‹ Montaigne; textes choisis et commentésChapitre 55 sur 61 · III. — DE l'art de conférer · texte numérisé non relu

III. — DE l'art de conférer

Le plus fructueux et naturel exercice de notre esprit, c'est à mon gré la conférence {conversation). J'en ti'ouve l'usage plus

(1) Essais, III, \Tii,

MOMAU.iNE. — CIIAT. VI

doux que d'aucune autre action de iioiro vie ; et c'est la raison pourquoi, si j'étais à cette heure forcé (ie choisir, je consentirais plutôt, ce crois-je, de perdre la vue (|Uo l'ouïr ou le pai-Ier. Les Athéniens et encore les Romains conservaient en grand honneur cet exercice en leurs académies ; de notre temps, les Italiens en retiennent quelques vestiges, à leur grand profit, comme il se voit par la comparaison de nos entendements aux leurs. L'étude des livres, c'est un mouvement lanciiissantet faible qui n'échauffe point; là où (ùnulis que) la conférence apprend et exerce en un coup. Si je eonfère avec une âme forte et un roide jouteur, il me presse les flancs, me pique à gauche et à dextre (droite) ; ses imaginations élancent les miennes : la jalousie, la gloire, la contention (rivalité) me poussent et rehaussent au-dessus de moi-même; et l'unisson est qualité du tout (cniièremmt) eniHiyeuse en la conférence. Mais connue notre esprit se fortifie par la comnmnication des esprits vigom'eux et j-églés, il ne se peut dire combien il perd et s'abâtaidit par le contiimel commerce et fréquentation que nous avons avec les esprits bfis et maladifs ; il n'est contagion qui s'épande comme celle-là ; je sais pai" assez d'expérience combien en vaut l'aune. J'ainie à contester et à discourir, mais c'est avec peu d'hommes et pour moi : car de servir de spectacle aux grands et faire à l'envi parade de son esprit et de son caquet, je trouve que c'est un métier très messéant à un honmie d'honneur.

La sottise est une mauvaise quahté ; mais de ne la pouvoir supporter et s'en dépiter et ronger, comme il m'advient, c'est une autre sorte de maladie qui ne doit guère à la sottise en importunité;ct est ce qu'à présent je veux accuser du mien. J'entre en conférence et en dispute avec gi'ande liberté et faciUté. d'autant que l'opinion trouve en moi le teirain mal propre à y pénétrer et y pousser de hautes racines; milles propositions m'étonlu'nt, mille créance me blesse, quelque contrariété qu'elle ait à la mienne ; il n'est si frivole et si extravagante fantaisie qui ne me semble bien sortable à la production de l'esprit humain. Nous autres, qui privons notre jugement du droit de faire des arrêts, regardons mollement les opinions diverses, et si nous n'y prêtons le jugement, nous y prêtons aisément l'oreille. Où l'un ])\nX (flaleau) est vide du \o\\i(('nlièretmnl)^::\\ la balance, j(! laisse vaciller l'autre sous les songes d'une vieille ; et mv semble être excusable si j'accepte plutôt le nombre imjjair, le jeudi au prix du vendredi ; si je m'aime mieux douzième ou quatorzième, que treizième à table ; si je vois plus volontiers

LA SÛCIÉIÉ ET LA C0.\ VERSATION = 235

!!i lièvre côtoyant que traversant mon chemin quand je voyage.

• donne plutôt h pied gauche que le pied droit à chausser,

'luites telles rêvasseries, qui sont en crédit autour de nous,

:iéntent au moins qu'on les écoute: pour moi, elles emportent

lilement Tinanité, mais elles remportent. Encore sont, en

oids, les oj)inions viilgaires et casuelles autre chose que rien.

ti natm'e : et qui ne s'y laisse aller jusque-là, tombe à l'aventure

u vice de l'opinicâtreté, poiu: é\nter celui de la superstition.

TiCS contradictions donc des jugements ne m'offensent ni

a'altèrent; elles m'éveillent seulement et m'exercent. Nous

:yons la correction ; il s'y faudrait présenter et produire no-

anjment quand elle \ient par forme de conférence, non de

'gence. A chaque opposition, on ne regarde pas si elle est

iste, nuus, à tort ou à droit, comment on s'en défera; au heu

l'y tendre les bras, nous y tendons les giiffes. Je souffrirais

: re nidement heurté par mes amis : « Tu es un sot ; tu rêves. »

'aime, entre les galants hommes, qu'on s'exprime courageuse-

uent, que les mots aiUent où va la pensée : il nous faut fortifier

lOuïe et la durcir contre cette tendreur du sou cérémonieux

(les paroles. J'aime une société et famiharité forte et vmle,

;iie amitié qui se flatte en l'âpreté et vigueur de son commerce,

•amme l'amour aux morsures et aux égratignures sanglantes ;

elle n'est pas assez vigoureuse et généreuse, si elle n'est que-

rt^lleuse, si elle est civilisée et artiste, si elle craint le heiirt et a

M^s allures contraintes : Neqiie etiim disputari sine repreJiensione

■'ofestÇV). Quand on me contrarie (contredit), on éveille mon atten-

:on, non pas ma colère ; je m'avance vers celui qui me contre-

:it, qui m'instnùt : la cause de la vérité devrait être la cause

■•mmune à l'un et à l'autre. Que répondra-t-il? la passion du

omroux lui a déj?i frappé le jugement ; le trouble s'en est saisi

vant la raison, fi serait utile qu'on passât par gageure la déci-

-ion de nos disputes ; qu'il y eût une marque matérielle de nos

icrtes, afin que nous en tinssions état et que mon valet me

put dire : « Il vous coûta l'année passée cent écus, à vingt fois,

d'avoir été ignorant et opiniâtre. » Je festoie et caresse la vérité

en quelque main que je la trouve et m'y rends allègrement,

et lui tends mes armes vaincues, de^loin qu3 je la vois appro-

ciier; et, pour\ai qu'on n'y procède point d'une trogne trop

impérieusement magistrale, je prends plaisir à être repris, et

(It Et en effet il n'v a pas de discussion possible sans contradiction. (CicÉRON, De finibus, I, i, S.)

