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comme mon père spirituel, n'est maintenant pour moi qu'une source de douleurs amères. M'"^ Swetchine m'a abandonné de peur d'offenser son ambassadeur ; l'abbé Lacordaire est trop préoccupé de ses devoirs ecclésiastiques, de son immense et glorieuse sphère d'action générale, pour pouvoir s'occuper de moi; enfin, tous mes autres amis plus jeunes ont tous ou des passions, ou des intérêts de famille, ou des devoirs qui les absorbent. Je suis donc plus isolé que je ne l'ai j.imais été de ma vie, et quoique l'âge, en refroidissant graduellement mon cœur, rende le poids de cet isolement moins lourd et moins pénible que je ne l'ai quelquefois senti, cependant il m'arrache bien des fois des cris et des
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gémissements de douleur. Soyez donc fidèle, ô mon ami, à la touchante et bienfaisante habitude que vous avez prise de penser souvent à moi, de vous occuper de moi et surtout de me dire ce que vous pensez... Je vois avec une vive joie que nous tombons de plus en plus d'accord tous les jours; surtout ce qui touche à la politique, à ma vie publique et privée, je suis complètement et absolument d'accord avec vous.
» Quant à mon voyage d'Orient, j'y tiens toujours, mais j'ai décidé de le remettre à l'année prochaine, parce qu'alors les bateaux à vapeur que le gouvernement va préparer seront organisés et qu'il y aura une communication prompte et régulière entre Marseille et Constantinople tous les dix jours. Cela est très important pour moi qui ne puis plus songer à la voie de terre ou du Danube, après les incroyables choses que M. de Saint-Aulaire m'a racontées sur les dispositions de M. de Metternich envers moi, et sur l'indigne surveillance dont j'ai été l'objet non seulement en Autriche, mais en Bavière même et partout.
» M. Féli vient d'arriver ici le plus brusquement du monde, ayant choisi la semaine sainte pour voyager afin de défendre les républicains ; tout le monde a été stupéfait de cette incartade et moi plus que personne, bien que je susse à quel excès de fascination il était arrivé. Vous avez lu sa lettre dans les journaux, vous voyez qu'il n'y a pas loin du « salut et fraternité » de 1793. Le revoir a été pour moi un des moments les plus pénibles de ma vie ; voir un tel abîme creusé entre moi et l'homme qui a été si longtemps le guide de mon existence, le maître de mon intelligence et de mon cœur ! Ne plus avoir une idée, une émotion en commun avec lui! sentir que tous les liens qui m'ont si puissamment attaché à lui ont été brisés à jamais ! C'est une grande misère...
» L'abbé Lacordaire a eu dans ses conférences à Notre-Dame le plus éclatant succès, rien ne saurait égaler l'affluence qui se pressait pour l'entendre ; on y a souvent compté six mille jeunes gens! l'entendez-vous? six mille jeunes gens de Paris réunis pendant quatre ou cinq heures d'attente pour écouter la parole de Jésus-Christ ! Qu'eût dit Voltaire s'il avait pu croire que cela arriverait en 1835? Qui l'eût cru lors de la révolution de Juillet? En tout et partout la recrudescence religieuse, comme me disait hier M. de Sémonville, devient de plus en plus manifeste. Et l'abbé de Lamennais a eu la folie, la niaiserie de ne pas comprendre que c'est là seulement qu'il y avait du mouvement réel et qu'il lui appartenait de se mettre à la tête de ce mouvement et de le diriger au lieu de trahir la cause de l'Église dans le moment le plus critique, pour se jeter dans je ne sais quel délire du sens individuel, après avoir prêché
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toute sa vie le sens commun. Je n'en finirais pas, si je vous racontais tous les signes, toutes les preuves de ce retour à la religion dans la jeunesse, dans l'art, la littérature, partout enfin. Je suis membre d'une réunion de cent cinquante étudiants en droit et en médecine, qui se sont réunis pour visiter les pauvres, disposer les malades des hôpitaux à se confesser, aider les Frères ignorantins à faire la classe aux ouvriers ; croyez-vous qu'il y ait une autre capitale en Europe où cela ait lieu.'' J'ai repris mes anciennes réunions chez moi toutes les semaines, comme point de ralliement pour une partie de la jeunesse catholique ; elles ont du succès et sont assez recherchées, j'y ai vu avec plaisir plusieurs jeunes gens de la haute noblesse, car, là aussi, le goût des études sérieuses et religieuses commence à se propager... »
Le général était un rigoriste pour son fils spirituel. « La plus grande marque d'un homme vraiment sage, répondit-il, est de savoir retenir ses pensées et ses paroles en lui-même et de ne point parler ni au hasard ni par une intempérance de langue, ni pour un désir intéressé ou présomptueux, mais seulement en temps et lieu. Il faut tâcher de pouvoir dépendre de Dieu en toute chose. Celui qui croit ne se hâte point, il est où Dieu l'a mis, cela lui suffît; il ne s'ennuie point d'attendre, parce que c'est Dieu qu'il attend et qu'on ne l'attend pas en vain. Souffrez les retardements de Dieu comme ceux du médecin suprême qui connaît la profondeur de vos plaies, qui sait qu'elles ont besoin de remèdes forts et que la guérison en doit être lente. Rien ne nous facilite autant la vertu que la souffrance. Les maux sont comme une semence, ils passent, et la moisson de grâces qu'on recueille demeure éternellement.
