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Duruy et sur les cours des demoiselles à Besançon... Ce grand évêque, qui est aussi un grand chasseur devant le Seigneur, comme Nemrod, et qui, en cette qualité, court toujours deux ou trois lièvres à la fois, est fort occupé, entre autres mille occupations, du nouveau Journal des villes et des campag?tes. S'il vient à bout, comme nous l'espérons, de déterminer M. Cochin à prendre en main cette grande œuvre, ce sera un véritable événement. Dans un temps où la presse est tout ou à peu près tout, il est lamentable de penser à quels oracles quotidiens nous sommes livrés. Un jeune homme tout à fait distingué, M. de Chabrol, qui s'occupe de fonder un journal indépendant en Auvergne, me disait dernièrement: « Le clergé de mon pays est dégrisé du régime actuel. Ce qu'il voudrait, ce serait de voir la France gouvernée par M. Thiers, mais par M. Thiers sans chambres et sans journaux ! Notre clergé comtois en est-il là?... »
« Paris, 26 avril 1868. — Vous avez la bonté de vous intéresser plus que personne à ma santé. Elle est certainement dans un état plus satisfaisant. Je marche à pas de ^r/»^, mais je marche vers la guérison.à travers bien des rechutes et des anicroches. M. de Nélaton me fait espérer que la troisième année de ma maladie (dans laquelle je viens d'entrer), ne s'achèvera pas sans que cette guérison soit complète; et après en avoir longtemps douté, je commence à y croire moi-même. Je sors même déjà quelquefois, et je compte sur l'air et le séjour de la campagne pour accélérer un progrès que je trouve par trop graduel. Ce qu'il y a de plus triste dans mon état, c'est l'impossibilité de travailler comme je le voudrais. Il me semble que mon âme et mon esprit ont conservé ou repris leur ancienne vigueur ; mais mon corps leur refuse ses services, et je suis sans cesse obligé de laisser retomber la plume que j'ai essayé de soulever pour exprimer des sentiments plus intenses et peut-être plus passionnés que jamais, sur tout ce qui se passe dans l'Église et dans l'État. C'est la plus cruelle de mes épreuves actuelles. Il faut s'y résigner, comme à tant d'autres ; mais je désire qu'elle vous soit épargnée, à vous, l'homme amoureux, comme moi, de l'étude et du travail. » Quel triste tableau vous me faites de l'état politique du Doubs ! Hélas 1 Je crains bien qu'il ne soit trop fidèle. Je ne puis ni me consoler de cette décadence ni me l'expliquer. Quomodo ceciderunt fortes inprœlio?On&\ contraste avec 1 état des esprits en 1848 et 49, quand on était si plein d'ardeur et de zèle pour la défense du bien ! Quel contraste même avec vos voisins de la Haute-Saône, qui ont trois députés indépendants, tandis que vous n'avez ^a.smèmQ.à&s candidats/ A quoi peut tenir cette prodigieuse infériorité, cette molle condescendance pour tous les abaissements contemporains ? Certes, je n'hésiterais pas à entreprendre une nouvelle lutte électorale et à en prendre les frais à mon compte, quel que fût l'état de ma santé, si c'était pour répondre, comme il y a vingt ans.
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à l'appel d'un pays ému de ses dangers et résolu à se défendre contre toutes les tyrannies dont nous sommes assaillis et menacés. Mais, d'après ce que vous me dites et ce qui me revient de tous les côtés, je vois qu'il n'y a rien à faire... »
Le voyage de Franche-Comté s'accomplit enfin, selon les désirs du malade. Il l'annonça, dès que ce fut décidé, à l'abbé Besson.
« La Roche-en-Breny, 2Ç jinliet 1868. — Monsieur le supérieur et cher ami, Mon beau-frère de Mérode m'a écrit que, si je me trouvais assez bien pour aller d'ici à Maîche, en m'arrêtant à Besançon, vous auriez l'extrême bonté de m'offrirun gîte au collège catholique; et non seulement à moi, mais encore à la sœur de Bon- Secours qui ne me quitte pas.
