‹ Montaigne; textes choisis et commentésChapitre 7 sur 61 · DE L'AMITIÉ · texte numérisé non relu

DE L'AMITIÉ

si pris, si connus, si obligés entre nous, que rien dès lors ne nous fut si proche que l'un à l'autre. Il écrivit une satire latine excellente, qui est publiée, par laquelle il excuse et explique la précipitation de notre intelligence, si promptement parvenue à sa perfection. Ayant si peu à durer et ayant si tard commencé, car nous étions tous deux hommes faits, et lui plus de quelque année, elle n'avait point à perdre temps, et n'avait à se régler au patron des amitiés . molles et régulières, auxquelles il faut tant de précautions de longue et préalable conversation. Cette-ci n'a point d'autre idée que d'elle-même et ne se peut rapporter qu'à soi. Ce n'est pas une spéciale considération, ni deux, ni trois, ni quatre, ni mille : c'est je ne sais quelle quintessence de tout ce mélange, qui, ayant saisi toute ma volonté, l'amena se plonger et se perdi'e dans la sienne ; qui, ayant saisi toute sa volonté, l'amena se plonger et se perdre en la mienne, d'une faim, d'une concurrence j)areille. Je dis perdi'e, à la vérité, ne nous réservant rien qui nous fût propre, ni qui fût ou sien ou inien.

Quand Lélius, en présence des consuls romains, lesquels, après la condamnation de Tibérius Graechus, poursuivaient tous ceux qui avaient été de son intelligence, vint à s'enquérir de Gains blosius (qui était le principal de ses amis) combien il eût voulu faire pour lui, et qu'il eût répondu : '( Toutes choses. — Comment, toutes choses? suivit-il. Et quoi s'il t'eût commandé de mettre le feu en nos temples? — Il ne me l'eût jamais commandé, répliqua BJosius. — Mais s'il l'eût fait? ajouta Lélius. — J'y eusse obéi, » répondit-il. S'il était si parfaitement ami de Gracchus, comme disent les histoires, il n'avait que faire d'offenser les consuls par cette dernière et hardie confession ; et ne se devait départir de l'assurance qu'il avait de la volonté de Gracchus. Mais, toutefois, ceux qui accusent cette réponse comme séditieuse, n'entendent pas bien ce mystère et ne présupposent pas, comme il est, qu'il tenait la volonté de Gracchus en sa manche, et par puissance et par connaissance. Ils étaient plus amis que citoyens, plus amis qu'amis et qu'ennemis de leur pays, qu'amis d'ambition et de trouble. S'étant parfaitement commis l'un à l'autre, ils tenaient parfaitement les rênes de l'incHnation l'un de l'autre ; et faites guider ce harnais par la vertu et conduite de la ra.don (comme aussi est-il du tout impossible de l'atteler sans cela), la réponse de Blosius est telle (ju'elle devait être. Si leurs actions se démanchèrent, ils n'étaient ni amis selon ma mesure l'un de l'autre, ni amis à eux-mêmes.

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Au (It'iiiciirant, cette réponse ne sonne non plus que ferait lu niienne, ;'i (pli s'enquenait à moi de cette façon : «Si votre voloult' NOUS coniniantlail de tuer votre tille, la tueriez-vous? » et que jv. raccordasse. Car cela ne porte aucun ténioipia^^t' de conseuleiiientàce laire, parce que je ne suis point en doute de ma volonté, et tout aussi peu de celle d'un tel ami. H u'esi pds en la puissance de tous les tliscours du monde de me déloger de la certi tuile ({ue j'ai des intentions et jugement du mien. Aucune de ses actions ne me sanrait être présentée, quelque visage qu'elle eût, que j(î n'en trouvasse incontinent le ressort, ^'os âmes ont cliarié si uniment ensemble, elles se sont considérées d'une si ardente affection et de pareille alïcciion découvertes jusqu'au lin fond des eritrailles lune de l'autre, que, non seulement je connaissais la sienne comme la mienne, mais je me fuss(; ceriainement plus volontiers lié à lui de moi (pià moi.