2ofi = MONTAIGNE. — CIIAP. VI

m'accommode aux accusateurs, souvent plus par raison de civilité que par raison d'amendement, aimant à gratifier et à noinrir la liberté de m'avertir, par la facilité décéder, oui, à mes dépens.

Toutefois, il est malaisé d'y attirer les hommes de mon temps : ils n'ont pas le courage de corriger, parce qu'ils n'ont ])as le courage de souiïrir ù l'êtie et parlent toujours avec dissimulation en présence les uns des autres. Je prends si grand plaisir d'être jugé et connu, qu'il m'est comme indifférent en quelle des deux formes je le sois ; mon imagination se contredit elle-même si souvent et condamne, que ce m'est tout un qu'un autre le fasse, vu principalement que je ne donne à sa reprében sion que l'autorité que je veux; mais je romps paille (je me hrouille) avec celui qui se tient si haut à la main, comme j'en connais quelqu'un qui plaint (regreUe) son avertissement s'il n'en est cru, et prend ;\ injure si on étrive (résisfe) h le suivre. Ce que Socrate recueillait (accunUail), toujours riant, les contradictions qu'on faisait à son discours, on pourrait dire que sa force en était cause : et que l'avantage aj^ant à tomber certainement de son côté, il les acceptait comme matière de nouvelle vV-toire. Toutefois nous voyons, au rebours, qu'il n'est rien qui nous , y rende le sentiment si délicat que l'opinion de la prééminenc;» et le dédain de Tadversaire, et que par raison c'est au faible plutôt d'accepter de bon gré les oppositions qui le redressent et rhabillent. Je cherche, h la vérité, plus la fréquentation do ceux qui me gourment que de ceux qui me craignent ; c'est un plaisir fade et nuisible d'avoir affaire à gens qui nous admirent et tassent place. Antisthène commanda à ses enfants « de ne savoir jamais gré ni grâce à un homme qui les louât ». Je me sens bien plus lier de la victoire que je gagne sur moi, quand, en l'ardeur même du combat, je me fais plier sous la force dn la raison de mon adversaire, que je me sens gré de la victoire que je gagne sur lui par sa faiblesse ; enfin, je reçois et avoue toute sorte d'atteintes (coups) qui sont de droit fil, pour faibles qu'elles soient : mais je suis par trop impatient de celles qui s;* donnent sans forme. Il me chaut (m'importe) peu de la matière, et me sont les opinions unes, et la victoire du sujet à peu près indifférente. Tout un jour je contesterai paisiblement, si la conduite du débat se suit avec ordre : ce n'est pas tant la force et la subtilité que je demande comme l'ordre : l'ordre qui sr; voit tous les jours aux altercations des bergers et des enfants de boutique, jamais entre iious ; s'ils se détraquent (s'écartent

de la routé), c'est en incivilité ; si (aussi) faisons-nous bien ; mais leur tumulte et impatience ne les dévoie pas de leiur thème, leur propos suit son cours ; s'ils préviennent (devancent) l'un l'autre, s'ils ne s'attendent pas, au moins ils s'entendent. On répond toujours ti'op bien pour moi, si on répond à ce que je dis ; mais, quand la dispute est troublée et déréglée, je quitte la chose et m'attache à la forme avec dépit et indiscrétion, et me jette à une façon de débattre têtue, malicieuse et impérieuse, de quoi j'ai à rougir après. H est impossible de traiter de boime foi avec un sot; mon jugement ne se corrompt pas seulement à la main d'un maîti-e si impétueux, mais aussi ma conscience. ~

Nos disputes devi-aient être défendues et punies comme d'autres crimes verbaux ; quel vice n'éveillent-elles' et n'amoncellent, toujours régies et commandées par la colère? Nous eutrons en inimitié, premièrement contre les raisons, et puis contre les hommes. Nous n'apprenons à disputer que pour contredire, et chacun contredisant et étant contredit, il en ad\ient que le fruit du dispiiter, c'est perdre et anéantir la vérité. Ainsi Platon, en sa République, proiiibe cet exercice aux esprits ineptes et mal nés. A quoi faire vous mettez-vous en voie de quêter ce qiii est avec celui qui n'a ni pas, ni allure qui vaille? On ne fait point tort au sujet, quand on le quitte pour voir du moyen de le traiter; je ne dis pas moj^en scholastique et artiste, je dis moyen naturel, d'un sain entendement. Que sera-ce enfin? l'un va en orient, l'autre en occident ; ils perdent le principal et l'écartent dans la presse des incidents : au bout d'une heure de tempête, ils ne savent ce qu'ils cherchent; l'un est bas, l'autre haut, l'autre côtier (à côté) (1) ; qui se prend à un mot et une simihtude (conqmraison) ; qui ne sent plus ce qu'on lui oppose, tant il est engagé en sa course, et pense à se suivre, non pas à vous ; qui, se'trouvant faible de reins, craint tout, refuse tout, mêle dès l'entrée et confond le propos, ou, sur l'effort du débat, se mutine à se taire tout plat, par une ignorance dépite, affectant un orgueilleux mépris ou une sottement modeste fuite de contention (lutte). Pom•^'u que cettui-ci frappe, il ne lui chaut (importe) combien il se décou\Te ; l'autre compte ses mots et les pèse pour raisons ; celui-là n'y emploie que l'avantage de sa voix et de ses poumons ; en voilà un qui con-

(1) L'image est prise des exercices de tir : l'un tire trop haut, l'autre trop bas, le dernier à côté du but.

:>38 MONTAIfiNR. — ClIAP. VI

fin t. contre soi-incme ; et cottui-ci qui vous assourdit de pri'^faci's et digressions inutiles; cet autre s'anne de pures injures et cIk relie une querelle d'Allemafijne pour se défaire de. la société cl eonféreiK-c d'un esprit qui presse le sien : ce dernier ne voit 1 icM en la raison, mais il vous tient assiégé sur la clôture dialecli(|ue de ses clauses et sur les formules de son arl.

