I. — LA LEÇON DE LA NATURE ET LA LEÇON DES STOÏCIENS
La plupart des instructions de la science à nous encouniger ont plus de montre que de force et plus d'ornement que de huit. Nous avons abandonné nature et lui voulons apprendre sa leçon ; elle (|ui nous menait si heureusement et si sûj'ement; et cependant les traces de son instruction, et ce peu qui, [)ar le bénéfice de l'ignorance, reste de son image empreint en la vie de cette tourbe rustique (riiommes impolis, la science est contrainte de l'aUer tous les jours empruntant pour en faire patron, à ses disciples, de constance, d'innocence et de Iraiiquillité. H fait beau voir que ceux-ci, pleins de tant de belles connaissances, ayent à imiter cette sotte simplicité et à l'imiter aux premières actions de la vertu ; et que notre sapience {sagesse) apprenne, des bêtes mêmes, les plus utiles enseignements aux plus grandes et nécessaires parties de notre vie, comme il nous faut vivre et mourir, ménager nos biens, aimer et élever nos enfants, entretenir justice: singulier témoignage do l'humaine maladie; et que cette raison qui se manie à notre poste {à votre gré), trouvant toujours quelque diversité et nouvelleté, ne laisse chez nous aucune trace apparente de la nature ; et en ont fait les hommes comme les parfumiers de l'huile; ils l'ont sophiquée de tant d'argiunentations et de discours appelés du dehors, qu'elle en est devenue variable et particu-
(1) Essais, III, xii.
lîir, r^r= MltNTAK.Ni:. — CIIAP. VI =:
li( rc ;i cliaciiM, et ;i perdu son propre visage, constant et univ( rs(l, et nous faut en clierclier témoignage des bêtes, non sujet à faveur, corruption, ni à diversité d'opinions; car il est bien \r<ii (ju't lles-inéines ne vont jias toujours exactement dans la iMUte de nature; mais ce (pielles en dévoient, c'est si peu, que VOIS m apercevez toujouis l'ornière : tout ainsi que les chevaux (|u"on mène en main font l)ieii des bonds et des escaj)ades, mais c"(sl à la longueur de leurs longes, et suivent néanmoins toujours les j)as de celui qui les guide; et comme l'oiseau prend son vol, mais sons la bride de sa filière (/w7/'' (Joui il est attaché), l-hilia, loiii.dila, hdla, murhos, }ii(afragia iitniitarc,... ut vullo >/s uidio liro (]): à (pioi nous sert cette curiosité de préoccuper tous les inconvénients de riiumaine nature, et nous |)ré|)arer «ivec tant de peine à l'encontre de ceux mêmes qui n'ont, à, Taventure, point à nous toucher':' /wre»î passis triatitiani jacit, jiali jiiisse (2); non seulement le coup, mais le vent et le pet, iious fr;;|)j)e; (U!,coinnu' les plus fiévreux, car certes c'est fièvre, aller dès à celte heure vous faire donner le fouet, parce qu'il |)eul cadveiiir (pie fortune vous le fera souffrir un jour ; et prendre votre robe fourrée dès la Saint-Jean. |)arce {\uv vous en aurez besoin à Noël? .Jetez-vous en lexpérience de tous les nuiux qui vous peuvent arriver, nonuiiément des plus extrêmes ; éprouvezvous là, disent-ils ; a,ssurez-vous là. Au rebours, le jjlus facile et plus Jiaturel serait en décliaiger même sa pensée : ils jie viendront pas assez tôt; leur vrai être ne nous dure pas assez; il faut que notre esprit les étende et les allonge, et qu'avant la main il les incorpore en soi et s'en entretienne, comme s'ils ne })(>saient pas raisonnablement à nos ssns. « Ils penseront assez, (piand ils y seront, dit un des maîtres d), non de rpu>l{[ue tendre secte, nuiis de la plus dure; cependant, favorise-toi, crois ce que tu ainus le mieux: que te sert-il daller nTueillant et prévenant la maie (mauvaise) fortune et de pejdre le présent. |)ar la crainte du futur, et être, (lès cette heure, misérable, jiarce (pu> tu le dois être avec le temps? > Vv sont ses mots, j^a science nous fait
(1) Exercez-v.jusà môditir sjr rexii. les tdurnients. la guerre, les maladies, les naufrages,... afin qu'aucini maUieur ne (r.mveen vmis un novice. fSÉNK(^Tii;, Epllirs, xu.)