» Dieu ôte la rouille de l'âme dans la fournaise de l'affliction, ce que le sage appelle humiliation, parce que si l'affliction ne nous humilie pas, au lieu de nous guérir et de nous purifier, elle nous rend encore plus mauvais.
» Vous me demandez de vous donner mon opinion sur votre voyage en Egypte et en Espagne. D'après mes principes et ma manière de voir et d'envisager les choses, il faut exécuter votre projet quand vous le croirez utile, nécessaire et conforme à tout un ensemble de circonstances qui vous entourent. Que cela soit comme un effet, une conséquence de la situation dans laquelle vous vous trouvez, et non comme vous m'avez dit, parce que vous avez un besoin d'occuper votre imagination, etc. Vous pouvez voyager quand l'homme intérieur le commande, quand vous n'avez rien de mieux à faire, tant pour votre bien personnel que pour votre patrie. Certainement pour celui qui occupe déjà une position politique, un voyage dans un pays limitrophe, la connaissance parfaite de ce pays et des hommes qui l'habitent est d'une grande utilité. Mais vous verrez les hommes et les choses mieux que moi quand vous serez un
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homme accompli; bref, je désire que toute votre occupation ne soit pas l'effet d'un jeune homme qui se tourmente, qui s'agite.
» Comme je voudrais, mon cher Charles, que votre conduite politique fût, dès votre début, celle d'un homme vraiment libéral dans la véritable signification du mot, pas ce libéralisme flasque et mou ou impraticable, mais ce libéralisme éclairé, pratique, généreux et ferme, national surtout, qui s'entoure des hommes de cette trempe, qui ne se dépêche pas pour frapper les esprits, qui dans ses discours évite le pathos, l'enflure, etc. Pour réussir, il ne faut pas se dépêcher surtout, mais consulter, écouter, méditer, rentrer en soi-même, s'enfermer chaque jour pour quelque temps et y rester en communication avec Dieu pour pouvoir connaître sa volonté et choisir la route à suivre et prendre une position conforme à ses vues.
» Je vous parle en général qui occupe une position militaire en face de son ennemi ; plus il me laisse tranquille dans ma position, plus je suis en état de juger la mienne et celle qu'il occupe; il fait plus clair pour ainsi dire de jour en jour, de moment en moment.
» Qu'est-ce que ce catholicisme qui vous fait dire que Dieu vous punit trop sévèrement, etc.?
» Un païen vous dira que l'Être le plus parfait, qui est la bonté et la sagesse même, qui est le plus miséricordieux, fait justement ce qui nous est nécessaire, mais selon sa sagesse et pas selon la nôtre, — et vous tranchez le mot en disant que sous ce rapport nous ne nous entendrons jamais; consultez donc l'abbé Lacordaire. Vous avez encore une bien pénible expérience à faire si vous ne voyez partout la main de Dieu. Vous vous soumettez au Pape et il vous répugne de vous soumettre à Dieu, vous murmurez contre lui, tandis que vous avouez dans une de vos lettres que Dieu gouverne tout. Apprenez donc ce que c'est que la soumission, dont le Christ nous a donné l'exemple.
» Je vous conseille la méditation et la solitude pour pouvoir faire votre éducation spirituelle. Puis allez dans le monde et revenez dans votre retraite pour méditer sur vous-même et sur les choses; je voudrais que Charles sentît dans le monde comme en lui-même la présence de la Divinité; alors il lui serait facile de s'orienter en toutes choses. Un homme qui vit toujours dans le monde pourra certainement acquérir beaucoup de sagesse mondaine, mais c'est toujours aux dépens de l'autre, tandis que par le moyen dont je parle, vous ne perdez rien de celle-là (la mondaine) et vous voyez mieux en vous habituant à tout rapporter à Dieu et à planer pour ainsi dire sur les hommes et sur les choses ; essayez seulement. L'homme qui voit beaucoup le monde est très souvent, presque toujours, ce que veulent les autres ou les partis qu'il suit ;
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tandis que par le moyen d'être toujours à Dieu, l'homme devient fort en Dieu, il est plus indépendant; il n'est pas dupe, il voit clair, il sait ce qu'il fait et pour qui il le fait, il est ce qu'il doit être.
