‹ Montaigne; textes choisis et commentésChapitre 46 sur 61 · LES INNOVATIONS POLITIQUES · texte numérisé non relu

LES INNOVATIONS POLITIQUES

cupidi (1). Lo monde est inepte {inapte) h se guérir; il est si impatient de ce qui le presse, qu'il ne vise qu'à s'en défaire, sans regaider à quel prix. Nous voyons, par mille exemples, qu'il se guérit ordinairement à ses dépens. La décharge du mal présent n'est pas giiérison, sll n"y a, en général, amendement de condition ; la fin du chirurgien n'est pas de faii'e mourir la mauvaise chair ; ce n'est que l'acheminement de sa cure : il regarde au delà d'y faire renaître la naturelle et rendre la partie à son dû être. Quiconque propose seulement d'emporter ce qui le mâche, il demeure court ; car le bien ne succède pas nécessairement au mal ; un autre mal lui peut succéder, et pire : comme il advint aux tuem's de César, qui jetèrent la chose pubhque à tel point ((u'ils eurent à se repentir de s'en être mêlés. A plusieurs depuis, jusqu'à nos siècles, il est advenu de même : les Français mes contemporanées savent bien qu'en dire (2). Toutes grandes mutations ébranlent l'État et le désordoiment.

Qui viserait droit à la guérison et en consulterait avant toute œuvre, se refroichrait volontiers d'y mettre la main. Pacuvius Calavius corrigea le vice de ce procédé par un exemple insigne. Ses concitoyens étaient mutinés contre leurs magistrats : lui, personnage de grande autorité en la ville de Capoue, trouva un jour moyen d'enfermer le sénat dans le palais ; et, convoquant le peuple en la place, leur dit que le jour était venu auquel, en pleine hberté, ils pouvaient prendre vengeance des tyrans qui les avaient si longtemps oppressés, lesquels il tenait à sa merci seuls et désarmés : fut d'avis qu'au sort on les tirât hors l'un après l'autre, et de chacun on ordonnât j)articulièrement, faisant sur-le-champ exécuter ce qui en serait décrété ; pourvu aussi que tout d'un train ils avisassent d'étabhr (|uelque liomme de bien en la place du condamné, afin qu'elle ne demeurât vide d'officier. Ils n'eurent pas plutôt ouï le nom d"un sénateur, qu'il s'éleva un cri de mécontentement universel à rencontre de lui : n Je vois bien, dit Pacu\ius, il faut démettre cettui-ci ; c'eiit un méchant : ayons-en un bon en change. « Ce fut un prompt silence ; tout le monde se trouvant bien empêché (embarrassé) au choix. x\u premier plus effronté qui dit le sien, voilà un consentement de voix encore plus grand à refuser

(1) Désireux moins de changer le gouvernement que de le détruire. (CicÉROx, De offlciis, II, i.)

(2) Montaigne fait allusion à toutes les guerres auxquelles la réforme reUgieuse a donné naissance.

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celui-là; cent imperfections et justes caiisos de le rebuter. Ces humeurs contradictoires s'étant écliaulï(^es, il advint encore pis du second sénateur et du tiers : autant de discorde à l'élection que de convenance à la démission. S'étant inutilement lassés à ce trouble, ils commencent, qui deçà, qui delà, à se dérober peu à peu de l'assemblée, rapportant ehacun cette résolution en son âme, « que le plus vieil et mieux connu mal est toujours plus supportable que le mal récent et inexpérimenté »,

Pour nous voir bien piteusement agités, car que n'avonsnous fait?

