VICTOR HUGO. (P
et cette lutte sans fin m'immole et me tue moralement. Je suis condamné au supplice de ce général albain, dont on lii l'histoire dans Tite-Live. et que le roi de Rome fit tirer à quatre chevaux, les uns vers Rome qu'il avait mal servie, les autres vers Albe qu'il avait trahie — mais moi je n'ai trahi personne : je n'ai trahi que ma propre existence en suivant M. Féli... J'ai es.sayé en vain d'écrire ma Fn- de saitite Elisabeth, c'est par trop en contradiction avec l'état de mon âme. J'avais conseillé à M. Féli de se soumettre encore une fois au Pape et puis de quitter la France. Ah ! mon cher ami, si dans votre âme si pieuse et si élevée vous pouvez puiser quelque consolation, quelque lumière
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pour moi, faites-m'en part, je vous en conjure, car jamais je n'en eus plus besoin. Ce sera un acte de charité chrétienne autant que d'amitié paternelle. »
Nous trouvons dans cette lettre des détails sur la recherche de vieux manuscrits relatifs à sainte Elisabeth, à Giessen, Heidelberg, Fribourg, Tubingen, etc.. Il est allé aussi à Strasbourgpour y passer huit jours avec son ami César Plater. Voici ce qu'il dit de ce dernier et du voyage en Tyrol :
« Je lui ai surtout parlé de vous et lui ai montré vos instructions pour la vie spirituelle et intérieure. Je les ai aussi montrées à Lacordaire qui a dit qu'il n'avait jamais rien lu de plus parfait et de plus complet... Puis je suis venu dans ce beau et bon Tyrol. Je le parcours tout seul à pied et le sac sur le dos ; je fais comme cela mes huit à dix lieues par jour, comme un bon fantassin, à travers les montagnes, les glaciers, les vallées les plus reculées. Malgré la tristesse de cette solitude et les fatigues, je ne puis assez me féliciter d'avoir choisi ce mode de voyager qui me met à même de prendre sur le fait la vie si simple et si religieuse de ce peuple encore vierge pour ainsi dire, mais qui a fait des preuves d'énergie et d'abnégation. On me prend pour un ouvrier ou un pauvre étudiant; et chaque jour j'étudie et je découvre quelque chose de nouveau. »
Le directeur spirituel loué par Lacordaire répond à cette lettre :
i Je ne vous aime pas pour vous mais pour la vérité qui gît en vous, et, je vous l'avoue, quand je vous vois souffrir je ne m'en désole pas — mais dois-je vous le dire ? je m'en réjouis intérieurement. Vous avez besoin des souffrances pour devenir ce que vous êtes appelé à être un jour ; moi qui vous regarde avec des yeux intérieurs, je crois que vous viendrez là où Dieu veut que vous soyez; mais au lieu d'aller droit au but que je vous montre, vous y parviendrez par des détours, par des souffrances et des peines, mais vous devez y parvenir. Je désire que vous formiez une union sincère et intime avec Dieu, vous y parviendrez en lui faisant le sacrifice de vous-même et en tâchant de savoir quelle est sa volonté. »
Montalembert ne voulait pas revenir en France et, il le dit dans ses lettres, il penchait plutôt vers les longs voyages littéraires et artistiques recommandés par Lacordaire. Le général lui dit : « Je vous répète pour la dixième fois que selon moi vous devez vous préparer à remplir un jour dignement la mission de pair de France ! »
Mais ce que voulait Lacordaire, c'était de séparer Lamennais de Montalembert. Celui-ci, au contraire, se proposait d'accompagner Lamennais en Orient, au Mexique, partout où il irait, et il a communiqué cette idée au général qui lui répond le 30 septembre 1834 :
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€ Je crois que c'est aller à l'encontre de tout ce que la Providence a fait pour vous et vous éloigner du lieu où elle a voulu vous placer pour exercer votre action. Vous ressemblez à un soldat qui quitte le champ de bataille, à un ingrat qui quitte son bienfaiteur. C'est de l'exaltation et Charles doit partout chercher la vérité. Oh ! c'est une folie s'il en fut jamais. Réfléchissez seulement et voyez si en suivant M. Féli vous ne rompez pas tous les liens et manquez à tous les devoirs; si vous n'abandonnez pas une position naturelle et simple pour vous en choisir une artificielle qui en approche seulement, et où il faudra passer dix ans de votre vie. C'est se jouer de la Providence, c'est la repousser et rompre avec elle. Je veux que le soldat soit à son poste ; ne voyez-vous pas ce grand vide qui est dans les deux Chambres; il y a par ci par là quelques talents, pas beaucoup, mais si peu d'hommes vraiment consciencieux et surtout si peu de ces hommes indépendants qui sont les représentants de toutes les vérités chrétiennes, de la vraie liberté et de tous les vrais et beaux sentiments de l'humanité, de ces hommes qui sont comme les drapeaux autour desquels on se groupe, et qui représentent le bien delà patrie dans toute sa pureté! Mon cher Charles, votre patrie a peu d'hommes semblables, tandis que l'Angleterre en a. Ajoutez que vous avez du talent et vous avez un devoir immense à remplir. Dieu ne vous a pas doté en vain de tant de biens. Il vous demandera " compte un jour de tout cela. Mes idées sont donc claires en ce qui regarde la Pairie ; nous cesserons dès à présent de débattre cette question, et si vous ne me comprenez pas, tant pis pour vous. Vous avez un ardent amour du bien ; soldat du Christ, va occuper ta place et, sans quitter des yeux la croi.x de ton Maitre, pense à ta devise : persévérer. »
Montalembert s'empresse de répondre de Munich, le 4 octobre. Cette lettre, la plus longue de toutes, paraît-il, est une sorte de journal depuis le 1 5 août ; malheureusement elle n'a pu être retrouvée que dans une traduction polonaise, publiée à l'insu de la famille de Montalembert en 1886.
