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VOUS ai connu pendant ce voyage, et que vous avez principalement contribué à ce changement. Ajoutez qu'il y a pour mon âge et mon caractère des besoins
d'imagination vraiment impérieux et que je ne puis pas croire coupables ; je trouve à les satisfaire en voyageant. Quel mal y a-t-il à cela? L'unité avec
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Dieu dont vous me parlez et qui doit en effet être le but de toute vie chrétienne ne me paraît pas devoir en souffrir.
» Je passerai l'hiver à Paris ; je ferai ma Vie de sainte Elisabeth, ]& n'irai pas dans le grand monde et me bornerai aux relations politiques qui pourront me servir pour ma vie future. Je chercherai à prendre doucement une position nouvelle, et à effacer par la modération de mes paroles et de toute ma conduite l'impression défavorable produite par la préface des Pèlerins... Ce que je redoute le plus lors de mon retour en France, c'est de me retrouver avec M. Féli ; je me sens si hostile à toute sa conduite actuelle que je ne sais comment me comporter envers lui... »
Aucun député ni sénateur n'a passé par une école préparatoire comme celle du grand général Skrzynecki, qui, sans craindre de se répéter, continue à donner à Montalembert les instructions les plus détaillées.
« Il y a seulement une chose où je suis vrai, tout à fait vrai : c'est que Charles homme religieux et Charles homme de la famille, homme politique et pair de France doivent former une unité, ne se contredire jamais, en s'appuyant toujours sur Celui qui est là-haut ; mais l'application de cette vérité est la chose la plus difficile dans le temps où nous vivons. Il faut une grande pureté d'âme, une certaine indépendance de tout ce qu'on a vu, lu, écrit, éprouvé, et avec cela une certaine mémoire de toutes ces choses pour s'orienter, pour choisir ce qui est juste, pour choisir justement le vrai. Eh bien ! le moyen le plus facile et le plus simple n'est pas d'avoir pour guide et appui Dieu seul, mais encore une fois il faut être très pur et très simple pour qu'il nous mène, pour qu'il nous enseigne lui-même le juste et le vrai. »
Suivent des avis pour la longue retraite où le jeune homme devait s'étudier lui-même, son pays et les partis, et prendre des résolutions par écrit.
<L Oh ! mon cher Charles, si vous ne vous élevez pas au-dessus de la terre et que toute votre existence ne soit pas, pour ainsi dire, fondue avec Celui dont je désire que vous soyez le soldat, tout ne sera que de moitié ; songez seulement aux forces morales que vous avez : en les employant sur cette route unie à Dieu, elles se multiplieront à l'infini. Mais je vous conseille d'être, quant à ce sentiment, bien caché, ne vous dévoiler qu'aux adeptes, puisqu'on vous appellera un jésuite ; et un bon mot gâte tout chez vous ; il viendra, je crois, un temps où vous l'avouerez publiquement ; mais, comme vous savez, il faut tout faire en temps et lieu opportun. »
Le « dirigé » devait réunir un fond de pensées et de maximes, un trésor nécessaire pour un long voyage. Il y a même des conseils concernant le choix d'une épouse, choix qui demande à être fait avec liberté et réflexion. Puis,
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Skrzynecki retourne à la conduite politique, il recommande de consulter Ekstein et l'abbé Lacordaire :
« Ne vous précipitez en rien, tenez vos forces comme un général dans une bataille qui tient sa réserve et ne l'emploie que pour décider la victoire ; observez tout, regardez, écoutez avec indépendance et d'une certaine hauteur morale. Tout dans votre patrie est combat, lutte, jeu des passions ; c'est une bataille continuelle, et dans chaque bataille on voit les côtés faibles, les fausses manœuvres et surtout la fausse ligne d'opération ; il y a dans chaque bataille un moment de crise qu'il faut saisir ; c'est ce moment qu'il faut choisir pour frapper avec la réserve. Ne frappez jamais qu'au centre de gravité de vos adversaires. Pour tout cela il faut être très indépendant et s'élever soi-même au-dessus des hommes et faire abnégation de soi. Vous êtes capable de tout cela et vous avez de l'avenir, mais il faut s'unir à Dieu et tâcher de deviner quelle est sa volonté; à mesure que vous montrerez de la valeur intérieure. Dieu vous emploiera pour des choses plus importantes.