Eheu! cicatricum et sceleris pudet, Fratrumque : quid nos dura refugimus

Mtas? quid inlactum nef asti

Liquimus? unde manus juventus

Melu deorum continuit? quibus Peperdt aris? (2)

je ne vais pas soudain me résolvant :

Ipsa si velii Salas, Servare prorsus non potrM liane jamiliam (3).

nous ne sommes pas pourtant, à l'aventure, à notre dernière période. La conservation des Etats est chose qui vraisenibla blement surpasse notre intelHgence : c'est, comme dit Platon, chose puissante et de difficile dissolution qu'une civile police, elle dure souvent contre des maladies jnortelles et intestines, contre l'injure des lois injustes, contre la tyrannie, contre le débordement et ignorance des magistrats, licence et sédition des peuples. En toutes nos fortunes, nous nous comparons ù ce qui est au-dessus de nous et regardons vers ceux qui sont mieux : mesurons-nous à ce qui est au-dessous ; il n'en est point de si misérable qui ne trouve mille exemples où se v\n\ soler. C'est notre vice, que nous voyons plus mal volontiers ce qui est dessus nous, que volontiers ce qui est dessous. Si {pourtant) disait Solon, « qui dresserait un ta« de tous les maux

(1) Hélas ! Nos cicatrices et nos rrinios, n; s guerres fratricides, nous couvrent de honte! Enfants do ce siècle, de quoi ne nous sommes-nous pas rendus coupables? Quels forfaits n'avons nous pas commis? Est-il une chi se sainte qu'ait respectée notre jeunesse, un autel qu'elle n'ait point profané? (Horace, Odts. 1, xxxv. 3o.)

(2) La déesse S^dus elle-même le voulût-elle, elle serait impuissatile à sauver cette famille. (Térence, Adelphes, IV, vu, 13.)

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ensemble, (juil n'est aucun qui ne choisît plutôt de remporter avec soi les maux qu'il a, que de veuir à division légitime, avec tous les autres hommes, de ce tas de maux, et en prendre sa (juote part >\ Notre poUce se porte mal : il en a esté pourtant de plus nuilades sans mourir. Les dieux s'ébattent de nous à la pelote et nous agitent à toutes mains :

Enimvero dii nos homines quasi pilas habent (l), 111. — PROFES; ION DE FOI (jl)

•Je suis dégoûté de la nouvelleté, quelque visage qu'eUe porte ; et ai raison, car j'en ai vu des effets très dommageables : celle qui nous presse depuis tant d'ans, elle n'a pas tout exploité; mais on peut dire, avec apparence, que pai' accident elle a tout produit et engendré, voire et les maux et ruines qui se font depuis, sans elle et contre elle : c'est à elle à s'en prendre au nez ;

Heu! pahor telis vulnera facta meis! (3)

... Mais le meilleur prétexte de nouvelleté est très dangereux : odea yiihil motum ex antiquo, probabiïe est (4). Si (cV ailleurs), Mie semhle-t-il, à K'^ dire franchement, qu'il y a gi'aud amour (le soi et présomption, d'estimer ses opinions jusque-là que, pour l(s établir, il faille renverser une paix publique et introduire tant de maux inévitables, et une si horrible corruption de nionirs que les guerres civiles apportent, et les mutations d'Etat en chose de tel poids, et les introduire en son pays propre. ■ Est-ce pas mal ménagé d'avancer tant de \^ces certains et connus, pour combattre des erreurs contestées et débattables? Est-il quelque pire espèce de vices, que ceux qui choquent la propre conscience et naturelle connaissance? Le sénat osa donner en payement cette défaite, sm* le différend d'entre lui et: le peuple, pour lo ministère de lem' religion, ad deos id raagis^

( l) Assurément les dieux se sen'ent de nous autres hommes comme lie balles CPr-AUXE, {rrologue des Captifs, vers 22.) (2; Essai,-<. I, xxin.

(3) Ce sunt mes propres flèches qui ont causé mes blessures. (Ovide, rhillis à Dvuiopho)i, vers 48.)

(4) Tant il est vrai ([u'aucun changement apporté aux institutions anciennes ne mérite approbation. (Tite-Live, XXXIV, uv.)

MONTAKÎNi:. — CHAI». VI

quam ad se, peiiinere; ipsos visuros ne sacra sua polluantur (1) ; conformément à ce que répondit l'oracle à ceux de Delphes en la guerre médoise (médique). Craignant l'invasion des Perses ils demandèrent au Dieu ce qu'ils avaient à faire des trésors sacrés de son teinple, ou les cachei', ou les emporter... 11 leur rcpoidit qu'ils ne bougeassent rien ; qu'ils se soignassent [souciassent) d'eux; qu'il était suffisant pour pourvoir à ce qui lui était propre.

