‹ Montaigne; textes choisis et commentésChapitre 25 sur 61 · ESSAIS, XIV, LIVRE I · texte numérisé non relu

ESSAIS, XIV, LIVRE I

Fcrons-noiis accroire à notre peau que les coups (rétrivière la ciiatuuilli'Ut? et à notre goût (|ue Taloès soit du vin de Graves? Le pourceau de Pyrrhon est ici de notre écot : il est bien sans i'lïi(»i à la mort ; mais, si on le bat, il crie et se tourmente. Forcerons-nous la générale loi de nature, qui se voit en tout ce qui est vivant sous le ciel, de trembler sous la douleur? les arbres mêmes semblent gémir aux offenses. La mort ne se sent que par le discours, d'autant qne c'est le mouvement d'un instant ;

Aut fuit, aut veniet; nihil est prœsentis in illa (1) : Morsque minus poenœ. quant mora mortis, habet (2) :

mille bêtes, mille hommes sont plutôt morts que menacés. VA, h la vérité, ce que les sages craignent principalement en la mort, c'est la douleur, son avant-coureuse coutumière.

Comme aussi la pauvreté n'a rien à craindre que cela, qu'elle nous jette entre les bras de la douleur par la soif, la faim, le froid, le cliaud, les veilles qu'elle nous fait souffrir. Ainsi, n'ayons à faire qu'à la douleur. Je leur donne que ce soit le pire accident de notre être; et volontiers, car je suis l'homme du monde qui lui veut autant de mal et qui la crains autant, pour jusqu'à, présent n'avoir pas eu, Dieu merci, gTand commerce avec elle : mais qu'il ne soit pourtant en nous, sinon de l'anéantir, au moins de l'amoindrir par patience ; et, quand bien le corps s'en cmouverait, de maintenir ce néanmoins l'âme et la raison en bonne trempe. Et s'il ne l'était, qui aurait mis en crédit la vertu, la vaillance, la force, la magnanimité et la résolution? où joueraient-elles leur rôle, s'il n'y a plus de douleur à défier? Àmla est pnicïdi virtus (3) : s'il ne faut coucher sur la dure, soutenir armé de toutes pièces la chaleur du midi, se paître d'un cheval et d'un âne, se voir détailler en pièces et arracher une balle d'entre les os, se souffrir recoudre, cautériser et sonder, par oii s'acquerra l'avantage que nous voulons avoir sur le vulgaire? C'est bien loin de fuir le mal et la douleur, ce que disent les sages, « que des actions également bonnes, celle-là est plus souhaitable à faire où il va plus de peine ». Et, à cette cause, il a été impos-

(1) Ou elle est passée, ou elle va venir : il n'y a rien de présent en elle. (La Boétie, Satii-e adressée à Montaigne ; voir l'édition de ses œuvres, par Paul Bonnefon, p. 233.)

(2) Et la mort cause moins de mal que l'attente de la mort. (Ovide, Epître (T Ariane à Thésée, vers 82.)

(3) Le courage a soif du danger. (Séxèque, De providentia, IV.)

124 =^= MoMAHiM:. — CIIAl'. IV

siblc lie persuader à nos pères (pie les concpiêtos faites par vive Inné, au liasurd de la i^uerre, ne l'usseul plus avant;i;ieuses (pie celles qu'on l'ait en toute sûreté par prati(pies et menées.

Lœtius est, quoties maijiw sihi conslal honeslum (1).

Davantai^e, cela nous doit consoler, que naturellement « si la douleur est violente, elle est courte; si elle est longue, elle est légère ». Tu ne la sentiras guère longtemps, si tu la sens troj) ; elle uiettra fin à soi ou à toi : l'un et Tautre revient à un. Ce ([ui nous fait souffrir avec tant d'impatienec' la douleur, c'est de n'être pas accoutumés de prendre notre contentement en l'ânu', c'est d'avoir eu trop de commerce avec le corps. Tout ainsi que lennemi se rend plus âpre à notre fuite, aussi s'enorgueillit la douleur à nous voir trembler sous elle. Elle se rendra de bien meilleure composition à (pii lui fera tête : il se faut opposer et bander contre. En nous acculant et tirant arrière, nous appelons à nous et attirons la ruine (pii nous menace (2). Mais venons aux exemples, qui sont pro[)rement du gibier des gens faibh's de reins comme moi : où nous trouverons qu'il va do la doul.'ur comme des pierres, qui prennent couleur ou plus haute ou plus morne, selon la feuille où l'on les couche et (pi'elle ne prend qu'autant de place en nous que no;is lui en faisons : Tanlum ilohierunt, dit saint Augustin, quantum diloribus se ivsi'ruerunt (3). Psous sentons plus un coup de rasoir du chirurgien que dfx coups d'épée en la chaleur du combat. Les douleurs de lenfantement, par les médecins et par Dieu même estimées grandes, et que nous passons avec tant de cérémonies, il y a des nations entières qui n'en font nul compte. Je laisse à part les femmes lacédémoniennes ; mais aux Suisses, parmi nos gens de pied, quel changement y trouvez-vous? sinon que, trottant après leurs maris, vous les voyez aujourd'hui porter au col l'enfant quelles avaient hier au ventre : et ces f'^gyptieimes contrefaites, rama.ssées d'entre nous, vont elles-mêmes laver les leurs (pii viennent de naître, et prennent leurs bains

(1) La vertu est d'autant plus douce qu'elle nous coûte davantage. (LucAiN, IX, 704.)

(2) Tout ce passage est imité de très près, parfois traduit de Scnèf|iic.

(3) Ils ont souffert dans la mesure o'^ ils se sont livrés à la douleur. (Saint Augustin, Cilé de Dieu, I, x.)

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