Qu'on ne nn>tte pas en ce rang ces autres amitiés communes : . j'en ai autant de connaissance qu'un autre, el des plus i)arfailes (le leur genre, mais je ne conseille j>as (pi'on confonde leurs règles ; on s'y tromperait, il faut marcher en ces autres amitiés la bride à la main, avec prudence et précaution ; la liaison n'est pat) nouée en manière qu'on n'ait aucunement ù s'en défier. « Aimez-le, disait Cliilon, comme ayant quekjue jour à le haïr; h;iïssez-le comme ayant à l'aimer. » Ce précepte qui est si abominable en cette souveraine et maîtresse amitié, il est salubre en l"u.-a:,^e d(^s amitiés ordinaires et coutumières, à l'i^ndroit (lesquelles il faut employer le mot qu'Aristote avait très familier : (( 0 mes amis ! il n'y a md ami. » En ce noble conuuerce, les ollices et les bienfaits, nourriciers des autres amitiés, ne méritent ]tas seulement d'être mis en compte : cette confusion si pleine d(; nos voloiité's en est cause. Car tout ainsi que l'amitié que je me porte, n;^' re(,'oir. point augmentation ])our le secours (pie je me donne au besoin, (pioi que disent les stoïciens, et conmie je ne me sais aucun gré du seivice que je nu> fais : aussi Tum'on de tels amis étant véritablement pai-faite, elle leur fait l)erdre le sentiment de tels devoirs, et haïr et chasser d'entre eux ces mots de division et de différence : bienfait, obligation, reconnaissance, piière, remerciement, et leurs pareils. Tout étant par effet connmin entre eux, volontés, pensements, jugements, biens, femmes, enfants, honneur et vie, et leur convenance n'éiaiu (pi'un(> âme en deux corps selon la trcs propre <!''•'' "il ion d'Aristote, il.- ne se peuvent ni prêter ni domiér rien. Vuilà pourquoi les faiseurs de lois, pour* honorer le inariaj^e de

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(luelquo imaginaire ressemblance de cette divine liaison, défendent les donations entre le mari et la femme, voulant inférer par là qne tont doit être à chacun d'eux et qu'ils n'ont rien à diviser et partir (paHager) ensemble.

Si, en l'amitié de quoi je parle, l'un pouvait donner à l'autre, ce serait celui qui recevrait le bienfait, qui obligerait son compagnon. Car cherchant l'un et l'autre, plus que toute autre chose, de s'entre-bienfaire, celui qui en prête la matière et l'occasion est celui-là qui fait le h'béral, donnant ce contentement à son ami, d'effectuer en son endroit ce qu'il désire le plus. Quand le liliilosophe Diogène avait faute d'argent, il disait qu'il le redemandait à ses amis, non qu'il le demandait. Et, pour montrer comment cela se pratique par effet, j'en réciterai un ancien exemple singuher. Eudamidas, Corinthien, avait deux amis : Charixémis, Sicyonien, et Arétéus, Corinthien. Venant ;"i mourir étant pauvre, et ses deux amis riches, il fit ainsi son testament : « Je lègue à Arétéus de nourrir ma mère et l'entretenir en sa vieillesse ; à Charixénus, de marier ma fille et lui donner le douaire le plus grand qu'il pourra; et au cas que l'un d'eux vienne à défaillir, je substitue en sa part celui qui survivra. » Ceux qui premiers virent ce testament, s'en moquèrent; mais ses héritiers en ayant été avertis, l'acceptèrent avec un singuher contentement. Et l'un d'eux, Charixénus, étant trépassé cinq jours après, la substitution étant ouverte en faveur d' Arétéus, il nourrit curieusement {soicpipusement) cette mère, et, de cin(j talents qu'il avait en ses bieiis, il en donna les deux et demi en mariage à une sienne fille unique, et deux et demi pour le mariagiî de la fille d'Eudamidas, desquelles il fit les noces en mênu' jour.