[2) L"appn':heii.si(Mi de la d(juleur f;iit siuil'fiir autant i\\\f la ildiilciii iiii'mc. (SiiNÊ(juK, Kintics, r.xxiv, î>.)
(iî) Sénèi|ue. un des maîtres du stoïcisnir. Tmil ((■ci es! Iiadiiit Lnxtuellement d'une de ses épîtjes.
volontiers un bon office de nous instruire bien exactement des dimensions des maux,
Curis aruens nioiiaUs curda (1);
ce serait dommage si partie de leur grandeur éciiappait à notre sentiment et connaissance.
Il est certain qu'à la plupart la préparation à la mort a donné |)lus de tourment que n'a fait la souffrance. Il fut jadis véritablement dit, et par un bien judicieux auteur, Minus afficit sensus fatigatio, quam cogikdio (2). Le sentiment de la mort présente nous anime parfois, de soi-même, d'une prompte résolution de ne plus éviter chose du tout {entièrement) inévitable : plusieurs gladiateurs se sont vus, au temps passé, après avoir couardement combattu, avaler courageusement la mort, offrant leur gosier au fer de l'ennemi et le con\iant. La vue éloignée de la mort à venir a besoin d'une fermeté lente et difficile par ct)nsé([uent à fournir. Si vous ne savez pas mourir, ne vous chaille (ne vous en souciez pas); nature vous en informera surle-champ, pleinement et suffisamment ; elle fera exactement cette besogne pom- vous ; n'en empêchez (embarrassez) votre soin :
Incertam frustra, mortates, funeris horani Quœritis, et qiia sit mors aditura via (3).
Pœna minor certain suhito perferre ruinani, Quod timeas gravius sustinuisse diu (4).
Nous troublons la vie par le soin de la mort, et la mort par le soin de la \ne : l'une nous enmiie ; l'autre nous effraie. Ce n'est pas contre la mort que nous nous préparons, c'est chose troj) momentanée ; un quait d'heure de passion, sans conséquence, sans nuisance, ne mérite pas des préceptes particuliers : à dire vrai, nous nous préparons contre les préparations de la mort.
(1) Aiguisant par des soucis les cœurs des mortels. (Virgile, Géorgiques, l, 123.)
(2) Nos sens sont moins affectés par la souffrance physique que par l'imagination. (Quintjlien, Institution oratoire, I, xn.)
(3) En vain, mortels, vous cherchez à connaître l'heure incertaine de votre mort et le chemin par où elle doit venir. (Properce, II, XXVII, 1.)
(4) Il est moms pénible de supporter un malheur soudain et que n'accompagnent pas les angoisses de l'incertitude que de souffrir longuement le supphce de la craiute.
I9S = MONTAI G Mi:. — CIIAP. VI
La pliilosopliii' nous oidonno d'avoir la mort loiijoiiis devant It's yeux, de la prévoir et considérer avant le temps, ei nous donne, après, les régies et les précautions pour prouvoir ({luarruii) à ce que cette prévoyance et cette pensée ne nous blesse ; ainsi font les médecins qui nous jettent aux maladies, alin (ju'ils aient où employer leurs drogues et leur art. Si Jious n'avons su vivre, c'est injustice de nous apprendre à mourir et dilïormer la lin de son total : si nous avons su vivre constamment et Iran- (|uillcment, nous saurons mourir de même. Ils s"en vanteront tant qu'il leur plaira, tota philusophorum liln commenlalio mortis csl (1) ; mais il m'est avis que c'est bien le bout, non pourtant le but, de la vie ; c'est sa fin, son exti"émité, non pourtant son objet : elle doit être elle-même à soi sa visée, son dessein ; son droit étude est se régler, se conduire, se souffrir. Au nombre de plusieurs autres offices, que comprend le général et piiiie:[)al chapitre de savoir-vivre, est cet articl • de savoir mourir, et des plus légers, si notre crainte ne lui donnait poids. A les juger par l'utilité et par la vérité naïve, It^s levons de la simplicité ne cèdent guère à celles que nous prêche la doctrine; au contraire. Les hommes sont divers en sentim-nt et en force, il les faut mener à lem- bien selon eux et p;ir routi's diverses.