( >r, qui n'entre en défiance des sciences et n'est en doute s'il s'en peut tirer quelque solide fruit au besoin de la vie, à considérer Tusage que nous en avons? nihil sananlibus lilicm (1). Qui a pris de l'entendement en la logique? où sont ses belles promesses? née ad melius vivendum, nec ad coimnodius dissercndiim (2). Voit-on plus de barbouillage au caquet des harenirères qu'aux disputes publiques des hommes de cette profession? J'aimerais mituix que mon fils apprît aux tavernes à' parler, qu'aux écoles de la parlerie. Ayez un maître es arts, (•(inférez avec lui; que ne nous fait-il sentir cette excellence ariificielle, et ne ravit les fenynes et les ignorants comme nous sommes, par l'admiration de la fermeté de ses raisons, de la licauté de son ordre? que ne nous domine-t-il et persuade comme il veut? un homme si avantageux en matière et en conduite, pourquoi mêle-t-il à son escrime les injures, l'indiscrétion et la rage? Qu'il ôte son chaperon, sa robe et son latin ; qu'il ne bnfte pus nos oreilles d'Aristote tout pur et tout cru; vous le prendrez pour l'un d'entre nous ou pis. Il me semble de cette implication et entrelaçure du langage par oîi ils nous pressent, fiu'il en va comme des joueurs de passe-passe; leur souplesse (■(>nil)at et force nos sens, mais elle n'ébranle aucunement notre (•n''ance ; hors ce batelage, ils ne font rien qui ne soit commun (■t vil; pour être plus savants, ils n'en sont pas moins ineptes, .l'aime et honore le savoir, autant que ceux qui l'ont ; et, en son vrai usage, c'est le plus noble et puissant acquêt des hommes ; mais en ceux-là (et il en est un nombre infini de ce genre) qui eu établissent leur fondamentale suffisance et valeur, qui se rapportent de leur entendement à leur mémoire, snb aliéna hilmtes (3), et ne peuvent rien que par livre, je le hais, si je

(1 > De CCS lettres (|ui ne gu(>riss(>nt de rien. (Sénèql'e, Epîtres. lix.) (2) Elle n'enseigne ni à mieuv vivre ni à mieux raisonner. (Cicrron,

De nnilus, I, xix.) (cJ) Qui se tapissent sous l'ombre étrangère, comme Montaigne

traduit lui-même dans la marge de son exemplaire annoté. (Sénèque,

Epîtrct!, xxxiii.)

lusc dire, un peu plus que la bêtise. Eu mou pays et de mon temps, la doctrine amende assez les bourses, nullement les âmes ; si elle les rencontre mousses (émoussées), elle les aggrave (alourdit) et suffoque, masse crue et indigeste ; si déliées, elle les pmùfie volontiers, clarifie et subtilise jusqu'à l'exinanition. C'est chose de qualité à peu près indifférente, très utile accessoire à une âme bien née, pernicieux à une autre âme et dommageable ; ou plutôt chose de très précieux usage, qui ne se laisse pas posséder à vil prix : en quelque main c'est un sceptre, en quelque autre une marotte.

Mais suivons. Quelle plus grande victoire attendez-vous que d'apprendre à votre ennemi qu'il ne vous peut combattre? Quand vous gagnez l'avantage de votre proposition, c'est la vérité qui gagne ; quand vous gagnez l'avantage de l'ordre et de la conduite, c'est vous qui gagnez.

Il m'est avis qu'en Platon et en Xénophon Socrate dispute plus en faveur des disputants qu'en faveur de la dispute, et pour instruire Euthydemus et Protagoras de la connaissance de leur impertinence {sottise) plus que de l'impertinence de leur art. H empoigne la première matière comme celui qui a une fin plus utile que de l'éclaircir, à savoir éclaircir les esprits qu'il prend à manier et exercer.

L'agitation et la chasse est proprement de notre gibier : i^.ous ne sommes pas excusables de la conduire mal et imperiiiierament (sottement). De faillir à la prise, c'est autre chose : car nous sommes nés à quêter (chercher) la vérité ; il appartient de la posséder à une plus grande puissance. Elle n'est pas, comme disait Democritus, cachée dans le fond des abîmes, mais plutôt élevée en hauteiu- infinie en la connaissance divine.

Le monde n'est qu'une école d'inquisition (recherche). Ce n'est pas à qui mettra dedans, mais à qui fera les plus belles courses. Autant peut faire le sot celui qui dit vi'ai que celui qui dit faux, car nous sommes sur la manière, non sur la matière du dire. Mon humeur est de regarder autant à la forme qu'à la substance, autant à l'avocat qu'à la cause, comme Alcibiade ordonnait qu'on fit. Et tous les jours m'amuse à hre en des auteurs sans soin (souci) de leur science, y cherchant leur façon et non leur sujet. Tout ainsi que je poiu-suis la comnmnication de quelque esprit fameux, non afin qu'il m'enseigne, mais afin que je le connaisse, et que, le connaissant, s'il le vaut, je l'inute. Tout homme peut dire véritablement ; mais dire ordonnément,

-2C>{) — MOMAHiM <1IAI' \1 ==

pnidenmient {avec sagesse) et suffisamment (avec suffisance, avec jugrmeiU), peu d'iiommcs le peuvent.

Par ainsi la fausseté (eire^ir) qui vient d'ignorance ne m'offense point, c'est l'ineptie. J'ai rompu plusieurs marchés qui m'étaient utiles par l'impertinence de la contestation de ceux avec qui je marchandais. Je ne m'émeus pas une fois l'an des fautes de ceux sur lesquels j'ai puissance ; mais, sur le point (le la bêtise et opiniâtreté de leurs allégations, excuses et défenses ânières et brutales, nous sommes tous les jours à nous en prendre à la gorge. Us n'entendent ni ce qui se dit ni pour- ([uoi, et répondent de même ; c'est pour désespérer. Je ne sens heurter rudement ma tête que par une autre tête, et entre plutôt en composition avec le vice dé mes gens qu'avec leur témérité (légèreté), leur importunité et leur sottise. Qu'ils fassent ruoins, pourvu qu'ils soient capables de faire : vous vivez en espérance d'échauffer leur volonté ; mais d'une souche il n'y a ni qu'espérer ni que jouir qui vaille.