Cet exemple est bien plein, si une condition en était à din^ (en élaii absenté), qui est la nudtitude d'anus. Car cette parfaite amitié de quoi je parle est indivisible : chacun se donne si entier à son ami, qu'il ne lui reste rien à départir ailleuis ; au rebours, il est marri qu'il ne soit double, triple ou quadruple, et qu'il n'ait plusieurs âmes ^ct plusieurs volontés, pour conférer toutes à ce sujet. Les amitiés comnnmes, on les peut départir : on peut aimer en ccttui-ci la beauté, en cet autre la facihté de ses mœurs, en l'autre la hbéraUté, en celui-là la jiaternité, en cet autre la fraternité, ainsi du reste; mais cett(î amitié qui possède l'âme et Va régente en toute souveraineté, il est impossible qu'elle soit double. Si deux en même ttem|)s demandaient à être secourus, auquel courriez- vous? S'ils requéraient des offices contraires, quel ordre y trouveriez-vous? Si

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riin coiiinictlail à votre silence cliose qu'il fût utile à l'autre de savoir, coniment vous eu démêleriez- vous? L'unique et principale amitié découd toutes autres obligations. Le secret ipie j'ai juré de ne déceler à un autre, je le puis, sans parjure, eomnuiniquer à celui qui n'est pas autre : c'est moi. C'est lui assez grand miracle de se doubler; et n'en connaissent pas la hauteur, ceux qui parlent de se tripler. Rien n'est extrême, qui a son pareil. Et qui présupposera que de deux j'en aime autant Tun que Vautre, et qu'ils s'entr'aiment et m'aiment autant <|ue je les aime, il multiplie en confrérie la chose la plus une et unie, et de quoy une seule est encore la plus rare à trouver au monde. Le demeurant de cette histoire convient très bien à ce que je disais : car iMidamidas donne pour grâce et pour faveur à ses amis de les employer à son besoin. Il les laisse héritiers de cette sienne libéralité, qui consiste h leur mettre en main les jnoyens de lui bienfaire. Et sans doute, la force de l'amitié se montre bien |)lus richement en son fait (|u'en celui d'Arétéus. Somnu^ce sont eiïets inimaginablesàqui n'en a goûté, et qui me foui h(/norer à merveille la réponse de ce jeune soldat à <^'yrus s'encjuérant à lui pour combien il voudrait (lonner un cheval, par le moyen duquel il venait de gagner le i)rix de la course, et sil le voudrait échjinger à un royaume : « Non certes. Sire, mais bien le laisserais-je volontiers pour en acquérir un ami, si je trouvais lunnme digne de telle alliance. « 11 ne disait pas mal, « si je trouvais); ;car on trouve facilement des hommes propres à une superlicielle aecdintance. Mais en cette-ci, en laqi elle on négocie du lin fond de son courage (cœur), qui ne fait rien de reste, certes il est besoin (pie tous les ressorts soient nets et sûrs parfaitement. Aux confédérations (pii ne tiennent que par un bout, on n'a à pourvoir qu'aux imperfections cpii particulièrement intéressent ce l)out-là. Il ne peut chaloir {importer) dv quelle religion soit mon médecin et mon avocat. Cette considération n'a rien de; commun avec les oHices de ramitié (ju'ils me doivent. Etru Taccointance domestique que dressent avec moi ceux qui me servent, j'en fais de mêine. Et m'enquiers peu d'un laquais s'il est chaste ; je cherche s'il est diligent. Et ne crains pas tant un muletier joueur ()u'iml)écile, ni un cuisinier jureur qu'ignorant, .le lu' me mêle pas de dire ce (lu'il faut faire au monde, d'autres assez s'en mêlent, mais ce que j'y fais.

Mihi sic usus est; tihi, ul opus est facto, face (1). (1) Pniir moi, c'est ainsi que j'en use; vous, faites comme vous

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A la familiarité de la table j'associe le plaisant, non le prudent ; au lit, la beauté avant la bonté ; en la société du discours, la suffisance, voiro sans la prud'liomnue : pareillement aiUeui's. Tout ainsi que cil (celui) qui fut rencontré à chevauchons sur un bâton, se jouant avec ses enfants, pria l'homme qui l'y surprit de n'en rien dire jusqu'à ce qu'il fût père lui-même, estimant que la passion qui lui naîtrait lors en l'âme, le rendrait juge éciuitable d"une telle action : je souhaiterais aussi parler à des gens qui eussent essayé (expérimenté) ce t]ue je dis. Mais sachant combien c'est chose éloignée du conmmn usage qu'une telle amitié et combien elle est rare, je ne m'attends pas d'en trouver aucun bon juge. Car les discours mêmes ([ue l'antiquité nous a laissés sur ce sujet, me semblent lâches au prix du sentiment que j'en ai. Et, en ce point, les effets surpassent les préceptes mêmes de la philosophie.

Nil ego contulerim jueundo sanus amico (1).