Quo )ite cumqm rapil lempeslas, deferor hospcx (2).
.le ne vis jamais paysan de mes voisins entrer en cogitation de q\ielle contenance et assurance il {)asserait cette heure deinière : nature lui apprend à ne sojiger à la mort que quand il s;meurt ; et lors, il y a meilleure grâce qu'Aristote, le(|uel la mort presse doublement, et par elle, et par une si longue [)réméditalion : pourtant (puur ce mnlif) fut-ce ro[)inion de César (]ne la moins prémé(Iitéc mort était la plus heureuse et phi-^ décharirée.
(1) Lca vie des pliilosoplies tout entière est une étude de la mort. (("icÉRON, Tuiimlat}('!<, \, xxx.) On reniarciuera. que Montaigne, (|iii (• iinbat maintenant cette forniule. la faisait sieiiiie en 1572 quaml il (■(■rivait son essai Qiie philosophe, c'est apprendre à mourir.
(2) Sur <iuelque rivage que la tempête me jette, j'y aborde. ( IIor.vce, l.pilres, I. I, 15.) Horace veut dire par là qu'il n'embra.sse aucune d'utiine philt)S(iphi(|ue, mais prend en chacune les préceptes (pii lui couviejuient.
= LA MOKALK DE LA .XAILUL r i99
]l. — DES VOLUPTÉS NATURELLES (1)
Moi qui ne me manie (me conduis) que terre à terre, hais cette inhumaine sapience (sagesse) qui nous veut rendre dédaigneux , qJ et ennemis de la culture du corps : j'estime pareille injustice \^^0^ (le prendre à contre-cœur les voluptés naturelles, que de les prendre trop à cœur. Xerxès était un fat, qui, enveloppé en toutes les voluptés humaines, allait proposer prix à qui lui en trouverait d'autres : mais non guère moins fat est celui qui retranche celles que nature lui a trouvées. Il ne les faut ni sui\Te ni fuir ; il les faut recevoir. Je les reçois un peu plus grassement et <:Tacieusement, et me laisse plus volontiers aller vers la pente naturelle. îCous n'avons que faire d'exagérer leur inanité ; elle se fait assez sentir et se produit assez : merci à (7mceà)notre esprit maladif, rabat-joie, qui nous dégoûte d'elles comme de soi-même. Il traite et soi, et tout ce qu'il reçoit, tantôt avant, tantôt arrière, selon son être insatiable, vagabond et versatile.
Sincerum est nisi vas, quodcumque infundis, acescit (2).
Moi, qui me vante d'embrasser si curieusement {soigneusement) les commodités de la vie et si particidicrement, n'y trouve, quand j'y regarde ainsi finement, ci peu près que du venl. Mais quoi? nous sommes partout vent : et le vent, encore, plus sagement que nous, s'aime à bruire, à s'agiter, et se contente en ses propres offices, sans désirer la stabilité, la solidité, quahtés non siennes.
Les plaisirs purs de Timagination, ainsi que les déplaisirs {tourments) disent aucuns, sont les plus gTands, conmie l'exprimait la balance de Critolaiis (3). Ce n'est pas merveille ; elle les
(1) Essais, in, XI n, fin. Les pajjes qui suivent méritent d'être lues avec une attention particiiJière. Montaigne les a à dessein plarées Jes dernières de son œuvre. Elles dégagent l'impression finale qu'il désire laisser à son lecteur. Toutes les tendances épicuriennes de sa nature qui ont triomphé dans sa dernière manière s'y font jour avec plus de bonheur peut-être que partout ailleurs.
