‹ MontalembertChapitre 60 sur 71 · LE DUC DE PERSIGNY. (P · texte numérisé non relu

LE DUC DE PERSIGNY. (P

pement merveilleux, et jamais trop admiré, du catholicisme dans cette île infidèle qui fut « l'île des Saints ». Il est à saint Anselme et aux traditions renaissantes de l'Église d'Angleterre; aux efforts victorieux de l'émancipation; aux prodiges de l'architecture régénérée par Pugin, aux conversions éclatantes et au zèle infatigable des Newman, des Wiseman, des Faber, des Manning; au.x héroïques douleurs de l'Irlande.

» La Grande-Bretagne le sait : elle connaît cette affection et elle y répond, même du sein du protestantisme. Oxford, le chef-lieu de l'anglicanisme, a tenu à honneur d'offrir à l'illustre catholique le manteau d'hermine de son

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doctorat, et en retour, le i^oyageur a rapporté de cette course un de ses plus beaux livres.

» Voilà les repos de M. de Montalembert. De même en Italie, en Suisse, en Savoie, partout. Ses amis en gémissent par attachement pour lui.

» Voyez-vous à Evian cette fenêtre d'hôtellerie qui s'illumine, alors que tout repose au.\ alentours, que les bois gardent le silence profond des nuits d'été et que la nature endormie semble respecter elle-même le sommeil de l'humanité? A la lueur de la lampe laborieuse, l'écrivain veille : sa main feuillette encore les longues pages des vieu.K livres où sous la cendre du passé couve le feu de l'inspiration et de la foi. Durant le jour, il a cédé quelques heures aux soins de la médecine, il en a accordé quelques autres aux entretiens avec les baigneurs illustres qu'amène et que retient l'espoir de la guérison; il a parcouru les cités voisines, visité une abbaye antique, vénéré un sanctuaire célèbre. Il veut reconquérir le temps, le temps irréparable! et il prolonge avec une fiévreuse ardeur, dans les espaces de la nuit, ses trop chères études

» Les livres lui sont précieux : sa bibliothèque est une réunion des ouvrages les plus rares et les plus curieux, non d'une rareté de convention et de marchand, non d'une curiosité de bibliophile et de commissaire priseur; mais rares par le choix, par le nombre, par l'importance : précieux par l'intelligence de la collection, la pureté des éditions, l'assemblage des sources les plus variées. L'histoire des ordres religieux notamment et celle des Cisterciens en particulier est chez lui d'une richesse, d'une beauté, d'un complet qui n'existe nulle part peut-être, pas même dans les plus illustres dépôts de France et d'Angleterre. Ainsi pour la politique, surtout la politique contemporaine; ainsi pour ce qui regarde l'Eglise et la Patrie.

» Ce qu'il lit est prodigieux et n'a guère d'égal que ce qu'il écrit. Pas un des ouvrages importants et nouveaux ne lui échappe, et tout en lisant sans cesse les anciens et les maîtres, il trouve le temps de demeurer au courant de tous les journaux, de toutes les revues, non seulement de notre pays, mais de l'étranger. Et ne croyez pas que ce soit une lecture rapide, distraite, légère, non, il ne parcourt pas, il ne lit pas « du pouce et de l'œil », comme le disait un homme d'État très affairé dont le doigt faisait couler rapidement les pages qu'interrogeait son regard plus rapide encore. Non, M. de Montalembert lit, un crayon rouge à la main, marquant chaque passage de signes caractéristiques dont il a la clef, et notant d'un mot, d'une main indicatrice, les endroits à revoir.

» De plus, il garde tout en fait de livres, et il collectionne avec un soin merveilleux les fragments de journaux, de brochures, de publications qui le frappent. Plusieurs vastes volumes sont consacrés à ces extraits qui, à l'aide de sa

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mémoire surprenante et d'un agenda incessamment annoté et consulté, lui composent de vrais arsenaux de guerre et de controverse. Sous sa plume ou dans sa bouche, les citations, toujours irréprochables, sont terribles, par le temps de palinodies qui court surtout. Témoin cette justice écrasante qu'il fit un jour de Victor Hugo en rappelant au néophyte de la démocratie la date et l'heure de sa fameuse apostrophe à Louis- Philippe : « Sire, Dieu et la France ont besoin de vous ! »

» Mais l'activité de sa plume dépasse encore celle de ses yeux, et, je le dirais presque, celle de sa pensée.

