'aurais meilleur maiché de mettre en compte ceux qui Tout crainte. Ceci seulement : Pvrrhon le philosophe se trouvant, un jour de grande tournuMite, dans un bateau, montrait à ceux qu'il voyait les plus efTrayés autour de lui, et les encouraoeait par l'exemple d'un ))ourceau (|ui y était, nullement soucieux de cet orage. Oserons-nous donc dire que cet avantage de la raison, de quoi nous faisons tant de fête, et pour le respect duquel nous nous tenons maîtres et empereurs du reste des créatures, ait été mis en nous pour notre tomnient? A quoi faire la connaissance des choses, si nous en perdons le repos et la tran(juillité où nous serions sans cela? et .si elle nous rend de ])ire condition que le pourceau de Pyrrhon? L'intelligence qui nous a été donnée pour notre plus grand bien, rem[)l()ierons-nous à notre ruine, coinl)attant le dessein de nature et l'universel ordre des choses, (jui porte que chacun use de ses outils et moyens pour sa commodilé et avantage?

Bien, me dira-t-on, votre règle serve à la mort : mais que direz-vous de l'indigence? que direz-vous encore de la douleur, (|ue la plupart îles sages ont estimé le souverain mal; et ceux qui le niaient de parole le confessaient par l'effet? Posidonius étant extrêmement tounnenté d'une maladie aiguë et douloureuse, l^impéius le fut voir et s'excusa d'avoir |)ris heure si i)ii[)ortune pour l'ouïr deviser de la philosophie : « Jà à Dieu in^ plaise, lin' dit l'osidoniiis, (pie la doideur gagne tant sur moi (|u"elle m'empêche d'en discourir ! » et se jeta sur ce même propos du nH''pris de la douleur : mais cependant elle jouait son rôle el le pressait incrssanmient ; à quoi il s'écriait : « Tu as beau faire, douleur ! si (vôanmnins) ne dirai-je jjas (pie tu sois mal. » Ce conte, qu'ils font tant valoir, que porte-1-il pour le nu'pris de la di>uleur? il ne débat que du mot : et cependant si ces pointures ne 1 émeuv(Mit, pourquoi en ronipt-il son propos? pour(|iu)i pense-l-il faire beaucou[) de ne l'apiieler pas mal? Ici tout ne consiste pas en l'iinagination : ih)us opinons du r(>ste ; c'est ici la certaine science (pii jonc smi rôle ; ih)s sens niênu-s en sont juges ;

Qui nisi suiil. ven, ratio quoqûc jaUa sil omnis (1).

(I) Kt s'ils ne sont pa-svéridiqucs, la raison lutus troinnc égalcineiit. (LuciŒcE, IV, 485.)

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