Or quoi, si je prends les choses autrement qu'elles ne sont? Il peut être : et pourtant (pour ce motif) j'accuse mon impatience et tiens, premièrement, qu'elle est également vicieuse en celui qui a diroit comme celui qui a tort ; car c'est toujours une aigreur tyranniquc de ne pouvoir souffrir une forme diverse à la sienne ; et puis, qu'il n'est, à la vérité, point de plus grande fadaise et plus constante que de s'émouvoir et piquer des fadaises du monde, ni plus hétéroclite, car elle nous fonnalise principalcjnent contre nous ; et ce philosophe du temps passé (1) n'eût jamais eu faute d'occasion à ses pleurs tant qu'il se fût considéré. Mison, l'un des sept sages, d'une humeur Timonienne et Démocritieime, interrogé de quoi il riait seul ; « De ce que je ris seul », répondit-il. Combien de sottises dis-jc et répondsje tous les jom's selon moi, et volontiers donc combien plus fréquentes selon autrui ! Si je m'en mords les lèvres, qu'en doivent faire les autres? Somme, il faut vivre entre les vivants et laisser la rivière courre (courir) sous le pont sans notre soin, sans nous en soucier), ou, à tout le moins, sans notre altération.

De vrai, pourquoi, sans nous émouvoir, rencontrons-nous quelqu'un qui ait le corps tortu et mal bâti, et ne pouvon^-iKuis

(1) Il s'agit d'Ihhaclite, dont ilontaigiie a parlé dans l'css li, 1, i-, et (|ui, nous dit-il, « ayant pitié et compassion de notre condition, en portait le visage continuellement attristé et les yeux chargés de larmes >j

-= LA SOCIl-TK ET LA C0.\ VERS A TION = 261

souffrir la rencontre d'un esprit mal rangé, sans nous mettre en (îolère? Cette vicieuse âpreté tient plus au juge qu'à la faute. Ayons toujours en la bouche ce mot de Platon : « Ce que je treuve (trouve) malsain, n'est-ce pas pour être moi-même malsain? Ne suis-je pas moi-même en coulpe (jaute)? Mon avertissement ne se peut-il pas renverser contre moi? » Sage et divin refrain, qui fouette la plus universelle et commune erreur des hommes. Non seulement les reproches que nous faisons les uns aux autres, mais nos raisons aussi et nos arguments et matières controverses (de controversé) sont ordinairement retorquables à nous, et nous enferrons de nos armes : de quoi l'ancienneté m'a laissé assez de graves exemples. Ce fut ingénieusement dit et bien à propos par celui qui l'inventa :

Stercus cuique suum beyie olet (1).

Nos yeux ne voient rien en derrière. Cent fois le jour, nous nous moquons de nous sur le sujet de notre voisin et détestons en d'autres les défauts qui sont en nous plus clairement, et les admirons (nous nous en étonnons) d'une merveilleuse impudence et inadvertance. Encore hier je fus à même de voir un homme d'entendement se moquant autant plaisamment que justement de l'inepte façon d'un autre qui rompt la tête à tout le monde du registre de ses généalogies et alliances, plus de moitié fausses (ceux-là se jettent plus volontiers sur tels sots propos qui ont leurs qualités plus douteuses et moins sûres) ; et lui, s'il eût reculé sur soi, se fût trouvé non guère moins intempérant et ennuyeux à semer et faire valoir la prérogative de la race de sa femme. 0 importune présomption de laquelle la femme se voit armée par les mains de son mari même ! S'il entendait du latin, il lui faudrait dire :

Age! si hœc non insanit saiis sua sponte; instiga (2)

Je ne dis pas que nul n'accuse, qui ne soit net (car nul n'accuserait), voir ni net en même sorte de tache; mais j'entends que notre jugement chargeant sur un autre, duquel pour lors il est question, ne nous épargne pas, d'une interne et sévère

(1) Chacun aime l'odeur de son fumier. [Proverle latin.)

(2) Courage ! si elle n'est pas assez folle d'elle-même, irrite encore sa folie. (Tèrexce, Andiienne, acte IV, se. ii, v. 9.)

262 == MOMAIONF-:. — CIIAl" \l -

juridiction. C'est office'de charité que qui ne peut ôter un vice en soi cherche ce néanmoins à l'ôter en autrui, où il peut avoir moins maho:ne et revêclie semence ; ni ne me semble réjjonse à propos à celui qui m'avertit de ma faute, dire qu'elle est aussi en lui. Quoi pour cela? Toujours l'avertissement est vrai et utile. Si nous avions bon nez, notre ordure nous devrait plus puïr (puer) d'autant qu'elle est nôtre; et Socrate est d'avis que qui se trouverait (st quelqu'un se trouvait) coupable, et son fils, et un étranger, de quelque violence et injure, devrait commencer par soi à se présenter à la condamnation de la justice et implorer pour se purger le secours de la main du bourreau, secondement pour son fils et dernièrement pour l'étranger. Si ce précepte prend le ton un peu trop haut, au moins se doit-il présenter le premier à la punition de sa propre conscience.

Les sens sont nos propres et premiers juges, qui n'aperçoivent les choses que par les accidents externes; et n'est merveille si en toutes le? pièces du service de notre société il y a un si perpétuel et universel mélange de cérémonies et apparences superficielles, si que (au point que) la meilleure et plus ciTectuelle part des polices consiste en cela. C'est toujours à l'homme que nous avons affaire, duquel la condition est mervoi!leusement corporelle. Que ceux qui nous ont voulu bâtir, ces années passées, un exercice de rehgion si contemplatif et immatériel, ne s'étonnent point s'il s'en trouve qui pensent (|u"elle fût échappée et fondue entre leurs doigts si elle ne tenait panm nous comme marque, titre et instrument de division et de part, plus que par soi-même.