» La diminution des chaleurs excessives dont nous avons souffert jusqu'ici me permettant de songer au voyage de Franche-Comté, je viens vous prier de me dire, par un tout petit mot, au milieu de vos accablements, s'il vous serait possible de nous accorder un coin, à ma sœur et à moi, où nous pourrions passer une nuit et peut-être une journée, entre Dijon et Maîche. Je voudrais surtout savoir à quel moment je vous dérangerais le moins, quand a lieu la distribution des prix, quand vous songez à partir pour les vacances, etc.
» Enfin et surtout, dans le cas où je devrais renoncer au voyage de Franche- Comté, ce qui, dans l'état si précaire où je suis, est toujours un d'as probable, je veux vous supplier avec les plus vives instances de venir me voir ici en Bourgogne, et de me donner quelques jours pendant lesquels vous vous reposerez de vos incroyables fatigues, tout en m'accordant quelques heures d'entretien dont j'ai le plus grand besoin. Je ne saurais vous dire à quel point j'ai l'âme attristée et troublée par tout ce qui se passe. Ce mal me tourmente et me consume bien autrement que la maladie matérielle dont je suis victime depuis des années. Ayez donc pitié de moi, et venez m'éclairer en me consolant, et en vous procurant à vous-même un peu de repos, de silence et de fraîcheur, à l'abri des parents et des élèves, des bacheliers et des examinateurs, de toutes les sangsues qui vous consument, vous aussi !
» Quoi qu'il arrive, sachez que je ne me résigne pas à ce que ces vacances se passent sans que je vous aie revu. Mettez cela dans vos papiers et croyez toujours à mon affectueuse et respectueuse admiration. »
A peine averti qu'il est attendu à Besançon avec tous les empressements dont il était si digne, Montalembert répond aussitôt :
« Encouragé par votre affectueuse lettre, je compte vous arriver samedi 8 août, à cinq heures quarante minutes du matin. La grande chaleur me détermine à voyager la nuit. En arrivant chez vous, je vous demanderai la permission de me coucher et de ne me relever qu'à midi. Je ne repartirai pour Maîche que
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dimanche soir. Puis-je compter sur votre infatigable obligeance pour avoir une voiture à la gare de Besançon, le samedi 8, à l'heure indiquée ?
)> J'annonce mon arrivée à notre cher Michel, et j'espère que M. Jules Sauzay viendra me voir, ainsi que l'avocat Tripard, le président Clerc, M. Ch. de Vaulchier et M. Bourgon, s'ils sont à Besançon. Prévenez de mon passage tous ceux de mes amis qui n'ont pas honte de visiter un vaincu, et cjui ne s'effraient pas trop de voir un malade.
» Ainsi, au revoir, à moins d'obstacle et d'aggravation dans mon état... En attendant, mille affectueux hommages. »
Les amis qu'il avait nommés et d'autres encore, comme M. Boysson d'École, M. le vicomte Chiflet, M. Jacquin, M. l'abbé Farey, M. le curé de Notre Dame, M. le chanoine Ruckstuhl, vinrent saluer le comte de Montalembert et s'entretenir avec lui. Autant ses cheveux blancs, sa figure amaigrie, ses traits fatigués, impressionnèrent vivement ses amis, autant sa conversation les séduisit et les entraîna encore, tant elle était animée et pleine de verve. C'était toujours leur Montalembert. Rien n'était changé que son corps; mais jamais âme ne se montra mieux vivante et debout sur un corps en ruine, jamais homme ne parut mieux sortir par avance du temps et du changement. Il partit le 9 août pour Maîche et y passa six semaines. 11 jouissait pour la dernière fois des sites pittoresques de la Franche-Comté, de cet air pur qui se mêle à l'odeur des sapins, de ce soleil d'été qui illumine de si vives couleurs la superbe parure des montagnes de cette région. Il menait, malgré ses infirmités, la vie réglée, austère et studieuse qu'il avait pratiquée dès sa première jeunesse, également fidèle à la prière, à l'étude, aux relations d'amitié et de voisinage, et se félicitant de recevoir quelqu'un de ces visiteurs intimes dont la conversation ajoutait encore au.x charmes de sa solitude.