» Quand votre imagination commence à vous dominer, alors tâchez de rentrer en vous, de vous concentrer pour connaître ce que c'est et faites toujours un effort pour que la raison seule vous domine ; c'est cette connaissance de soi-même qu'il faut acquérir pour dominer les secrets ressorts qui vous font mouvoir. Cela s'acquiert par l'habitude de tous les jours, de tous les moments de sa vie ; il faut tâcher de pouvoir à chaque moment rentrer en soi ; alors seulement on est son propre maître. Avec cela je ne veux pas dire qu'on soit pédant ! au contraire, s'abandonner avec toute la gaîté franche à la joie et au plaisir, pourvu qu'on n'en soit pas dominé et subjugué. »
La première lettre adressée par Montalembert de Paris le 6 mars 1835 n'existe pas ; la réponse du général nous apprend qu'elle fut décachetée par les Autrichiens. Entre autres il s'agissait d'engager sa fortune, ce que le général désapprouve fortement. « Tâchez d'avoir toujours votre fortune indépendante. > La longue lettre du 19 avril 1835 est une partie de son autobiographie intime.
« Je cherche à éviter avec le plus grand soin toute espèce d'exagération et j'espère y avoir réussi, je ne dis pas seulement dans les paroles et les écrits, mais surtout dans les opinions et la pensée ; cela m'a conduit, il est vrai, à une certaine indifférence en matière politique, qui peut aussi avoir ses inconvénients, mais moindres assurément que ceux de l'excès contraire. J'ai aussi le plus grand soin d'éviter toute occasion de publicité intempestive, et c'est un système que je suis décidé à prolonger le plus longtemps possible après mon entrée à la Chambre des Pairs (qui aura lieu probablement dans quelques jours)... Je dois, du reste, avouer que j'ai déjà recueilli en quelque sorte le prix de la modération
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que j'ai mise dans ma conduite depuis mon retour ; je trouve chez beaucoup de personnes des dispositions beaucoup plus bienveillantes que je n'aurais pu espérer d'après les souvenirs que mes premiers débuts ont dû laisser ; — tous les Pairs que j'ai eu occasion de rencontrer m'ont accueilli avec une sorte de faveur. M. Pasquier et le duc Decaze me l'ont témoigné d'une manière marquée, mais personne au même point que M. Mole, qui m'a tout à fait étonné par son empressement à cet égard.
» Pages de l'Ariège, Lamartine, de Sade, Janvier, paraissent aussi s'intéresser à moi. Le duc de Broglie, à qui le grand Référendaire m'a présenté un jour inopinément, a paru froid et surpris, moi de même, car nous avons de vieilles rancunes, qui datent de son ministère de l'Instruction publique et de mon procès. Guizot, au contraire, que je n'avais pas revu depuis cinq ans, m'a traité avec une grande bienveillance. Il cherche à me mettre bien avec les hommes de tous les partis, sans faire aucune concession de conviction. Toutefois, je n'irai pas chez les ministres, parce que tout en désirant le s/a^u qiio, faute de mieux, je ne saurais approuver la marche de leur politique extérieure et intérieure. En un mot, je crois que je me rapproche de jour en jour de votre point de vue politique; j'adopte absolument pour devise ce que vous me conseillez : méditer, me contenir, me recueillir pour l'avenir. J'espère que vous m'y verrez fidèle.
» J'en viens maintenant à ma vie intérieure. Vous avez mis le doigt sur ma plaie en disant que chez moi le cœur travaille trop. Hélas ! oui, c'est bien vrai, et ce qui est pire, c'est qu'il a toujours travaillé en vain. Mais sous ce rapport aussi il y a, sinon une amélioration, du moins un changement dans mon état. Mon cœur et mon imagination travaillent moins. J'ai depuis trois jours vingtcinq ans. je m'étais toujours flatté que Dieu m'enverrait, avant ce terme-là, ce que j'ai toujours tant désiré ; je m'étais assigné cet âge comme le terme en quelque sorte de la vie d'imagination et de sentiment, et bien que cette vie n'eût été remplie que d'illusions pour moi, je commence à sentir qu'en voilà assez et à me résigner tant bien que mal et m'habituer peu à peu à cette solitude de cœur qui m'a si longtemps accablé.
» Je sens du reste s'effectuer en moi une modification, savoir une certaine concentration en moi-même. Je ne dis pas qu'elle soit complète, il s'en faut, mais je crois qu'elle commence à s'établir ; j'ai certainement moins le besoin de m'épancher qu'autrefois. J'ai été par trop dupe de moi-même pour qu'il m'en reste autre chose que beaucoup de dépit et une grande défiance de mon cœur et de mon jugement.
» Que puis-je faire pour vous en retour de tout ce que vous faites pour moi.'* Rien, en vérité, si ce n'est de prier Dieu de vous en récompenser et de chercher