Comme en la conférence, la gravité, la robe et la fortune de celui qui parle donne souvent crédit à. des propos vains et ineptes ; il n'est pas à présumer qu'un monsieur si suivi, si redouté, n'ait au dedans quelque suffisance (capacité) autre que populaire, et qu'un homme à qui on donne tant de commissions et de charges, si dédaigneux et si morguant, ne soit plus habile que cet autre qui le salue de si loin, et que personne n'emploie. Non seulement les mots, mais aussi les grimaces de ces gens-là, se considèrent et mettent en compte, chacim s'appliquant à y donner quelque belle et solide interprétation. r S'ils se rabaissent à la conférence commune, et qu'on leur présente autre chose qu'approbation et révérence, ils vous assomment de l'autorité de leur expérience : ils ont ouï, iis ont vu, ils ont fait; vous êtes accablé d'exemples. Je leur dirais volontiers que leTfruitHe l'expérience d'un*chirurgien n'est

pas l'histoire de ses pratiques, et se souvenir qu'il a guéri quatre empestés et trois goutteux, s'il ne sait de cet usage tirer de quoi fonner son jugement, et ne nous sait faire sentir quïl en soit devenu plus sage à l'usage de son art : comme, en un concert d'instruments, on n'oit (entend) pas un luth, une épinette et la flûte, on oit une harmonie en globe, l'assemblage et le fruit de tout cet amas. Si les voyages. et les charges les ont amendés, c'est à la production de leur entendement de le faire paraître. Ce n'est pas assez de compter les expériences, il les faut poiser (peser) et assortir, et les faut avoir digérées et alambiquécs (filtrées à Valamlic) pour en tirer les raisons et conclusions qu'elles portent. H ne fut jamais tant d'historiens. Bon est-il toujours et utile de les ouïr (eyitendré), car ils nous fournissent tout plein de belles instructions et louables du magasin de leur mémoire, grande partie, certes, au secours de la vie ; mais nous ne cherchons pas cela pour cette heure, nous cherchons si ces récitateurs et recueilleurs sont louables eux-mêmes. r* Je hais toute sorte de tyrannie, et la parUère, et l'eSectuelle. Je me bande volontiers contre ces vaines circonstances qui pipent notre jugement par les sens ; et, me tenant au guet de ces grandeurs extraordinaires, ai trouvé que ce sont, pour le plus, des hommes comme les autres :

Rarus etiim ferme se)isus œmmunis in illa Fortuna (1).

ATaventure'l'on les estime et aperçoit moindres qu'ils ne sont, d'autant qu'ils entreprennent plus et se montrent plus : ils' ne répondent point (ne sont pas à la hauteur de) au faix qu'ils ont pris, n faut qu'il y ait plus de vigueiu* et de pouvoir au porteur qu'en la charge ; celui qui n'a pas rempli sa force, il vous laisse deviner s'il a encore de la force au delà et s'il a été essayé (éprouvS) jusques à son dernier point ; celui qui succombe à sa charge, il découvre sa mesure et la faiblesse de ses épaides. C'est pourquoi on voit tant d'ineptes âmes entre les savantes, et plus que d'autres : il s'en fût fait des bons hommes de ménago, bons marchands, bous artisans; leur. vigueur naturelle était taillée à cette proportion. C'est chose' de grand poids que la. science, ils fondent dessous : pour étaler et distribuer cette riciiî' et puissante matière, pour l'employer et s'en aider, leur engin

(1) Le sens commun est assez rare dans cette liaiilc li.rtum'. (JUVÉNAL, VIII, 73.)

1>(U - MONTA ICM: — Cil. M'. VI =^^ ^=:

{cspil) n'a ni assez de vigueur, ni assez de maniement : elle ne peut qu'en une forte nature; or elles sont bien rares. Et les faibles, dit Socrate, corrompent la djgnité de la philosophie en la maniant : elle paraît et inutile et vicieuse quand elle est mal éti\yée {en mauvais étui). Voilà comment ils se gâtent et affolent {nuisent à eux-mêmes).

Humani qualia simuîalor simius oris, ' Quem puer arridens pretioso staminé sérum

Velavit, nudasque nates ac terga reliquit,

Ludibrium mensis {!)...

A ceux pareillement qui nous régissent et commandent, qui tiennent le monde en leur main, ce n'est pas assez d'avoir un iMitendement commun, de pouvoir ce que nous pouvons ; ils sont bien loin au-dessous de nous, s'ils ne sont bien loin audessus. Comme ils promettent plus, ils doivent aussi plus.

Et pourtant {jwtir ce motif) leur est le silence non seulement contenance de respect et gravité, mais encore souvent de profit et de ménage : car Mégabyzus, étant allé voir Apelles en son ouvrouer {atelier), fut longtemps sans mot dire, et puis commença à discourir de ses ouvrages, dont il reçut cette rude réprimande : « Tandis que tu as gardé silence, tu semblais quelque grande chose à cause de tes chaînes et de ta pompe ; mais maintenant qu'on t'a ouï parler, il n'est pas jusqu'aux garçons de ma boutique qui ne te méprisent. » Ces magnifiques atours, ce grand état, ne lui permettaient point d'être ignorant d'une ignorance populaire et de parler impertinemment {sollemeni) de la peinture : il devait maintenir, muet, cette externe et présomptive suffisance. A combien de sottes âmes, en mon temps, a servi une mine froide et taciturne de titre de prudence et de capacité !

Les dignités, les charges, se donnent nécessairement plus par fortune que par mérite ; et l'on a tort souvent de s'en prendre aux rois. Au rebours, c'est merveille qu'ils y aient tant d'iieur (bonheur), y ayant si peu d'adresse :

Principis est virtus maxima nasse suas (2) :

(1) Toi ce siiif^c imitateur de l'honinu', qu'un (difaiit couvre vn riant iriui précieux tissu de soie; mais il laisse le d^rri^re nu et l'expose ainsi à la risée des convives. (Claudien.)

(2) Le preiiiier mérite d'un prince est de bien connaître ceu.x qu'il doit s'attaclier. (Martial, VIII, 16.)

LA SdCIKTK ET LA CO N VERS A T I 0.\ ^ ?6r)

car la liatia'e ue leur a pas donné la vie qui se puisse étendre à tant de peuples, poiu' en discerner la précellence et percer nos poitrines, où loge la connaissance de notre volonté et de notre meilleure valeur. H faut qu'ils nous trient par conjecture et à tâtons, par la race, les richesses, la doctrine, la voix du peuple : très faibles arguments. Qui pourrait (si quelqu'un })ouvait) trouver moyen qu'on en pût juger par justice et choisir les hommes par raison, établirait de ce seul ti'ait une parfaite forme de police.

