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chapitre troisième

Puis il se mit à causer de la façon la plus aimable avec les philosophes allemands qui l'entouraient. On suivit les bords de l'Isar, pour aller prendre le café au charmant villagre de la Nosker-Schweige. Pendant cette excursion assez lointaine, Lamennais ne se départit pas un seul instant de son sang-froid. Pas un mot, pas un geste qui trahît la douleur profonde qui rongeait son âme. Quant

à Montalembert, ne sachant rien, il était, raconte-t-il dans son Joujval, d'une gaieté folle.

Le soir, lorsque, dans sa chambre d'hôtel, Lamennais se trouva seul avec ses deux compagnons, son cœur put se soulager, en même temps qu'il put mesurer toute la portée du coup qui venait de l'atteindre.

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Une missive du cardinal Pacca, écrite par ordre exprès de Grégoire XVI, leur apprenait que, dans l'encyclique Mirari vos, récemment adressée par le Saint- Père aux patriarches, archevêques et évêques du monde catholique, pour leur annoncer son élévation au trône pontifical, Sa Sainteté réprouvait quelques-unes des doctrines qui avaient été traitées et développées dans l'Avenir ; qu'en remplissant ce devoir de son ministère apostolique, le Saint- Père n'avait •cependant point voulu oublier les égards qu'il aimait à garder envers l'abbé de Lamennais, à cause de ses grands talents et de ses anciens mérites envers la religion ; qu'en conséquence ni son nom, ni le titre de ses ouvrages n'avaient paru dans l'encyclique qui condamnait ses doctrines. « Mais comme vous aimez la vérité, poursuivait le cardinal, et désirez la connaître pour la suivre, je vais vous exposer franchement les points principaux qui, après l'examen de \Avenii\ ont déplu davanta-ge à Sa Sainteté. Les voici. D'abord, Elle a été affligée de voir que les rédacteurs de \ Avenir aient pris sur eux de discuter, en présence du public, et de décider les questions les plus délicates qui appartiennent au gouvernement de l'Église et à son Chef suprême, d'où a résulté nécessairement la perturbation dans les esprits, et surtout la division parmi le clergé, laquelle est toujours nuisible aux fidèles. Le Saint- Père désavoue aussi et rép'-ouve même les doctrines relatives à la liberté civile et politique, lesquelles, contre vos intentions sans doute, tendent de leur nature à exciter et propager partout l'esprit de sédition et de révolte de la part des sujets contre les souverains. Or, cet esprit est en ouverte opposition avec les principes de l'Evangile et de notre sainte Église, laquelle, comme vous savez bien, prêche également, aux peuples l'obéissance, et aux souverains la justice. Les doctrines de X Avenir sur la liberté des cultes et la liberté de la presse, qui ont été traitées avec tant d'exagération et poussées si loin par MM. les rédacteurs, sont également très répréhensibles et en opposition avec l'enseignement, les maximes et la politique de l'Église. Elles ont beaucoup étonné et affligé le Saint-Père ; car si, dans certaines circonstances, la prudence e.xige de les tolérer comme un moindre mal, de telles doctrines ne peuvent jamais être présentées j^ar un catholique ■comme un bien ou comme une chose désirable. Enfin, ce qui a mis le comble à l'amertume du Saint- Père, c'est l'acte d'union proposé à tous ceux qui, « malgré le meurtre de la Pologne, le démembrement de la Belgique et la » conduite des gouvernements qui se disent libéraux, espèrent encore la liberté » du monde et veulent y travailler». Cet acte, annoncé par un tel titre, a été publié dans \ Avenir. Sa Sainteté réprouve un tel acte, et pour le fond et pour la forme ; et vous, rcfiéchissant un peu, avec la profondeur ordinaire de votre •esprit, vous verrez facilement que les résultats qu'il est destiné à produire

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peuvent le confondre avec d'autres unions plusieurs fois condamnées par le Saint-Siège. »

Il n'y avait pas d'illusion à se faire. L'héroïque combattant avait détendu l'Église autrement qu'elle ne voulait être défendue. Il était désavoué. Il n'avait plus qu'à déposer les armes.

Sa lecture achevée, Lamennais marcha de long en large dans la chambre, l'air sombre et agité, parlant avec véhémence, mais n'exprimant que des idées et des sentiments fort respectueux pour le Pape. Quand la première émotion fut calmée, il s'assit, et écrivit spontanément cette courte et précieuse déclaration :

« Les soussignés, rédacteurs de V Avenir, membres du Conseil de l'Agence pour la défense religieuse,

» Convaincus, d'après la lettre encyclique du Souverain Pontife Grégoire XVI, en date du 15 août 1832, qu'ils ne pourraient continuer leurs travaux sans se mettre en opposition avec la volonté formelle de celui que Dieu a chargé de gouverner son Église,

» Croient de leur devoir, comme catholiques, de déclarer que, respectueusement soumis à la doctrine du Vicaire de Jésus-Christ, ils sortent de la lice où ils ont loyalement combattu pendant deux années. Ils engagent instamment leurs amis à donner le même exemple de soumission chrétienne. En conséquence :

» i*^ \J Avenir, provisoirement suspendu depuis le 15 novembre 1831, ne reparaîtra plus.