L'ancien Ménander disait celui-là heureux, qui avait pu rencontrer seulement l'ombre d'un ami. Il avait certes raison de le dire, même [particulièrement) s'il en avait tâté. Car, à la vérité, si je compare tout le reste de ma vie, quoique avec la gi'âce de Dieu je l'aie passée douce, aisée et, sauf la perte d'un tel ami, exempte d'affliction poisants (péniUe), pleine de tranquiJhté d'esprit, ayant pris en paiement mes commodités naturelles et originelles sans en rechercher d'autres : si je la compare, dis-je, toute aux quatre années qu'il m'a été donné de jouir de la douce compagnie et société de ce personnage, ce n'est que fumée, ce n'est qu'une nuit obscure et ennuyeuse. Depuis le jour

quem semper acerium, Semper lionoratum {sic, DU, voluistis) habebo (2),

que je le perdis, je ne fais que traîner languissant ; et les plai- ■ sirs mêmes qui s'offrent à moi, au lieu de me consoler, me

l'entendrez. (Térence, Heaufontimoroumenos , I, 1, vers 28.)

(1) Tant que j'aurai ma raison, il n'est rien que je puisse comparer à un tendre ami. (Horace, Satires, I, v, 44.)

(2) Jour que je ne cesserai jamais de pleurer et d'honorer, puisque telle a été votre volonté, ô dieux ! (Virgile, Enéide, V, 19.)

-2-2 MO NT Air, NF:. — (^IIAP. V

n'(loiil)I('iil. lo roi^ret de sa perte. Nous étions à nioitif' (I(^ tmil ; il me seml)le (|iie je lui dérobe sa part...

IMiis fiicdtr ([uc dans ces pages destinées au piiblic, nous saisirons dans des notes que Montaigne écrivait pour lui seid et sans aucun souci littérain> l'ineflaçablo eniprein1i> f|iu^ cotte admirable amitié laissa sur son âme. Un jour, dix-huit années après la mort de son ami, Montaigne consigne la note cpie voici dans son Journal de voyage, au milieu d'indications tout intimes sur les eaux purgatives fpi'il prend alors et sur les effets qu'elles produisent eu lui : « Ce matin (1), écrivant à M. Ossat, je tombai en un pensement si pénible de M. de la Roétie. et y fus si hnigtemps sans me raviser, que cela me fit graïul mal. »

r^a Boétic était do plus de deux ans l'aîné de Montaigne. Après une jeunesse qui sans doute ne fut pa ; exempte (l(> passions, il s'était marié et s'a|)prêtait à jouer dans son ])ays un rôle important. Tl n'a laissé dans 1 histoire (pi'uue trace bien légère et qui disparaît entièrement auprès de la grande ombre de Montaigne. Seule la gloire de son ami l'a sauvé de l'oubli. Aussi sommes-nous enclins à croiie (|ue dans leur coinnu'rce toutes les suijériorités étaient du côté do Montaigne et. que La Boétie subissait forte uuMit son ascendant. En fait, c'est peut-être l'inveise (pii s'est produit. Montaigne s'abandonnait encore à des passions do jiMinesse qu'il n'a que trop confessées. Plus âgé que lui, ])lus tôt assagi, La Boétie hii donnait dos conseils dont ses ])iècos latines nous gardent lo souvenir. Surtout, en fervent humaniste, La Boétie vivait on |)eusée avec l(^s grands hommes de l'antiquité. Il s'efîorçait de faire passer dans sa pratique leurs préceptes et leurs exemples. En lui Montaigne admuait « ime âme à l'ancienne marque». Il s'essayait à renouveler avec l\rontaigne ([uebprune di' ces fameuses amitiés dont l'antiquité nous a laissé le s(Mivenir. Tous les deux s'entretenaient de

(1) Journal de voyage, p. 326, sous la date du 11 mai 1581.

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graves sujets, citant du Plutarque et du Sénèquc dans leurs causeries intimes. Or l'effort principal de Montaigne en méditant ses Essais sera précisément de s'assimiler les doctrines de la sagesse antique et de les faire passer dans sa pratique quotidienne. On comprendra mieux toute l'influence que La Boétie a pu avoii* sur lui à ce sujet, quand on am"a lu un fragment de la lettre où il a ra])porté les derniers moments de son ami.

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