« Oui mais, il a mené à point ce gi'and affaire. » C'est dire quelque chose, mais ce n'est pas assez dire : car cette sentence est justement reçue, qu'il ne faut pas juger les conseils pai* les événements. Les Carthaginois punissaient les mauvais a^^s de leurs capitaines, encore qu'ils fussent corrigés par une heureuse issue, et le peuple romain a souvent refusé le triomphe à des grandes et très utiles ^^ctoires parce que la conduite du chef ne répondait point à son bonheur. On s'aperçoit ordinah-ement, aux actions du monde, que la fortune, pour nous apprendi'e combien elle peut en toutes choses et qui prend plaisir à rabattre notre présomption, n'ayant pu faire les malliabiles sages, elle les fait heureux, à l'envi de la vertu, et se mêle volontiers à favoriser les exécutions oii la trame est plus purement sienne. D'où il se voit tous les jours que les plus simples d'entre nous mettent à fin de très grandes besognes et pubhques et privées ; et, comme Siramnez le Persien répondit à ceux qui s'étonnaient comment ses affaires succédaient (réiississaient) si mal, vu que ses propos étaient si sages, qu'il était seul maître (le ses propos, mais du succès de ses affanes c'était la fortune, ceux-ci peuvent réponcke de même, mais d'un contraire biais. La plupart des choses du monde se font par elles-mêmes.

Fata viam inveniunl (1).

L'issue autorise souvent une très inepte conduite. Notre entremise n'est quasi qu'une routine, et plus communément considération d'usage et d'exemple que de raison. Etonné de la gTandeur de l'affaire, j'ai autrefois su par ceux qui l'avaient mené à fin leurs motifs et leur adi'esse ; je n'ai trouvé que des avis vulgaires : et les plus vulgaires et usités sont aussi peutêtre les plus sins et plus commodes à la pratique, sinon h la

(1) Les destins s'ouvrent la ruute. (Vikoh.l;, Enéide, III, 395.)

2«)(i ^= MONTAIGNE. — CIIAP. VI

montre. Quoi, si les plus plates raisons sont les mieux assises, les plus basses et lâches et les plus battues se couchent mieux aux affaires? Pour conserver rautorité du conseil des rois, il nVst pas besoin que les personnes profanes y participent et y voient plus avant que de la première barrière : il se doit révérer à crédit et en bloc, qui {si Von) en veut nourrir la réputation. Ma consultation ébauche un peu la matière et la considère légèrement par ses premiers visages (apparence) : le fort et principal de la besogne, j'ai accoutumé de le résigner au ciel.

Permute divis cetera (1).

L'heur (&on/iewr)"et le malheur sont à mon gré deux souveraines puissances. C'est imprudence d'estimer que l'humaine prudence puisse remplir le rôle de la fortune; et vaine est l'entreprise de celui qui présume d'emljrasscr et causes et conséqueuces, et mener par la main le progrès de son fait, vainc surtout aux déhbérations guerrières. 11 ne fut jamais plus de circonspection et prudence militaire qu'il s'en voit parfois entre nous : serait-ce qu'on craint de se perdre en chemin, se réservant à la catastrophe de ce jeu? Je dis plus, que notre sagesse même et consultation suit, pour la plupart, la conduite du hasard. Ma volonté et mon discours se renmc tantôt d^un air, tantôt d'un autre ; et y a plusieurs de ces mouvements qui se gouvernent sans moi : ma raison a des impulsions et agitations journalières et casuelles :

Verlunlur species animorum, et pcciora motus Nunc alios, alios, dum nubila ventus agebal. Concipiuni (2).

Qu'on regarde qui sont les plus puissants aux villes et qui font mieux leurs besognes, on trouvera ordinairement que ce sont les moins habiles. Il est advenu aux femmelettes, aux enfants et aux insensés de conniiander des grands états à l'égal des plus suffisants (capaUes) princes ; et y rencontrent (dit Thucydide) plus ordinain-uicnt les grossiers que les subtils. .

(1) Aliaiuluiinoz le rcsto aux liieiix. {HoRAf;K, Odes, I, ix, !).)

(2) La dispusitiuii do l'âme varie sans cesse : main<oiiant une pjission l'agitt' ; que le vent change, une autre l'entraînera. (Vik«jii,i;, Gcorgiqu.es, I, 420.)

Nous attribuons les effets de leur bonne fortune à leur prudence.

Ul qiiisque farluna uliiur, lia prœcellet; alque exinâe sapere illum omnes dicimiis (1).

Par quoi je dis bien, en toutes façons, que les événements sont maigres témoins de notre prix et capacité.

Or j'étais sur ce point, qu'il ne faut que voir un homme élevé en dignité : quand nous l'aurions connu, trois jours devant (avant), homme de peu, il coule insensiblement en nos opinions une image de grandeur de suffisance ; et nous persuadons que, croissant de train et de crédit, il est cru de mérite. Nous jugeons de lui non selon sa valem-, mais à la mode des jetons, selon la prérogative de son rang. Que la chance tom'ne aussi, qu'il retombe et se mêle à la presse (foule), chacun s'enquiert avec admiration (étonnement) de la cause qui l'avait guidé si haut : « Est-ce lui? fait-on. N'y savait-il autre chose quand il y était? Les princes se contentent-ils de si peu? Nous étions vraiment en bonnes mains ! » C'est chose que j'ai vu souvent de mon temps ; voire, et le masque des grandeurs qu'on représente aux comédies nous touche aucunement (en quelque façon) et nous pipe. Ce que j'adore moi-même aux rois, c'est la foule de leurs adorateurs. Toute inclination et soumission leur est due, sauf celle de l'entendement : ma raison n'est pas duite (insfruite) à se courber et fléchir, ce sont mes genoux.

Mélanthius, interrogé ce qu'il lui semblait de la tragédie de Dionysius : « Je ne l'ai, dit-il, point vue, tant elle est offusquée de langage. » Aussi la plupart de ceux qui jugent les discours des grands de\Taient dire : « Je n'ai point entendu son propos, tant il était offusqué de gravité, de grandeur et de majesté. » Antisthène persuadait un jour aux Athéniens qu'ils commandassent que leurs ânes tussent aussi bien employés au labourage des terres, comme étaient les chevaux : sur quoi il lui fut répondu que cet animal n'était pas né à un tel service. « C'est tout un, répliqua-t-il ; il n'y va que de votre ordonnance, car les plus ignorants et incapables hommes que vous employez aux commandements de vos gueiTes ne laissent pas d'en devenir incontinent très dignes, parce que vous les y employez. » A quoi touche l'usage de tant de peuples qui canonisent le roi qu'ils

(1) Un homme ne s'élève qn'ià la faveur de la fortune, et dès lors tout le monde vante son habileté. (Plaute, Pseudolus, II, m, 13.)

