‹ Montaigne; textes choisis et commentésChapitre 6 sur 61 · DE L'AMITIE · texte numérisé non relu

DE L'AMITIE

... C'est tout (2) ce que j"ai pu recouvrer de ses reliques, moi qu'il laissa, d'une si amoui-euse recoumiandation, la mort entre les dents, par son testament, héritier de sa bibUotbèque et de ses papiers, outre le livi-et de ses œu^Tes que j'ai fait mettre en lumière (3). Et si {ainsi) suis obligé particulièrement à cette pièce (4), d'autant qu'elle a servi de moyen à notre première accointance. Car elle me fut montrée longue pièce (lojigtemps) avant que je l'eusse vu et me donna la première connaissance de son nom, acheminant ainsi cette amitié que nous avons nourrie, tant que Dieu a voulu, entre nous, si entière et si parfaite que certainement il ne s'en ht guère de pareilles, et entre nos honmies, il ne s'en voit aucune trace en usage. Il faut tant de rencontres à la bâth", que c'est beaucoup si la fortune y arrive une fois en trois siècles.

H n'est rien à quoi il semble que nature nous ait plus acheminés qu'à la société. Et dit Aiùstote que les bons législateurs ont eu plus de soin de l'amitié que de la justice. Or le dernier point de sa perfection est celui-ci. Car en général toutes celles que la volupté ou le profit, le besoin pubhc ou privé forge et

(1) Essais, I, xxviii.

(2) Montaigne vient de parler de deux ouvrages de La Boétie, son célèbre Contre-un et des Mémoires sur Védit de janvier, qui n'ont jamais été publiés.

(3j Monta:gne avait fait éditer des vers et des Iraducdons de son ami. '

(4) Le Discours de la Servitude Volontaire ou Contre-un.

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nourrit, en sont d'autant moins belles et généreuses, et d'autan I moins amitiés, qu'elles mêlent autie cause et but et l'ruit m Tamitié, qu'elle-même. Ni ces quatre espèces anciennes: naturelle, sociale, liosi)italière, vénérienne, particulièrement n'y conviennent, ni conjointement.

Des enfants aux pères, c'est plutôt respect. L'amitié : nourrit de conununication, qui ne peut se trouver entre eux pour la trop grande disjjarité et offenserait à l'aventure 1rs devoirs de nature. Car ni toutes les secrètes pensées des pères ne se peuvent cimimuniqucr aux enfants pour n'y engendrer une messéanle privante, ni les avertissements et corrections, qui est un ties premiers offices d'amitié, ne se pourrai(>nt exercer des enfants aux pères. Il s'est trouvé des nations où, par usa^ic, les eniîuits tuaient leurs pères, et d'autres où les itères tuaient leurs enfants, pour éviter l'empêchement qu'ils se ])euvenl quelquefois entre-porter, et naturellement l'un dépend d(! la ruine de l'autre. Il s'est trouvé des philosophes dédaignaiii cette coutume naturelle, témoin Aristippus : quand on le pressait de l'affection qu'il devait à ses enfants pour être sortis de lui, il se mit à cracher, disant que cela en était aussi bien sorti ; que nous engendrions bien des poux et des vers. Et cet autre que llutaïque voulait induire à s'accorder avec son frère : « Je n'en fais pas, dit-il, plus grand état pour être sorti de même trou. » C"est, à la vérité, un beau nom et plein de dilection que le nom de frère, et à cette cause en fîmes-nous, lui et moi, notre alUance. Mais ce mélange de biens, ces partages, et (|ue la licliesse de l'ini soit la pauvreté de l'autre, cela détrempe merveilleusement et relâche cette soudure fraternelle. Les frères ayant à conduire le progrès de leur avancement en mcn)e sentier et même train, il est forcé qu'ils se heurtent et choquent souvent. Davantage, la correspondance et relation qui engendn^ ces vraies et i)arfaites amitiés, pourquoi se trouvera-l-elle en ceux-ci? Le père et le fils peuvent être de complexion entièrement éloignée, et les frères aussi. C'est mon fils, c'est mon parent, mais c'est un homme farouche, un méchant ou un sot. Et puis, à mesure que ce sont amitiés que la loi et l'obligation naturelle nous commande, il y a d'autant moins de iu)tre clioix et liberté volontaire. Et noire hberté volontaire n'a point de piodiiction qui soit plus |)ropreinent sienne (pie celle de 1 alIVclidi) et amitié. Ce n'est pas que je Ji'aie l'ssayé (expéiimenlé) d<' (e eôté-là tout ce qui (^n ptnit être, ayant eu le meilleur ])ère (jui fut onques et le jtlus indulgent, juscju'à son extrême vieil-

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lesse, et étant d'une famille fameuse de père en lils, et exemplaire en cette partie de Ut concorde fraternelle,

Et if se Notus in fratres animi paferni, (1).