(2) Si le vase n'est pas net, tout ce que vous y versez, s'aigrit, (Horace, Epîlres, I, ii, 54.)
(3) Allusion à un passiigc des Tuscula}ics, V, xvu. Dans l'uu des
^)(i() -^-=^== .momak.m:. — CII.MV \1
<ouipose à sa poste (à sa t/wise) et se les taille en plein drap : yen vois tous les jours des exemples insii^nes et, à Taventuri', désirables. Mais moi, d'une condition mixte, grossier, ne puis mordre si à fait {pleinement) à ce seul objet si simple, que je m^ me laisse tout lourdement aller aux plaisirs présents de la loi humaine et générale, intellectuellement sensibles, sen:<iblement intellectuels. Les philosophes cjTénaïques veulent ([ue, comme les douleurs, aussi les plaisirs corporels soient plus ])uissants, et connue doubles, et comme plus justes. 11 en est, connue dit Aristote, qui, dune farouche stupidité, en font les dégoûtés : j'en commis d'autres qui, par ambitiou, le font. Que ne renoncent-ils encore au respirer? que ne vivent-ils du leur? et ne refusent la lumière, de ce qu'elle est gratuite, ne leur coûtant ni invention ni vigueur? Que Mars, ou Pallas, ou Mercure, les sustentent pour voir, au lieu de Vénus, de Cérès et de Bacchus (1). Je hais (ju'on nous ordonne d'avoir l'esprit aux nues, pendant que nous avons le corps à table : je ne veux pas que l'esprit s'y cloue, ni (pi'il s'y vautre; mais je veux qu'il s'y applicpie, qu'il s'y séc (asseye), non qu'il s'y couche. Aristippus ne défendait (pie le corps, comme si nous n'avions pas d'âme ; Zenon n'embrassait que l'âme, comme si nous n'avions jias de corps : tous deux vicieusement. Pythagoras, disent-ils, a suivi une philosophie toute en contemplation; Socrate, toute en mœurs et en action : Platon en a trouvé le tempérament entre les deux. Mais ils le disent, pour en conter. Et le vrai tempérament se trouve en Socrate; et Platon est bien plus socratifjue que pytiuigorique, et lui sied mieux. Quand je danse, je danse; ((uand je dors, je dors : voire, et quand je me promène solitaireuuMit en un beau verger, si nu's pensées se sont cjitretenues (h's occurrences étrangères quelque partie du temps, quelque iiulre partie je les ramène à la promenade, au verger, à la douceur de cette solitude, et à moi.
Nature a maternellement observé cela, que les actions qu'elle nous a enjointes pour notre besoin nous fussent aussi voluptueuses ; et nous y convie, non seulement par la raison, mais
liiateaiix (le wi balance, nous dit Cicéion, ('riliiliiiis |>l;)(,ait les plaisirs lie l'es|)iit, dans l'autre! les plaisirs du corps, bcs preinieis l'enipitrtaient sur les seconds au point (rentraincr par leui poids la (erre et les mers.
(1) 1ms dieux de la guerre, de la sclouco, do l'cloqiiencc, au lieu des dieu.x de l'amour, du blé et du viii.
■ La M()|{ai.e \)K la n AT lue = ^01
aussi par l'appétit {désir) : c'est injustice de corrompre ses règles. Quand je vois et César, et Alexandre, au plus épais de sa grande besogne, jouir si pleinement des plaisirs humains et corporels, je ne dis pas que ce soit relâcher son âme, je dis que c'est la roidir, soumettant par vigueur de courage à l'usage de la vie ordinaire ces \iolentes occupations et laborieuses pensées : sages, s'ils eussent cm que c'était là leur ordinaire vocation ; celle-ci, l'extraordinaire. Nous sommes de gi'ands fous ! « 11 a passé sa vie en oisiveté », disons-nous : « Je n'ai rien fait d'aujourd'hui. » Quoi ! avez-vous pas vécu? c'est non seulement la fondamentale, mais la plus illustre de vos occupations. « Si on m'eût mis au propre des grands maniements, j'eusse montré ce que je savais faire. » Avez-vous su méditer et manier votre vie? vous avez fait la plus grande besogne de toutes : pour se montrer et exploiter, nature n'a que faire de fortune ; elle se montre également en tous étages, et derrière, comme sans rideau. Avez-vous su composer vos mœurs? .vous avez Ijien plus fait que celui qui a composé des livres. Avezvous fcu prench-e du repos? vous avez plus fait que celui qui a pris des empires et des villes.