2(;.s ;\io.\t.\I(;m- — r:iiAi' vi

ont fait d'entre eux et ne se contentent point de l'honorer, s'ils ne l'adorent. Ceux de Mexico, depuis que les cérémonies de son sacre sont parachevées, n'osent plus le regarder au visage ; ains {mais), cojuine s'ils l'avaient déifié par sa royauté, entre les serments qu'ils lui font jurer de maintenir leur religion, leurs lois, leurs libertés, d'être vaillant, juste, et débonnaire, il jure aussi de faire marcher le soleil en sa lumière accoutumée, égoutter les nuées en temps opportun, courir aux rivières leurs cours et faire porter à la terre toutes choses nécessaires à son peuple.

Je suis divers (difjérenl) à cette façon comnuine, et me défie plus de la sufiisance (capacité) quand je la vois accompagnée de grandeur de fortune et de recommandation populaire. 11 nous faut prendre garde combien c'est de parler à son heure, de choisir son point, de rompre le propos ou le changer d'une autorité magistrale, de se défendre des oppositions d'autrui par un mouvement de tête, un souris ou un silence, devant une assistance qui tremble de révérence et de respect. Un homme de monstrueuse fortune, venant mêler sou avis à certain léger propos (pli se démenait tout lâchement en sa tal)]e, commença justement ainsi : « Ce ne peut être q'-i'uii menteur ou ignorant rpii dira autrement que, etc. » Suivez cette pointe philosoi)hique, un poignard à la main.

Voici un autre avertissement, duquel je tire grand usage : c'est qu'aux disj)utes et conférences tous les njots qui nous semblent Ipons ne doivent pas incontinent être acceptés. J>a ])lupart des hommes sont riches d'une suffisance {capacité) étrangère ; il peut bien advenir à tel de dire un beau trait, une bonne réponse et sentence, et la mettre en avant, sans en connaître la force. Qu'on ne tient pas tout ce qu'on emprunte, à l'aventure se pourra-t-il vérifier par moi-même. Il n'y faut point toujours céder, quelque vérité ou beauté qu'elle ait. Ou il la faut combattre à escient, ou se tirer arrière, sous couleur de ne l'entendre pas, pour tâter de toutes parts comment elle est logée en son auteur. D peut advenir que nous nous enferrons et aidons au coup, outre sa portée. J'ai autrefois employé, à la nécessité et presse du conil^at, des revirades (pii ont fait fausser outre mon dessein et mon espérance : je ne les donnais qu'en nombre, on les recevait en poids. Tout ainsi comme, quand je débats contre un homme vigoureux,' je me plais d'anticiper ses conclusions, je lui ôte la peine de s'interpréter, j'essaie de prévenir son imagination imparfaite encore et naissante;

^^^ LA SOCIRTK Kl I.A CONVERSATION = SC!)

TortUe et la pertinence de son entendement m'avertit et menace de loin : de ces antres je fais tout le rebours ; il ne faut rien entendre que par eux, ni rien présupposer. S'ils iu,c;ent en pai'oles universelles, « Ceci est bon, cela ne l'est pas », et quïls rencontrent (fomhent juste), voyez si c'est la fortune qui rencontre pour eux. Qu'ils circonscrivent et restreignent un peu leur sentence : « Pourquoi c'est ; par oii c'est. » Ces jugements universels que je vois si ordinaires ne disent rien : ce sont gens qui saluent tout un peuple en foule et en troupe. Ceux qui en ont vraie connaissance le saluent et remarquent noniménient et particulièrement ; mais c'est une hasai'deuse entreprise. D'où j"ai vu, plus souvent que tous les jours, advenir que les esprits faiblement fondés, voulant faire les ingénieux à remarquer en la lecr ture de quelque ouvrage le point de la beauté, arrêtent leur admiration d'un si mauvais choix, qu'au lieu de nous apprendre l'excellence de l'autem", il nous apprennent leur propre ignorance. Cette exclamation est sûre, « Voilà qui est beau ! » ayant ouï {quand on a entendu) une entière pac;e de Virgile. Par Là se sauvent les fins. Mais d'entreprendi-e à le sui\Te par épaulettes (en détail) et de jugement exprès et trié, vouloir remarquer par où un bon auteur se surmonte, poisant (jiesant) les mots, les plu^a-ses, les inventions et ses diverses vertus l'une après l'autre, ôtez-vous de là. Videndum est non modo quid quisque loquaiur, sed etiani quid quisque sentiat, atqiie etiam qua de causa quisque sentiat (1). J'oys (f entends) journellement dire à des sots des mots non sots. Ils disent une bonne chose, sachons jusques où ils la connaissent ; voyons pai' où ils la tiennent. ÎN'ous les aidons à employer ce beau mot et cette belle raison qu'ils ne possèdent pas, ils ne l'ont qu'en garde : ils l'auront produite à l'aventm'e (par hasard) et à tâtons, nous la leur mettons en crédit et en prix. Vous leur prêtez la main ; à quoi faire? Us ne vous en savent nul gré et en de\aennent plus ineptes. Ke les secondez pas, laissez-les aller ; ils manieront cette matière comme gens qui ont peur de s'échauder ; ils n'osent lui changer d'assiette et de jom", ni l'enfoncer. Croulez-la (remuez-la) tant soit peu, elle leur échappe, ils vous la quittent, toute forte et belle qu'elle est : ce sont belles armes, mais elles sont mal emmanchées. Combien de fois en ai-je vu l'expérience ! Or, si

(1) Il faut non seulement écouter ce que chacun dit, mais examiner encore ce que chacun pense et pourquoi U le pense. (Cicéron, De Officiis, I, XLi.)

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vous venez à les éclaircir et confirmer, \h vous saisissent ot dérobent incontinent cet avantacre de votre interprétation : « C'était ce que je voulais dire, voilù justement jna conception ; si je ne l'ai ainsi exprimée, ce n'est que faute de langue.» Souillez. 11 faut employer la malice même à corriger cette fière bêtise. Le dogme d'Hégésias, « qu'il ne faut ni haïr ni accuser, ains {mais) instruire », a de la raison ailleurs ; mais ici c'est injustice et inhumanité de secourir et redresser celui qui, n'en a que faire et qui en vaut moins. J'aime à les laisser embourber et empêtrer encore plus qu'ils ne sont, et si avant, s'il est possible, qu'enfin ils se reconnaissent.