La religion chrétienne a toutes les marques d'exU'éme juslice et utilité, mais nulle plus ajjparente que l'exacte recommandation de l'obéissance du magistrat et manutention des polices. Quel merveilleux exemple nous en a laissé la sapicnce (sagesse) divine, qui, pour établir le salut du genre humain et conduire cette sienne glorieuse victoire contre la mort et le péché, ne l'a voulu faire qu'à la merci de notre ordre politique, et a soumis son progrès, et la conduite d'un si haut effet et si salutaire, à l'aveuglement et injustice de nos observations et usances, y laissant courir le sang innocent de tant d'élus ses favoris, et souffrant une longue perte d'années à nnuir ce fruit inestimable ! H y a giand à dire entre la cause de celui qui suit les formes et les lois de son pays, et celui qui entreprend de les régenter et changer : celui-hà allègue pour son excuse la simplicité, l'obéissance et l'exemple ; quoi qu'il fasse, ce ne peut être inahce, c'est, pour le plus, malheur : quis est enim, qiieni non inoveat clarissimis monumentis teslata consignataqueantirjuitas(2)? Outre ce que dit Isocrate, que la défectuosité a plus de part à la modéiation que n'a l'excès : l'autre est en bien plus rude parti ; car qui se môle de choisir et de changer usurpe l'autorité de juger, et se doit faire fort de voir la faute de ce qu'il chasse, et le bien de ce qu'il introduit.

Cette si vulgaire considération m"a fermi en mon siège, et tenu ma jeunesse même, plus téméraire, en bride, de ne chargei' mes épaules d'un si lourd faix, que de me rendre lépondant d'une science de telle importance, et oser en cett(-ci ce qu'en sain jugement je ne pourrais oser en la plus facile de celles auxquelles on m'avait instruit, et auxquelles la témérité de juger

(1) Que cela concernait les dieux plus qu'eux-mômes, que ces dieux onipêclieraient la profanation de leur culte. (Tite-Live, XX, vi.j

(2) Est-il qii('l(|u'un qui puisse rester insensible à une andenneté qui nous est attestée et garantie par les plus éclatants témoignages. (CicÉHON, De divinalmie, I, 40.)

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est de nul préjudice ; me semblant très inique de vouloir sounietti'e les constitutions et observances publiques et immobiles à rinstabilité d'ime privée fantaisie (la raison privée n'a qu'une juridiction privée), et entreprendre sur les lois divines ce que nuUe police ne supporterait aux civiles ; auxquelles encore que l'humaine raison ait beaucoup plus de conunerce, si (néanmoins) sont-elles souverainement juges de leurs juges, et l'extrême suffisance sert à expliquer et étendre l'usage qui en est reçu, iiou à le détourner et innover.

Si Montaigne est fort timide en religion et en politique, il saura l'être moins ailleurs. Que des faits bien établis lui imposent une opinion, et il osera la publier et la défendre contre tous ses contemporains. Persoime autour de lui ne critique la question préalable et la torture. On les regarde comme des nécessités. L'ordonnance de Yillers- Cotterets, rendue par François P'" en 1539, en avait consacré l'usage. Aucune voix ne s'élevait pour protester. L'accusé étant préjugé coupable, on pouvait le soumettre aux questions par le feu, par l'eau, par le brodequin et à tous les hoiTibles tourments que Ton sait, pour arracher de lui l'aveu de sa culpabilité. Quelque absiurde que fût cette procédure, elle paraît avoir été presque universellement acceptée autour de Montaigne. Û n'y a pas de débat à son sujet, on n'en parle pas, ni pom- l'attaquer ni pom la défendre. Elle est dans les mœiu's. On admet aussi qu'il est nécessaire autant que juste de torturer les criminels afin de les punir et d'effi'ayer ceux qui seraient tentés de les imiter.

Montaigne a horreur de la cruauté, et sa sensibilité lui rend ces pratiques odieuses. Mais pour les condamner il n'a pas rien que les raisons du cœur. Il a été magistrat. Il a constaté que la question préparatoii-e arrache des aveux aux innocents aussi bien qu'aux coupables, qu'elle est inu-

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