Le gTand et glorieux chef-d'œu\Te de l'homme, c'est vivre à ^ propos : toutes autres choses, régner, thésauriser, bâtir, n'en sont quappendicules et adminicules, pom' le plus. Je prends plaisir de voir un général d'ai'mée, au pied d'une brèche qu'il veut tantôt attaquer, se prêtant tout entier et déUvre [libre (C esprit) à son dîner, au devis, entre ses amis ; et Brutus, ayant le ciel et la terre conspires à l'encontre de lui et de la liberté romaine, dérober à ses rondes quelque heure de nuit, pour lire et breveter (jaire mi abrégé de) Polybe en toute sécurité. C'est aux petites âmes, ensevehes du poids des affaires, de ne s'en savoir purement démêler, de ne les savoir et laisser et reprencke :
0 fortes, pejoraque passi Mecmn sœpc viri! nunc vino pellile curas : Crus ingens Uerubimus œquor (Ij.
Siiii p;ii- gausserie (pour se gausser), soil à certes {sérieuneinnii) (jue le vin théologal et sorhnnique est pai-sé en prti-
(1) Courageux giioriiers, qui avez souvent partage avec moi do plus rudes épreuves, aujourd'hui noyez vos soucis dans le vin ; demain, nous nous embarquerons sur la vaste mer. (IIorack, Odes, I, VII, 30.)
i>Oi> == MO N TA K;. NE — CHAI' VI
verbe, et leurs festins, je trouve que c'est raison quils en (lîiKMit d'autant plus commodément et plaisamment, (juils ont utilement et s(''rieusement employé la .matinée à l'exercice lie leur école : la conscience d'avoir liien dispensé les autres heures est un juste et savoureux condiment des tables. Ainsi ont vécu les sa^es : et cette inimitable contention à la vertu, (|ui nous étonne en l'un et lautre ( aton, cette Immeiir sévère jusqu';"! rim|)ort unité, s'est ainsi mollement soumise et plue aux lois de rimmaine condition, et de Vénus et de Bacchus ; suivant les préceptes de leur secte, qui demandent le sace parfait autant expert et entendu à l'usage des voluptés ([u'en tout autre devoir de la vie: Ctii cor sapiat, ei et sapiai pnlaiuaiX). J.e relâchement et facihté honore, ce semble, à merveille, et sied mieux à une âme forte et généreuse : Épaminondas n'estimait pas que de se mêler à la danse des garçons de sa ville, de chanter, de sonner {jouci- de la musique) et s'y embesoigner avec attention, fût chose qui dérogeât à l'honneur de ses glorieuses victoires et à la parfaite réformation de mœurs (pii était en lui. Et parmi tant d'admirables actions de Spipion raïeul, personnage digne de l'opinion d'une géniture(2) eél(>ste, il n'est rien (pu lui donne plus de grâce, (jue de le voir noiu-ii;;lamment et puérilement baguenaudant à amasser et choisir des cocpulles, et jouer à Cornichon va devant (3), le long de la marine, avec LaMius ; et, s'il faisait nuuivais temj)s, s'amusant et se chatouillant à rej)résenter par écrit, en comédies, les plus populaires et basses actions des hommes (4); et, la tête pleine de cette merveilleuse entreprise d'Annibal et d'Africpie, visitant les écoles en Sicile et se trouvant aux levons de la philosophie, jusqu'à en avoir armé les dents de l'aveugle envie do >- o: nemis à Rome; ni chose plus remarquable en Socrate, que ce que, tout vieil, il trouve le tenqis de se faire ins-
(1| Avec un jugciner.t délicat f|u'il ait encore un palais délicat (("k KKd.v, De finibus bniiorum et uialuru)ii, II. viii.)