» J'aime vous parler de votre avenir, parce que je vous crois tout entier sacrifié pour la France qui sera de plus en plus la conductrice du genre humain, mais le temps des hommes qui lui sont nécessaires pour cette tâche n'est pas encore venu. Ces hommes se forment dans l'isolement et la méditation; vous avez beau me dire que je ne connais pas la France, je vous dis qu'il y a en elle le germe de tout ce qu'il y a de sublime et que les hommes comme vous l'utiliseront lorsque le temps les aura mûris. »
Montalembert avait l'habitude de faire des remarques en tète des lettres du général. Il y en a qui sont qualifiées : excellente, admirable, très borme et même bizarre; il y a de rares passages qui sont soulignés avec un crayon rouge, probablement à cause de leur importance. Il y en a plusieurs dans la lettre suivante :
« La Providence t'a donné deux choses inappréciables, un talent distingué et une grande pureté au fond de ton cœur, une chaleur pour sa cause, une continuelle tendance pour le bien. Toute ta vie était consacrée à cela et plus tu avances en âge, plus cette tendance se développe, s'éclaircit; la route devient plus marquée et tu vois des jalons à une immense distance sur la route que tu dois parcourir... Pense bien, Charles, à tout cela... La première condition de la vraie grandeur, c'est de voir .sa route, de la suivre avec force et énergie en regardant toujours le but; tout dépend après de la grande vertu de se sacrifier et de quitter tout ce qui peut contribuer à détourner du but. Je crois donc que, d'après la route que tu as déjà parcourue, ton but est de travailler au.x destinées futures de ta patrie. Réfléchis sur les défauts de tes compatriotes, sur leurs qualités et capacités, sur la destinée de ta patrie pour l'humanité en général. I! faut tâcher de deviner le secret de la Providence sur la patrie. Elle révélera son secret à l'homme pur; tu seras un de ces hommes, peut-être le seul homme de la France, si tu te voues à elle uniciuement pour Dieu et par Dieu... La religion étant la base de toute société, il faut réfléchir par quel moyen il tant amener les hommes.
» Ta tâche est aussi la tribune politique, prépare-toi pour cette route, il faut remplir les fonctions de ce sacerdoce comme si tu étais l'oint du Seigneur; tu ne dois jamais te souiller tle viles passions des partis, ta bouche doit être pure et n'exprimer que la vérité, cjue ta conviction intime; aie toujours en vue le bien réel de la France, jamais le moi ou ton élévation personnelle.
» Il faut que ta vie privée soit d'une grande pureté, d'une grande probité, et
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ton importance politique croîtra à mesure que tu seras parfait. Pour toute aristocratie, surtout au temps de la grande publicité, la pureté de mœurs est une condition de vie, coftditio sine qua non. »
Les espérances du général ne l'ont pas trompé et il a dû être bien étonné qu'elles aient été si vite réalisées. Dès les premiers discours de Montalembert à la Chambre des Pairs, Skrzynecki était aux anges : « J'ai lu ton discours à la Chambre, lui disait-il, et ne pouvant pas embrasser ta personne, j'ai serré
plu.gieurs fois la feuille contre mon cœur Que de joie j'ai eue en lisant ton
discours! Les Allemands ont bien dit de toi que tu as parlé mit hedeutendem Talent und fahiger Logik, etc. »
Le vaillant Polonais, que notre orateur de la Chambre des Pairs appelait son convertisseur et son père, ne négligeait pas de suggérer les conseils d'éducation physique à Montalembert. Après avoir longuement parlé, dans une lettre, de sa destinée politique, il ajoute : « Je vous conseille de monter à cheval, d'en prendre l'habitude, de pouvoir monter quatre ou cinq heures à cheval. Tâchez de connaître l'école de peloton, de bataillon, d'escadron ; assistez souvent aux revues, mais tâchez de connaître d'abord les éléments du bataillon, de l'escadron; mettez-vous vous-même dans le rang d'une compagnie; tâchez de faire la connaissance nécessaire à ce sujet, assistez à l'exercice de l'artillerie et à des revues où les trois armes sont réunies. >>
Une autre fois, après une longue dissertation mystique, il termine ainsi : « Rappelez- vous de monter à cheval; pour bien apprendre, il faut monter différents chevaux, et, à la fin, il faut apprendre à dresser un cheval. Tâchez d'être un cavalier accompli et d'apprendre les manœuvres d'infanterie et de cavalerie, la petite guerre par le général Lallemand et la guerre en grand dans les ouvrages de l'archiduc Charles et dans la Guerre de Sept ans. par Somini. » Puis, revenant à l'amendement moral, il lui dit :
<( Il faut que tu tâches de te délivrer de cette agitation de cœur et d'imagination dont tu parles, il faut que tout soit calcul chez toi; mais une fois que tu as conçu une idée dans sa pureté, il faut l'exécuter, avec un entier dévouement; je désire que tu sois guidé par l'idée du devoir et jamais emporté au delà. Je crois que c'est un faux sentiment dans toi qui te fait éviter les questions politiques, car c'est sur cette route que la Providence t'a placé; quelle autre veux-tu embrasser? Tu te forces à étouffer cette destinée, à dévier de cette route simple et naturelle où Dieu t'a placé; n'est-ce pas là un grand aveuglement? »
Il y a des pages entières pour prouver qu'il ne faut pas rebuter ceux qu'on veut convertir. Les catholiques qui n'ont pas encore accepté la constitution que leur pays s'est donnée trouveront le passage suivant à leur adresse :