CHAPITRE V
LES TRANSFORMATIONS DES ESSAIS I. Les Essais de 1588. — //. Uédition posthume.
Montaigne désormais persévérera dans la peinture du Moi. Le succès des premières éditions était bien de nature à l'y encom*ager. Il affirma plus clairement encore son originalité dans l'édition de 1588. Les premiers Essais, ceux de 1572, faisaient tache maintenant dans son œuvi'e. Us en troublaient l'unité. Jusque dans ceux-là il s'efforça de semer quelques confidences, quelques impressions personnelles comme pour les rapprocher du type nouveau, ^lais surtout les Essais du troisième livi-e, qu'il écrivit alors, prenaient pour la plupai't leur thème dans quelque expérience ou dans quelque particularité du Moi ; et quand le pomt de départ était étranger au Moi, ils ne tardaient ]jas, par im biais quelconque, par une soudaine association d'idées, à glisser aux confidences et s'y attardaient avec complaisance. Nous avons vu déjà quelle place occupent dans cette nouvelle publication les récents événements de la biogiaphie de Montaigne, son voyage, sa marne, la détresse de sa famille au moment de la peste qui désola la <Tuyenne (1).
On peut même due que c'est dans ces essais-là que la
(1) Voir ci-dessus première partie, chap. n.
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peinture du Moi atteint sa perfection, à tout le moins c'est à l'époque où il les a écrits que Montaigne a conçu clairement la portée philosophique de son dessein. ,
H y a, en effet, chez Montaigne, diverses conceptions de la peinture du Moi. J'en distingue trois principales.
Et d'abord, il y a des essais où Montaigne nous exprime simplement ses idées, idées originales, je le veux bien , liîâis sur des matières qui ne concernent pas cLu-ectcmeTit le Moi. Montaigne nous fait observer que ces essais-là nous font connaître ses opmions, son jug ment, par conséquent qu'ils contribuent à sa peinture. Sans doute ils y servent ; toutefois il faut bien avouer qu'ils n'ont pas été dictés par le désir que Montaigne avait de se faii-e connaître. Autrement tout écrivain travaillerait à se peindre, et le dessein de Montaigne n'aurait aucune originalité, car il n'est pas d'écrivain qui ne nous fasse connaître ses opinions et son jugement. Pardon, réplique Montaigne, j'ai ceci de particidier que je ne crois pas à la valeur de mes idées et que je ne cherche pas à y amener les autres ; je les montre seulement pour fah'e voir quelles sont mes idées, quel je suis par conséquent. Je les expose, jTojï parce qu'elles sont bonnes, mais parce qu'elles sont miennes. « Qui sera en cherche de science, si (qi^''il)~\n chcrclie où elle se loge ; il n'est rien de quoi je fasse moins de profession. Ce sont ici mes fantaisies par lesquelles je ne tâche point à donner à connaître les choses, mais moi... Je ne pleuvis (garantis) aucune certitude, si ce n'est de fah'e connaître ce que je pense, et jusqu'à quel pomt monte, pour cette heure, la connaissance que j'ai de ce de quoi je traite. Qu'on ne s'attende {fasse attention) point aux choses de quoi je parle, mais à ma façon d'en parhn* (^t à la créance que j'en ai (1). » Tout cela est bon, mais Montaigne a beau dire, il cherche parfaitement à nous convaincre. Ce sont là propos modosles fort (îonvcnablcs à un pyrrhonien. J'y vois encore k's excuses d'un honmie du monde qui se sent moins savant que h'S érudits dont il
(1) Essais, IL x.