‹ Montaigne; textes choisis et commentésChapitre 34 sur 61 · LES ESSAIS DE · texte numérisé non relu

LES ESSAIS DE

<>t cntoiu-é, et qui, poiu* prévenir l'humiliation d'être loinparé avec eux, désarme la critique avec ces aveux. Uais, malgré tout, les essais où Montaigne expose ses idées ar des sujets étrangers au Moi ne présentent que d'une luanière bien indirecte sa propre peinture. Us y contribuent, niais ils ne visent pas à y contribuer. Par ce biais, Monlaigne rattache à son dessein de se peindre les essais objectifs de la première manière, antérieurs au dessein de se peindre, qui peuvent s'y ramener, mais qui n'en sont pas sortis.

Quand les souvenirs et les confidences personnelles envahiront les Essais, Montaigne n'aura plus besoin d'un tel subterfuge. Le lecteur voyant où il tend, ne sera plus étonné de lui entendre due dans la préface ce qu'il nous y a dit tout à l'heure : je trace un portrait de moi-même pour mes parents et mes amis. C'est la seconde conception. Dans l'essai Du démentir, écrit sans doute vers 1580, il se fait adresser par un critique supposé ce reproché que son dessein n'est pas raisonnable, qu'il est permis aux grands liorames seidement, à ceux qui ont exécuté des actions d'éclat, de se peindre eux mêmes. Et à cette objection il réplique : mes oemTes ne sont destinées qu'à mes amis. « Je ne di-esse pas ici une statue à planter au carrefour d'une ville ou d'une église, ou place publique : c'est pour la cacher au coin d'une librairie, et poiu* en amuser quelqu'un qui ait particulier intérêt à ma connaissance, un voisin, un parent, un ami, qiù prendra plaisir à me raccointer et repratiquer en cette image... Quel contentement me serait-ce d'ouïr ainsi quelqu'un qui me récitât les mœurs, la forme, les conditions et les fortunes de mes ancêtres ! Combien j'y serais attentif !... Tout le commerce que j'ai en ceci avec le public, c'est que j'ai été contraint d'empnmter les outils de son écriture, pour être plus soudaine et plus aisée ; il m'a fallu jeter en nioiûe cette image, pour lu'exempter la peine d'en fane faire plusieurs extraits à la main (1). » Cette idée-là risquait d'entraîner Montaigne

(1) Essais, II, xvm.

dans une route dangereuse : elle l'engageait à se représenter par SCS traits les plus particuliers, parce que ce sont les plus caractéristiques. Elle le poussait à noter ci' qu'il avait en lui de plus singulier, à s'attarder aux menus détails, à ces riens qui intéressent les amis cl l'entourage de chacun de nous, mais qui sont sans valeur pour l'étranger.

Cette conception dangereuse, c'est celle que Montaigne exprime surtout vers 1580. Je ne prétends pas, au reste, que jusqu'en 1580 Montaigne n'ait écrit que pour ses parents et pour ses amis, et quoi qu'il en dise, ce n'est pas, bien entendu, pour éviter à des copistes la peine de rcproduii'e son manuscrit qu'il l'a fait imprimer : ccrtaiuemciil il avait dépassé ce point de vue. Mais c'est seulement aprôs 1580, dans l'édition de 1588, qu'il a défini sa troisième conception, celle qui l'invite à peindi'e en lui de préférence non pas ce qu'il y a de plus particulier, mais ce qu'il y a de plus humain ; non pas ce qui n'intéresse que les ])arenls et . les amis, mais ce qui touche tous les hommes : la conce})tion enfin qui seule exprime toute l'originalité et toute la fécondité de son dessein, alors seulement elle a été claire dans son esprit. Écoutez maintenant sa nouvelle réponse à l'objection de tout à l'heure : « Je propose, dit-il, une vie basse et sans lustre ; c'est tout un : on attache aussi bien toute la philosophie morale à une vie po])ulaire et privée qu'à une vie de plus riche étoffe ; chaque homme porte la forme entière de l'humaine condition (1). » Si vous lui reprochez maintenant que sa vie ne contient aucun acte d'éclat, il ne cherche plus d'excuses et de faux-fuyants. Bien que vous ne soyez pas de ses amis, il prétend vous intéresser néanmoins. S'il n'y parvient pas, vous êtes en faute, et non lui, car pour philosopher sa vie en vaut une autre. Pour étudier l'homme, les vies les plus ordinaires, les plus vulgaires, sont aussi fécondes d'enseignements f[ne les vies les plus singulières. Pour la ])lnpart. 1(!S questions pratiques qui se posent devmiTl'esjjrit de Montaigne sont

(1) Essais, III, n.

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