Un poète franc-comtois, Edouard Grenier, a raconté plus tard, pour ces mêmes amis du grand orateur, ses souvenirs sur Montalembert dans une charmante communication à l'abbé Besson. C'est le lieu de la citer.
« Toutes les lettres que j'ai reçues du comte Montalembert sont intéressantes, quelques-unes éloquentes et vives, une surtout qui a trait à la question italienne, et, quoique j'y sois un peu malmené, à cause de mon dissentiment nettement exprimé, je ne la trouve pas moins très remarquable par la véhémence du style et l'impétuosité de la pensée. Elle fait songer involontairement au mot de M. de Falloux et le justifie. Vous vous rappelez ce mot? M. de Montalembert remarquait un jour tristement qu'il était le premier de sa race qui n'eût pas porté l'épée : — Détrompez-vous, lui répondit vivement son confrère, votre plume est une épée.
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» Sa parole l'était encore davantage, à mon sens. Car je l'estime encore plus orateur qu'écrivain, et c'est de lui qu'on peut dire que, sauf son dernier grand ouvraore, tout ce qui sortait de sa plume, surtout depuis l'Empire, livres, brochures, articles de revues, n'était au fond que des discours refoulés à qui la tribune manquait, et qui s'adressaient au public épars et lointain, faute d'une assemblée vivante et présente à qui j^arler. La conversation même s'en ressentait; elle trahissait l'orateur. Je le vois encore, et je le verrai toujours, tel qu'il était à Paris dans les dernières années de sa maladie et de sa vie, avec sa figure amincie et blanche comme ses cheveux, couché dans l'angle de sa bibliothèque sur un simple lit de camp, des rayons pleins de livres au-dessus de sa tête, des livres ouverts et une lampe sur une console à son chevet, et tout autour quelques fauteuils, trois ou quatre tout au plus, où, vers les cinq heures du soir, venaient s'asseoir à tour de rôle, pendant une heure ou deux, ses amis de tout bord, de tout âs^e et de toute condition : mélange singulier d'hommes célèbres et inconnus, pêle-mêle plein d'imprévu et de charme; et la causerie, resserrée entre ce peu d'heures rapides, semblait se condenser et se hâter pour mieux fournir sa course. Personne n'eut plus que M. de Montalembert l'art d'animer la conversation et d'y intéresser chacun de ses auditeurs par un mot gracieux, un appel direct et flatteur; mais quand il prenait la parole, elle affluait à flots pressés et rapides, la pensée l'entraînait, le courant oratoire le ressaisissait et le poussait à son insu vers les grandes rives de l'éloquence.
» Je ne l'ai connu que tard. Ce fut la poésie qui m'ouvrit sa porte. En 1857, je lui portai mon premier ouvrage, La Mort du Juif- Errant, et quand il sut que j'étais Franc-Comtois et votre ami, son accueil redoubla de bienveillance. 11 était d'ailleurs très friand, si j'ose m'exprimer ainsi, de la jeune littérature et surtout de la jeune démocratie II eût aimé pouvoir l'attirer à lui et che? lui. Il me parlait sans cesse de mes amis de ce bord-là. Il était à la piste de tout talent nouveau qui s'élevait, et ce fut lui qui proposa, soutint et fit réussir la candidature de Prévost- Paradol à l'Académie. Pour tout dire, le talent ne suffisait pas; il lui fallait encore trouver dans la jeune génération une certaine chaleur d'âme qui manquait aux partis conservateurs. Quand il la rencontrait sous sa forme la plus répandue, la haine de l'Empire, il louait cette généreuse disposition de l'âme et cherchait à la tourner au bon.
» Mais je m'oublie; je dois parler de Montalembert en Franche-Cotnté. Je vais dire en peu de mots les souvenirs que m'ont laissés les seules fois que j'ai eu l'honneur de l'y rencontrer.
» La première, ce fut dans l'automne de 1859. Il arriva un beau jour à Baume dans l'après-midi, en habit de campagnard, le bâton à la main, venant de visiter