» Quand il compose, soit un livre, soit une brochure, soit un discours, sur la feuille pliée à demi-marge, l'écriture court, pressée par l'inspiration. Mais une première, une seconde, une dixième lecture les surchargent de ratures, de notes, de changements ; tantôt le crayon, tantôt l'encre rouge, tantôt l'encre bleue émaillent la page de leurs linéaments croisés et entrecroisés. C'est le travail du tisserand infatigable qui passe l'un après l'autre, les fils merveilleusement nuancés de ces œuvres qui rivaliseront avec la peinture et en immortaliseront les chefs-d'œuvre. Ici la conscience assouplit le talent et maîtrise jusqu'aux élans du génie.

» Impossible de compter le nombre des lettres qu'il écrit. Son commerce épistolaire va au bout du monde : sa renommée cosmopolite, son affabilité, sa grâce d'accueil, lui attirent des visiteurs et lui conservent des correspondants sous toutes les latitudes. Il s'entretient avec eux dans leur langue maternelle, pour la plupart, et toujours il laisse aller l'admirable abondance de ses idées, l'incomparable vivacité de son style. Sa fine plume de corbeau, trempée dans une encre choisie, vole sur le papier et trace en caractères larges et arrondis des lignes d'une rapidité qui devance l'éclair. Les pages se couvrent, les marges aussi, quelquefois l'enveloppe même. Presque jamais de secrétaire, presque toujours la main, propria, ipsissima, puis l'ample signature et le cachet délicatement posé, le cachet d'une gravure ravissante, chef-d'œuvre de goût artistique et historique tout ensemble, avec les armes, la couronne, le manteau de pair et la devise : A^' espoir ne peur.

» J'aime cette croix noire sur un écu d'argent: elle va bienàce chevalier du Calvaire. Ici, le passé a prophétisé ; ou plutôt le fils de ces aïeux qui portaient cette croix en Palestine est demeuré digne d'eux. C'est de la vraie tradition et de la vraie noblesse. J'aimais moins cette devise, à première vue, il est \-rs\:N' espoir -ne peur. Point de peur, oui, cela est bien et cela est juste; mais pourquoi point d'espérance ? Le soldat n'en manque pas, c'est sa force : le chrétien moins encore, c'est sa vertu... Plus tard j'ai compris: il ne s'agit ici que des espé-

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rances et des alarmes humaines. Nulle crainte d'âme qui vive ; nul espoir de dignité, d'honneur, de fortune, de puissance. Tout pour Dieu, rien des hommes! ainsi, je conçois cette légende, et je me plais à dire que la vie entière de M. de Montalembert s'y est conformée.

» Je sais que M. de Montalembert n'a point poursuivi les honneurs les mieux mérités ; je crois qu'il a refusé à peu près toutes les distinctions qui le venaient chercher. On ne lui connaît d'insignes d'aucun ordre, il n'a guère d'autre titre, à la suite de son titre héréditaire, que celui de citoyen romain : titre rare, que la municipalité du Capitole lui a déféré, comme au général duc de Reggio. Et certes, c'était justice !... »

On lira encore avec intérêt, croyons-nous, quelques lettres du grand publiciste ('), dont les détails font saisir sur le vif le caractère de sa vie intime et de ses relations amicales.

« Maîche, ji juillet 1865. — J'apprends que vous devez bientôt venir à Maîche avec votre jeune abbé. J'espère bien que vous ne me ferez pas l'injure de prendre votre gîte ailleurs que chez moi. Notre petite maison sera cette fois bien assez grande pour vous recevoir, car ma femme est aux bains de mer avec tout son train. Je n'ai avec moi que ma fille Madeleine et sa gouvernante, qui vous feront les honneurs tant bien que mal. Nous jouirons l'un et l'autre d'une liberté complète et réciproque. Je vous demanderai la permission de rester pendant la journée avec mes Moines (^), comme si vous n'étiez pas là ; vous irez, de votre côté, visiter nos pâtures desséchées et le reste. Mais, aux repas, nous nous rejoindrons, nous causerons des antiquailles franc-comtoises, et la nuit, vous pourrez dormir sans être dérangé par le bruit des cabarets, où se triture si bien le suffrage universel. »

« Maîche, ji jnillet iS6§. — Vous me trouverez très sûrement ici du 8 au 12 août et même plus tard, mais enseveli dans « mes moines et moinesses », dont je veux absolument terminer le quatrième volume avant de partir pour l'Espagne. Ainsi donc venez avec les Jallerange, ce qui ne doit pas vous empêcher d'aller à Allevard. Vous ferez le détour de Neuchatel et de Genève en partant d'ici, cela vous fera grand bien. Comme vous le sentez et comme je le sens beaucoup mieux que vous, vous vivez beaucoup trop renfermé, et moralement et physiquement. Ouant à moi, je serai charmé de vous voir, malgré nos dissentiments sur l'Amérique, ou plutôt à cause de cela. Vous êtes, comme votre ami Edouard Grenier, du petit nombre de ceu.x avec lesquels je suis

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