» 2° L'Agence générale pour la défense de la liberté religieuse est dissoute à dater de ce jour. Toutes les affaires entamées seront terminées, et les comptes liquidés dans le plus bref délai possible. »

Ce devoir accompli, Lamennais s'enferma dans sa chambre, et on dit qu'il prolongea longtemps sa prière. Que se passa-t-il entre son àme et Dieu ? Sans doute, il se releva avec de bons désirs et d'humbles sentiments de soumission aux desseins providentiels ; mais, hélas! c'est la prière persévérante que Dieu a promis de récompenser, et le malheureux ne priait plus guère. A partir de là, il le fit de moins en moins. Alors, son âme, privée de la force divine, s'abandonna elle-même et succomba sous l'épreuve.

Il est intéressant de considérer d'une manière plus spéciale l'attitude et les polémiques de Montalembert pendant le temps que dura Y Avenir. Certes glorieuse fut la part d'action de chacun de ses rédacteurs, mais il est bien permis de penser ([ue le plus beau rôle a été celui du plus jeune d'entre eux. Che^ Lamennais les violences de langage étaient presque journalières ; les thèses qu'il défendait avaient trop souvent un caractère d'inopportunité, ou bien elles

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contrecarraient trop ouvertement les doctrines professées par le Saint-Siège et l'épiscopat. Lacordaire, lui aussi, alla trop loin plus d'une fois dans ses revendications, émit des opinions exagérées sur certains points et se montra trop défavorable à la monarchie. Montalembert sembla toujours guidé par l'amour de l'Eglise et de son pays, cherchant constamment la vérité et la justice dans la liberté et défendant ses idées sans aucun sentiment de haine, sans aucune vue d'ambition personnelle.

Un jour, Lamennais venait de fulminer contre les légitimistes une sorte d'excommunication d'une violence inouïe. Le i8 février 183 1, un article magistral, motivé dans les termes les plus sévères, adjurait les catholiques de France de rompre pour toujours «avec les hommes qui sacrifient leur Dieu à leur roi ».

« L'effet fut effrayant, remarque Ricard ; tandis que les légitimistes ralliés à l'École Menaisienne se taisaient, de la part des autres, ce fut une explosion de colère et un débordement comme l'esprit de parti peut seul en créer. Montalembert intervint. Avec sa nature loyale et son caractère chevaleresque, il osa parler après le maître, pour expliquer sa pensée. Au comité de rédaction, on se refusait à cet apparent désaveu. Lacordaire seul le goûtait. On en référa à Lamennais, pour lors retiré à Juilly. Il s'irrita, réclama, exigea des corrections, et l'article parut enfin le 16 mars 1831. Il était intitulé: A ceux qui ahnent ce qui fut.

)) S'adressant aux démissionnaires de l'armée, de la marine, de la magistrature, aux royalistes retirés sous la tente comme Achille et boudant à Louis- Philippe, tandis que la France agonisait, il s'écriait avec une cordiale franchise, une chrétienne liberté de langage :

« Nous ne nous donnons pas à vous pour les partisans de vos croyances politiques, pour les néophytes de ce culte de la légitimité des rois, que vous professez sans tenir compte de la légitimité des peuples ; mais, nous vous le disons, dans notre simplicité et dans notre bonne foi: Si vous saviez combien nous respectons les affections malheureuses, combien nous vénérons le long enthousiasme de votre fidélité, combien surtout la foi qui nous est commune avec vous excite notre sympathie, vous regretteriez les dissentiments qui nous séparent ; vous reconnaîtriez, en nous, des enfants d'un même père, des chrétiens qui gémissent de ne pouvoir être unis avec d'autres chrétiens dans toutes leurs pensées, et cherchent à les rassembler tous dans une unité plus haute que celle qui peut être dissoute par les événements de la terre.

f) Nous n'éprouvons pas cette sympathie pour des regrets de courtisans, des dépits de fonctionnaires, des mortifications d'amour-propre ou d'ambition qui ne savent enfanter que des conspirations de salon et de misérables échauffourées. Mais nous l'éprouvons vive et profonde pour l'attachement désintéressé

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de ces royalistes de province, de ces populations rurales, qui n'ont jamais vu la cour, qui n'ont jamais rien reçu d'elle, qui n'ont rien gagné à son retour, qui n'ont rien perdu par sa chute... et qui sont restés inébranlables dans leur affection, dans la tristesse de leurs regrets, dans le culte de la croyance héréditaire qu'ils conservent comme un patrimoine sacré. Nous les respectons, et il nous a fallu toute la profondeur de notre foi dans les desseins éternels de Dieu, pour ne pas être entraînés par un sentiment trop vif vers des hommes dont l'honneur est si pur !... ))

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