Il adhère à presque tout ce que son directeur lui a dit, il se décide à retourner en France après son pèlerinage en Terre-Sainte et se résigne à être oublié, pourvu qu'il fasse la volonté de Dieu ; il croit cependant que les voyages lui seront d'une grande utilité pour la carrière politique ou scientifique.
11 devait aller en Orient par Vienne et Constantinople ; mais, à la veille de son départ pour Vienne, il reçoit une missive de l'ambassade d'Autriche à Munich qui lui annonce que les frontières autrichiennes ne peuvent être franchies par l'ami de Lamennais. Il réclame, mais n'obtient pour toute réponse qu'une déclaration du prince de Metternich faisant savoir que ses opinions religieuses et politiques ne plaisent pas à la cour de Vienne. Le Tiwcs avait
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dit que Montalembert était à la tête d'une conspiration internationale.
Saisi par la beauté du village de Schaflarn au bord de l'Isar, il s'y établit dans un ancien couvent changé en auberge, pour travailler à la Vie de sainte Elisabeth, mais des distractions involontaires vinrent le troubler. Le célèbre jurisconsulte de Savigny y vint pour un jour, avec sa famille ; étant tombé malade il resta pendant trois semaines. C'était une bonne connaissance de Paris et de Berlin. Montalembert jouissait de cette agréable société et disait que ces excellents amis détestaient la solitude et l'entraînaient dans leur compagnie. Dans sa lettre au général, il réitérait cependant sa promesse de passer six semaines en pleine solitude avant de commencer sa carrière publique.
C'est alors que pour la première fois il annonce, non sans une grande douleur, qu'il n'y a plus rien à espérer de la part de Lamennais et que tous les chrétiens en sont dans la désolation. Le solitaire de La Chênaie s'était offensé de la dernière lettre de Montalembert, mais celui-ci ne voulait pas rompre encore avec son ancien maître, afin de lui ménager et faciliter le retour.
Dans la lettre suivante à Skrzynecki, Charles relevait les points où l'accord ne laissait rien à désirer ; il faisait ensuite l'apologie de ses voyages :
« Je veux seulement vous dire le bonheur que j'éprouve en voyant que nous sommes tous les jours plus d'accord sur les questions qui nous séparaient jadis. Ainsi sur la Pairie je suis tout à fait de votre avis, je m'étonne même d'avoir pu être d'un autre avis, mais c'est la faiblesse humaine. Je trouve parfait tout ce que vous m'écrivez dans cette dernière lettre sur les devoirs que m'inspirent la position où Dieu m'a fait naître et le temps où je suis appelé à vivre. Le plan que vous me tracez se rencontre parfaitement avec les idées que me suggèrent mes propres observations et mes convictions actuelles. Je veux que ma voix soit, comme vous le dites à merveille, un soufifle doux et d'abord inaperçu. Je resterai au poste qui m'a été assigné dans l'armée du Christ, y attendant le moment de combattre ou de souffrir selon qu'il plaira à Dieu.
» Dans cette position intérieure et n'ayant aucune relation de famille, aucune liaison intime ou spirituelle qui puisse me tenir dans mon pays, quel meilleur usage puis-je faire de mon énergie physique, de ce qu'il me reste d'élasticité morale, que de voir le monde et les hommes ? Cela me paraît d'une incontestable utilité pour ma carrière politique. Du moins ai-je pour moi l'expérience de mon voyage d'Allemagne. Ce voyage, en me faisant connaître une infinité de choses que je ne soupçonnais pas, a modifié de la manière la plus heureuse mon point de vue politique et social — et mon cœur y a trouvé un degré de paix, bien loin de la paix véritable, il est sûr, mais tellement au-dessus de là où j'en étais il y a deux ans à Paris, que je ne me reconnais presque pas. Il est vrai que je