II. — IMPUISSANCE DE LA RAISON EN MATIÈRE POLITIQUE
Enfin je vois, par notre exemple, que la société des hommes se tient et se coud, à quelt}ue prix que ce soit : en quelque assiette qu'on les couche, ils s'appilent et se rangent en se remuant et s'enta.ssanr, comme des corps ma! unis qu'où empociie sans ordre trouvent d'eux-mêmes la façon de se joindre et s'emplacer les uns parmi les autres, souvent mieux que Tart ne les eût su disposer. Le roi Philippus fait un amas des plus méchants hommes et incorrigibles qu'il pût trouver, et les logea tous en une ville qu'il leur fit bâtir, qui en portait le nom ; j'estime qu'ils di'essèrent, des vices mêmes, une contexture politique entre eux, et une commode et juste société. Je vois non ime action, ou trois, ou cent, mais des mœurs en usage commun et reçu, si farouches, en inhumanité siu-tout et déloyauté, qui est pour moi la pire espèce des vices, que je n'ai point le courage de les concevoir sans horreur, et les admire (vi'en étonne), quasi autant que je les déteste : l'exercice de ces méchancetés insignes porte marque de vigueur et force d'âme, autant que d'eiTeur et dérèglement. La nécessité compose les hommes et les assemble : cette couture fortuite se forme après en lois, car il en a été d'aussi sauvages qu'aucune opinion humaine puisse enfanter, qui toutefois ont maintenu leurs corps avec autant de santé et longueur de vie que celles de Platon et Aristote sauraient faire : et certes toutes ces descriptions de pohce. feintes {imaginées) par art, se trouvent ridicules et ineptes à mettre en pratique.
Ces grandes et longues altercations, de la meilleure forme de
(1) Essais, III, IX.
2Ji = MONTAIONR — CIFAP VI
société, et des règles plus commodes à nous attacher, sont nltorcations propres sonlcnient à l'exercice de notre esj)rit : comme il se trouve es {(hms les) arts plusieurs sujets (pii oui leur essence eu r;u(italion et en la dispute, et n'ont aucuiu' vie liois de. là. Teili! ])eiulure de police serait de mise eu un nouveau monde: mais nous prenons un monde déjà tait et formé à certaines coutumes : nous ne ren^^eudrons pas, connne Pyrrlui, ou comme Cadmus. Par quelque moyen que nous ayons lui de le redresser et ran<ïer de nouveau, nous ne pouvons i^uère le tordre de son accoutumé pli, que nous ne rompions tout. On demandait à Solon s'il avait établi les nu'illeures lois iju'il avait pu aux Athéniens : « Oui l)ieu, répondit-il, de celles qu'ils ' eussent reçues. » Vanon s'excuse de pareil air que, s'il avait tout de nouveau à écrire de la religion, il dirait ce qu'il en croit ; mais, étant déjà reçue, il en dira selon l'usage plus que scion nature.
Non par opinion, mais en vérité, l'excellente ot meilleur;" ^ piilice est, à chacune nation, celle sous laquelle elle s'est maintenue : sa forme et .commodité essentielle dépend de l'usage. Nous nous défjlaisons volontiers de la condition présente; nuiis je tiens jiôurtant que d'aller désirant le comniaiidenieiit de peu, en im état populaire, ou en la monarchie, une autre espèce de gouv'crnement, c'est vice et folie.
Aime l'État, tel rjiie tu le vois être: S'il est royal, aime la royauté ; S'il est de peu, ou bien communauté.
Aime Faussi, car Dieu t'y a fait naître (1).
... Rien ne presse un État, (pie l'innovation ; le cliaiigement donne seul forme à l'injustice et à la tyrannie. Quand quelque pièce se démanche, on peut l'étayer; on peut s'opposer à ce (\\w l'altération et corruption naturelle à toutes choses ne nous éloigne trop de nos commencements et principes : mais d'entre- |)rendre à refondre une si grande masse et à changer les fondements d'un si grand bâtiment, c'est à faire h ceux qui, pour décrasser, effacent; qui veulent amender les défauts particuliers par une confusion universelle et guérir les maladies par la iiH'trl ; non ium cojnmulandarum, qumn eveiiendaniiii reivm
(1) Vers (le Pibrac, dans ses Quatrains parus en 1574.