La sottise et dérèglement de sens n'est pas chose guérissable par un trait d'avertissement; et pouvons proprement dire de cette répai'ation ce que Cyrus réjiond à celui (pii le presse d'enhorter (exhorter) son ost (arni'c) sur le point d'une bataille, que les hommes ne se rendent pas courageux et belliqueux surle-champ par une bonne harangue, non plus cju'on ne devient incontinent musicien pour ouïr une bonne chanson. Ce sont apprentissages qui ont à être faits avant la main pai' longue et constante institution. Nous devons ce soin aux nôtres et cette assiduité de correction et d'instruction ; mais d'aller prêcher le premier ])assant et régenter l'ignorance ou ineptie du premier rencontré, c'est un usage auquel je veux grand mal. Rarement le fais-je, aux propos même qui se i)assent avec moi ; et quitte plutôt tout que de venir à ces instructions reculées et magistrales. Mon humeur n'est propre non plus à parler qu'à écrire pour les principiants. Mais aux choses qui se disent en comnmn ou entre autres, pour fausses et al)surdes que je les juge, je ne me jette jamais ù la liiivcrse ni de parole ni de signe.

Au demeurant, rien ne jne dépite tant en la sottise que de quoi elle se plaît plus que aucune raison ne se peut raisonnablement plaire. C'est malheur que la prudence vous défend de vous satisfaire et lier de vous, et vous renvoie toujours mal content et craintif, là où {ImuUs que) l'opiniâtreté et la témérité (légèrcli') remplissent leurs hôtes d'éjouissance et d'assurance. C'est aux plus malhabiles de regarder les autres hommes pîir-dessus l'épaule, s'en retournant toujours du combat pleins de gloire et d'ailégresse. Et le plus souvent encore cette outrecuidance de langage et gaieté de visage leur donne gagné à l'endroit de l'assistance, qui est communément faible et incapable de bien juger et discerner les vrais avantages. L'obsti-

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nation et ardeur d'opinion est la plus sûre preuve de bêtise : -t-il rien cerlain, résolu, dédaigneux, contemplatif, grave, iVieux, couinie Tâne?

Pouvons-nous pas mêler au titre de la conférenee et communication les devis pointus et coupés que Tallégresse et la privauté introduit entre les amis, gaussants et gaudissants plaisamment et vivement les uns les autres? exercice auquel ma gaieté naturelle me rend assez propre; et, s'il n'est aussi tendu et sérieux que cet autre exercice que je viens de dire, il n'est pas moins aigu et ingénieux, ni moins profitable, comme il semblait à LycurgiTS. Pour mon regard, j'y apporte plus de libcM'té que d'esprit, et y ai plus d'heiu" (bonheur) que d'intervention ; mais je suis, parfait en?la souffrance, car j'endure la revanche non seulement âpre mais indiscrète aussi sans altération. Et à la chai'ge qu'on me fait, si je n'ai de quoi repartir brusquement sur-le-cliamp, je ne vais pas m' amusant à suivi'e cette pointe d'une contestation ennuyeuse et lâche, tirant à l'opiniâtreté ; je la laisse passer, et, baissant joyeusement les oreilles, remets d'en avoir ma raison à quelque heure meilleure : 1 n'est pas marchand qui toujours gagne. La plupart changent de visage et de voix où h force leur faut (manque), et, par une importime colère, au lieu de se venger, accusent leur faiblesse ensemble et leur impatience. En cette gaillardise, nous pinçons parfois des cordes secrètes de nos imperfections, lesquelles, rassis, nous ne pouvons toucher sans offense ; et nous entravertissons utilement de nos défauts.

H y a d'autres jeux de main, indiscrets et âpres, à la française, que je hais mortellement ; j'ai la peau tendre et sensible : ^j'en ai vu en ma vie enterrer deux princes de notre sang royal. Il fait laid se battre en s' ébattant.

Au reste, cjuand je veux juger de quelqu'un, je lui demande combien il se contente de soi ; jusqu'où son parler ou sa b?so;ne lui plaît. Je veux éviter ces belles excuses : « Je le fis en me jouant ;

Ablatum mediis opus est innulibus istud (1) ;

je n'y fus pas une heure ; je ne l'ai revu depuis. » Or, dis-je, laissons donc ces pièces ; donnez-m'en une qui vous représente

(l"! Cet ouvra£:e imparfait encore a été rethé du métier. (Ovide, Trisies, I, vi, 2^J.)

MONTAir.M':, — cil AI' \ I

bien entier, par laquelle il vous plaise qu'on vous mesure :,et puis, que trouvez-vous le plus beau en votre ouvrage? Est-ce ou cette partie, ou celle-ci? la grâce, ou la matière, ou l'invention, ou le jugement, ou la science? Car ordinairement jo m'aperçois qu'on faut (se Irompe) autant à juger de sa propre besogne que de celle d'autrui, non seulement pour l'affection qu'on y mêle, mais pour n'avoir la suffisance (capacité) de la connaître et distinguer. L'ouvrage, de sa propre force et fortune, peut seconder l'ouNTier et le devancer outre son invention et connaissance. Pour moi, je ne juge la valeur d'autre besogne plus obscurément que de la mienne, et loge les Essais tantôt bas, tantôt haut, fort inconstanmient et douteusement. 11 y a plusieurs livres utiles, à raison do leurs sujets, desquels l'autour ne tira aucune recommandation, et des bons livres, comme des bons ou^Tages, qui font honte à l'ouvrier. J'écrirai la façon de nos concaves et de nos vêtements, et j'écrirai de mauvaise grtâce ; je publierai les édits de mon temps et les lettres des princes qui passent es mains publiques ; je ferai un abrégé sur un bon livre (et tout abrégé sur un bon livre est un sot abrégé), lequel livre viendra à se perdre, et choses semblables. La postérité retirera utihté singidière de telles compositions ; moi quel honneur, si ce n'est de ma bonne fortune? Bonne part des livres fameux sont de cette condition.

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