(■J) Digno f|ii'i)ii le cn'it d'une naissance céleste.
|.')) .lou (i'çxcrcici' (|iii consiste à ramasser an plus vite différenls i)li|et^ «Ml courant. ( Littré. )
( I) Montaigne nous a <iil ailleurs | /wa/.s, I, .\i,) (pril ajonlait nue foi ciilièro à la. léj^ende rapportée par SuétuiKî d'après laquelle les comédies de 'l'rrencr' seraient Treuvre non de Tércnce mais do Scipioti. .\n reste, i! fait ici une confusion entre Scipio Africanns Majcu'» l'aïenl" et Scipio iMuilianus Afr'canrs Minor, car c'est ce dernier seul (pii a pu èlrc soupçonné de collaboration avec Térencc.
^^=^ LA M(I|;A1,I: i)K LA NATriiK = ixi:}
iniiro à l)allor (drinf^pr) ot jouer dos instriuiio;iti^ : et 1(> tiont pour l)i(Mi cuijjluY»'. Cellui-(*i s'est vu eu pxta-^e, debout, un joui' eulicr et une nuit, en présence de foute rarinée giecipie. UJ pris cl ravi par (pielque profonde pensée. Il sVst vu le jtie- Miier, parmi tant de v£iillants honniies de l'arniée, courir au secours d'Alcibiade accablé des ennemis, le couvrir de son corps et le décharger de la presse, à vive force d'armes ; en la bataille Delienne, relever et sauver Xénophon renversé de son cheval : et emmy (paymi) tout le peuple d'Athènes, outré, comme lui, d'un si indigne spectacle, se présenter le premier à recourir {secourir} Théramène. que les trente tyrans faisaient mener à la mort pai* leurs sateUites ; et ne désista (renonça à) cette hardie entreprise qu'à la remontrance de Théramène même, quoiqu'il ne fût suivi que de deux en tout. Il s'est vu, recherché par une beauté de laquelle il était épris, maintenir au liesoin une sévère abstinence. 11 s'est vu continuellement marcher à la guerre et fouler la glace, les pieds nus; porter luéme robe en hiver et en été ; surmonter tous ses compagnons en patience {en-iarance) de travail ; ne manger point autrement en festin qu'en son ordinaire. Il s'est vu vingt et sept ans, de pareil visage, porter {supporter) la faim, la pau^^•eté, l'indocilité de ses enfants, les griffes de sa femme, et enfin la calomnie, la tyrannie, la prison, les fers et le venin. Mais cet homme-là était-il convié de boire à lut (bien hoire, hoire lYauiani), par devoir de civiUté? c'était aussi celui de l'armée à qui en demeurait l'avantage ; et ne refusait ni à jouer aux noisettes avec les enfants, ni à courir avec eux sur un cheval de bois, et y avait bonne grâce ; car toutes actions, dit la philosophie, siéent également bien et honorent également le sace. On a de quoi, et ne doit-on jamais se lasser de présenter l'image de ce personnage à tous patrons et formes de perfection. Jl est fort peu d'exemples de Nie pleins et purs ; et fait-on tort à notre instruction de nous en proposer tous les jours d"iml)éciles (Jaibles) et manques {défectueux), à peine bons à un seul ph, rpii nous tirent arrière, plutôt ; corrupteurs plutôt que correcteurs. Le peuple ^e trompe : on va bien plus facilement par les bouts, où l'extrémité sert de borne, d'arrêt et de sniide, que par la voie du miheu lai^ge et ouverte, et selon l'art que selon nature ; mais bien moins noblement aussi et moins recommandablement.
La grandeur de l'âme n'est pas tant à tirer à mont et tirer avant, comme savoir se ranger et circonscrire : elle tient pour grand tout ce qui est assez, et montre sa hautem* à aimer