‹ Montaigne; textes choisis et commentésChapitre 38 sur 61 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

La philosophie morale de Montaigne; philosophie de la nature. — IL Esprit œnservateur en religion et en politique. — ///. Opinions sur la question et la torture. — IV. Opinions sur les sorciers et kl sorcellerie. — V. Opinions sur les monstres. — VI. Les sentivtents humanita'res de Montaigne. — VIL Montaigne honnête homme.

Quoi qu'il en soit, manifestement les idées morales de ^lontaigne dans F édition de 1595 s'inspirent des mêmes principes qu'en 1588, et déjà on avait pu les apercevoii" dans les derniers essais de l'édition de 1580. Depuis qu'il ^''•a formé le dessein de se peindre, depuis qu'il se consacre ^^^ entièrement à l'étude du Moi, Montaigne a tourné le dos/ au stoïcisme. Les leçons de Plutarque, d'Horace et de Pyi'rhon ont maintenant porté tous leurs fruits. A présent qu'il se connaît, il sent toute la disproportion qu'il y a entre sa nature et les ambitions des disciples de Zenon.

Il en est de notre jeunesse qui protestent ambitieusement de fouler aux pieds les voluptés naturelles : que ne renoncent-ils encore au respirer? que ne vivent-ils du leur, sans secours de leur forme ordinaire? Que Mars ou Pallas ou Mercure les sustentent pour voir, au lieu de Vénus, de Cérès et de Bacchus. Ces humeurs vanteuses se peuvent forger quelque contente-

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ment, car que ne peut sur nous la fantaisie? mais de sagesse files n'en tiennent tâoho (\).

Bûtii" inir iiioialf a\cc nos rt'vcs de graiidciii osl enfantin. Maintenant que Sextiis lui a appris que notre connaissance est relative, Montaiî^ne jst pf;i|(lcnt II sait que la règle morale doit s'adapter exactement aux facultés de Thonmie, qu'à ce seul prix elle pourra être efficace. Voilà pourquoi son premier précepte est désormais le « ConnaLs-toi toimême » des anciens. C'est le pivot de sa morale, la règle de sa pensée. Les stoïciens n'ont pas pris soin de se connaître eux-mêmes. Malgré leur prétention de la suivTe, ils r^ftnt ignoré la nature. Tout le souci de ^Montaigne est à cette I heure d'étudier la nature, et c'est en lui-même qu'il la ' — trouvera. H condamne la médecine, parce ((u'elle affiche la folle ambition de suspendre le cours naturel des maladies et de s'opposer à la nature. Il condamne la pédagogie de son temps, jiarce qu'elle n'est pas conforme à la nature de l'enfant à laquelle elle devrait se subordonner. Il parle de la nature avec une sorte de dévotion : il l'aiypellf '( notn» bon guide... notre mère nature... notre mère nourrice... rt II « quête » partout « sa piste » que nous avons confondue de traces bâtardes et artificielles. Tout ce que r, veut la nature lui paraît bon ; il s'y soumet non seulement^ \ comme à une nécessite, mais avec une sorte GTadhésiorT

1 spontanée et d'intime satisfaction. " " "~-

^-' Les stoïciens veulent que nous pensions sans cesse à la mort afin de nous y préparer, et ils affirment que c'est le seul moyen de la bien supporter. La Tiature nous donne une leçon toute différente : elle nous invite à n'y pa.s penser, et si nous Técoutons, nous mourrons aussi facilement que les paysans et les animaux, qui jamais ne s'en soucient et qui la souffrent avec mille fois ])lus de sérénité qu'Aristote et que tous ^^'s philosophes du nu)nd('. D'ailleurs la mort est une nécessité naturelle, elle ne saurait donc être aussi terrible (|ue les jjliilosophes se j)laisent à la

(1) Essais, III, xjii.

IMIILt'S'M'Kir. M"'; AL F. D F. MnXiAi'.XE 19-i

pupposer. Les stoïciens veulent que noiLS nous préparions de même à supporter les douleurs. Us ne font par là que nous les rendre pliLs sensibles et nous les faire souffrir à l'avance. Us veulent que nous courions au-devant des passions pour nous donner ensuite le mérite d'en triompher; mais en fait il est difficile et douloureux de les dominer, et mieux vaut les é\iter quand on le peut. Ils veident nous faire mépriser notre cor])s. mai? notre corps se moque de leurs dédains, et la nature nous pimit quand nous le négligeons. Ds sïngénient à nous faire mépriser les voluptés, mais Us ne peuvent pas faire que les voluptés, (jui nous \'iennent de la nature, ne soient pleines de séduction, et Montaigne se rit de leurs vaines rodomontadns. Comme pour les scandaliser, il se plaît à faire valoir les plaisirs du corps, à les détailler, à les savouj-er. à en repaître son imagination d'autant plus qu^ds affectent, d'en faire moins de compte. La sagesse, à ses yeux, np| consiste pas dans de giands mots entachés d'ostentation.! dans de vaines contorsions jjour réfréner la nature, qui toujours sera la maîtresse ; elle consiste à vi^Te conformément à la nature, en jouissant le plus largement pos- -^ible de tous les biens qu'elle nous offre, en adaptant nos âmes à tous les besoins de la We de manière à les rendr aussi excellentes dans Li volupté que dans le sacrifice.

C'est ainsi que ^ïontaiçrne bride ce qu'il a pani adorer autrefois. Jadis il avait pour Caton une admiration enflammée. Il en rabat maintenant. Sa prédilection va à des âmes plus souples, celle de Socrate qid était réglée sans tension, celle d'Épaminondas, même celle d'Alcibiade qui savait être aussi voluptueux en lonie que réfoiTOé à Sparte. A ^Tai dire, la doctrine à laquelle il aboutit, dans sa réaction contre le stoïcisme, ressemble fort à l'épicurisme ; non certes à l'épicurisme efféminé de tant de disciples d'Épiciire, mais à l'épiciurisme du maître, qui comporte beaucoup de grandeur d'âme dans l'adversité et qui, dit Montaigne lui-même, ne le cède pas en Nigueur à la doctrine stoïcienne. H en a parfois l'imagination débauchée, et il écrit des pMçres polissonnes, notani-

nient (Cl essai Sur quelques vers de Virgile, qui mérita, dètiv iiiiililé ilaiis la plupart des exeiuplaii-es retrouvés dans les bitjliutlièquês de couvents; il eu a aussi à l'occasion la siîi'jtle pandj'ur. Si, plutôt que de l'épicurisine de Monlait^iie, je parle de sa pliil(is(»pliie de la nature, c'est j)t)ur montrer »pie, à la dilTéreiiee de ce qui se passait en 1572, il ne reçoit pas passivement une doctrine toute faite, il la reconstruit en quelque sorte, il en retrouve les éléments dans la nature, dans son Moi scruté à la lumière des ])hilosophies anciennes. Il la retrouve aussi dans la nature considérée hors de lui, chez les paysans et les animaux. Il nous a dépeint tout à l'heure les spectacles alTreux dont il a été le témoin lors de la peste de 1585 (I). Vovons maintenant les réflexions cpi'ils hti ont siiiïgérées. La leçon ([u'il en tire est l)ien dilïérente de celle ((m1Is lui auraient sans doute inspirée (piinze ans plus tôt.

( I) Voir ci-dessiis p. tiil.

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