D'y comparer l'affection envers les femmes, quoiqu'elle naisse de notre clioix, on ne peut, ni la loger en ce rôle. Son feu, je le confesse,

neqtie enim est dea neseia nostri Quœ dulcem curis miscet amantiem (2),

est plus actif, plus cuisant et plus âpre. Mais c'est un feu téméraire et volage, ondoyant et divers, feu de fièvre, sujet k accès et remises, et qui ne nons tient qu'à un coin. En l'amitié, c'est une chaleur générale et universelle, tempérée au demeurant et égale, une chaleur constante et rassise, tonte douceur et polissure, qui n'a rien d'câpre et de poignant. Qui plus est, en l'.imour, ce n'est qu'un désir forcené après ce qui nous fuit :

Corne segue la lèpre il caccîatore

Al freddo, al caldo, alla montagna, al lito;

Ne piû Vestima poi che presa vede,

E sol dietro a clii fugge affretta il piede (3).

Aussitôt qu'il entrai aux termes de l'amitié, c'est-à-dire en la convenance des volontés, il s'évanouit et s'alanguit. La jouissance le perd, comme ayant la fin corporelle et sujette à satiété. L'amitié, au rebours, est jouie à mesure qu'elle est désirée, ne ^'élève, se nourrit, ni ne prend accroissance qu'en la jouissance, comme étant spirituelle, et l'âme s'affinant par l'usage. Sous cette parfaite wnitié ces affections volages ont autrefois trouvé place chez moi, afin que je ne parle de lui, qui n'en

(1) Connu moi-même pour mon affection paternelle envers mes frères. (Horace, Odes, II, ii, 6.)

(2) Car je ne ouis pas inconnu de la déesse qui mêle une douce amertume aux soins de l'amour. (Catulle, Epigrammes, LXVI, 17.)

(3) Tel le chasseur pouisuit le lièvre par le froid, par le chaud^ dans la montagne et dans la vallée ; il le dédaigne quand il l'a pris et ne le désire que tant qu'il fuit. (Arioste, Roland furieux, chant X, stance 7.) ,

iO == MONTAKiNK- — CHAT

confesse que trop par ses vers (1). Ainsi ces deux passions sont entrées chez moi en connaissance l'une de l'autre ; mais en comparaison, jamais : la première maintenant sa route d'un vol hautain et superbe, et regaidant dédaigneusement celle-ci pousser ses pointes bien loin au-dessous d'elle.

Quant aux mariages, outre que c'est un marché qui n'a que l'entrée libre (sa durée étant contrainte et forcée, dépendant d'ailleurs que de notre vouloir) et marché qui ordinairement se fait à autres fins, il y survient mille fusées. étrangères à démêler parnn', suffisantes à rompre le fil et troubler le cours d'une vive affection ; là où (tondis qiœ), en l'amitié, il n'y a affaire ni commerce que d'elle-même. Joint qu'à dire vrai la suffisance ordinaire des femmes n'est pas pour répondre à cette conférence et communication, nourrice de cette suinte couture; ni leur âme ne semble assez ferme pour soutenir l'étreinte d'un nœud si pressé et si durable. Et certes, sans cela, s'il se pouvait dresser une telle accointance libre et volontaire, où, non seulement les âmes eussent cette entière jouissance, mais encore où les corps eussent part à l'alliance, où l'homme fût engatié't'iut entier: il est certain que l'amitié en serait plus pleine ot plus coml)lo. Mais ce sexe par md exemple n'y est encore pu arriver, et par le commun consentement des écoles anciennes en est rejeté...

Au demeurant, ce que nous appelons ordinairement ann's et amitiés, ce ne sont qu'accointances et famiUarités nouées ))ar (pielque occasion ou commodité, ])ar le moyen de laquelle nos âmes s'entretiennent. En l'amitié de quoi je parle, elles se mêlent et confondent l'une en l'autre, d'un mélange si universel, ([u'elies effacent et ne retrouvent plus la couture qui les a jointes. Si on me presse de dire pourquoi je l'aimais, je sens (pie cela ne se peut exprimer qu'en répondant : « Parce que c'était lui ; parce que c'était moi.» Il y a, au delà de tout mon discours, et de ce que j'en puis dire particuhèrement, ne sais quelle force inexplicable et fatale, médiatrice de cette union. Nous nous chercliions avant que de nous être vus; et par des rapports que nous oyions {entendions) l'un de l'autre, qui faisaient en notre affection plus d'effort que ne porte la raison des rapports, je crois par queloue ordonnance du ciel, nous nous embrassions par nos noms. Et à notre première rencontre, cpii fut par hasard en une grande fête et compagnie de ville, nous nous trouvâmes

(1) Dans le mOme premier livre des Essais où il écrivait ceci, Montaigne a publié vingt-neuf sonnets amoureux de Là Boétie,

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