LE DUC DE MORNY. (F
étrange à une école d'architecture quelconque. Je le crois bien! Après avoir fait deux visites, l'une à M"ie Courvoisier, l'autre à M. Théodore Dufay, qui lui avait courageusement dédié sa thèse de docteur en droit, il repartit le soir même pour Besançon, et je ne le revis que l'hiver suivant à Paris.
3i> Ce fut plusieurs années après, à la fin d'août i86S, que je lui rendis sa visite au château de Maîche. Vous connaissez ce vieux manoir, mon ami, vous avez goûté les douceurs de cette aimable et noble hospitalité, vous vous êtes promené comme moi à l'ombre séculaire des ormes gigantesques de la grande allée, vous vous êtes accoudé comme moi sur la terrasse du côté du jardin.
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•en regardant ce vert horizon où les pommiers des vergers vont rejoindre insensiblement les sapins des prés-bois, et où le travail de l'homme et la nature semblent rivaliser pour le plaisir des yeux. Vous avez joui comme moi de cette vie calme, intelligente, pleine de simplicité et de liberté. Quelle atmosphère de soins et de sérénité, de gaieté même, y entourait l'illustre malade ! Comment peindre cette charmante famille, la force admirable de caractère, l'activité, la noblesse d'âme et de maintien de la mère, le charme si différent des deux jeunes filles, les dernières restées au foyer ; l'esprit fin et déjà mûr de M'is Madeleine, la grâce naïve de M"*^ Thérèse? Je voudrais dire tout cela, mais je n'ai, par malheur, dans ce moment, ni la liberté d'esprit ni le loisir nécessaires pour rassembler ces souvenirs et les traduire dignement... >
Deux jours après le départ de M. Grenier, un tragique accident vint mettre en danger une vie si précieuse et répandre une mortelle tristesse dans toute la contrée. Le 24 août, Montalembert reconduisait en voiture le curé de Cerneux- Péquignot, qui avait reçu chez lui l'hospitalité. Il l'accompagna jusqu'aux bords du Doubs, en compagnie de M. l'abbé Millot, ancien vicaire de Maîche, l'un des prêtres qu'il avait le plus aimés, et dont la conversation lui était particulièrement agréable. Au retour, l'abbé descendit pour faire visite au curé de Charquemont,et la voiture s'arrêta un instant près d'une auberge qui borde la route; mais le cheval, n'ayant plus de frein, brisa ses rênes, écrasa et tua le conducteur, qui essayait de le retenir, et emporta la moitié de la voiture dans sa course furieuse. Montalembert, qui était dans le fond, fut renversé, jeté sur la route et couvert de contusions. Il demeura plus de trois quarts d'heure sans connaissance, et le premier usage qu'il fit de ses sens, en les recouvrant, fut de demander un prêtre pour entendre sa confession. M'"^ de Montalembert, prévenue aussitôt, accourut auprès de lui et passa à son chevet une nuit pleine d'angoisses. Le lendemain, on put le reconduire à Maîche, et le docteur Nélaton, mandé parle télégraphe, lui apporta ses soins affectueux. Les paroles du célèbre praticien furent recueillies avec avidité. Il donna l'assurance que l'accident n'aurait pas de suites funestes pour son client ; il faisait en outre espérer, pour l'infirmité même dont il connais.sait toute la gravité, une sorte de guérison.
Cette espérance se soutint pendant tout l'hiver suivant. L'approche des élections ranimait la verve de Montalembert et rajeunissait toutes ses facultés, excepté les forces de son corps. Il sentait passer sur le pays comme un souffle de liberté ; il eût voulu devenir encore une fois représentant du Doubs. On pensait à lui, mais, hélas ! c'était pour regretter qu'il ne fût plus possible de solliciter, en faveur de ce glorieux invalide, des suffrages si mérités et de venger douze ans d'ingratitude et d'oubli. Chose admirable et vraiment digne
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d'un grand courage ! Montalembert, qui ne se faisait aucune illusion sur son état quand il ne voyait en lui que l'homme privé, se croyait capable encore de fournir une longue carrière dès qu'il avait conçu l'espoir de redevenir un homme public. Cette pensée, ce regret, se lit dans sa correspondance. Il tourne les yeux du côté des montagnes franc-comtoises, et il se plaint d'être oublié dans la lutte qui s'apprête. On le voit notamment dans les deux lettres suivantes.
» Vous voulez bien, écrivait-il à l'abbé Besson, prendre un affectueux intérêt à mon état de santé. Il est toujours le même, et je n'entrevois aucune chance de guérison. J'ai été beaucoup plus souffrant pendant mon séjour à la Rocheen-Breny ; depuis mon retour ici, je vais mieux et suis tel que vous m'avez vu à Besançon pendant que j'étais votre hôte au collège catholique.
» Je crois bien que, dans cet état, je pourrais être un député aussi intelligent et aussi actif que la plupart de ceux qui le sont ou qui le seront. Mais, certes, je ne pourrais pas faire le métier de candidat comme il faut le faire aujourd'hui. Et, d'ailleurs, comment pourrais-je songer, même si je me portais comme le Pont- Neuf, à une candidature dont personne au monde ne m'a dit mot, ni de vive voix ni par écrit, pendant mon séjour en Franche-Comté ou depuis ? Quand je dis personne, je dois faire une exception pour l'abbé Suchet, pour notre excellent Michel et pour vous. Mais vous êtes, j'en suis sûr, encore plus convaincu que moi de l'impossibilité d'une lutte sérieuse contre les vainqueurs de 1857 et de 1863. Les catholiques et les conservateurs du Doubs se sont par trop désintéressés de toute préoccupation politique et de toute opposition libérale, et cette lamentable déchéance leur a fait oublier l'ancien collègue, le sincère ami du grand Berryer. »
Et à une amie de la famille Montalembert :
« Je vais, répondre de mon mieux à vos questions électorales.
» A un tiers indifférent ou simplement curieux, je dirais tout simplement que mon état de souffrance, qui s'est aggravé depuis quelque temps, m'interdit toute participation future aux luttes de la vie publique. i\Iais à vous, qui vous intéressez à moi et depuis si longtemps, je dirai toute la vérité. Je suis arrivé à Besançon en août, avec la pensée qu'on songerait peut-être encore à moi dans les élections prochaines. S'il en eût été ainsi, à moins d'obstacles insurmontables, je me serais exposé pour la troisième fois aux chances de la lutte. Mais pendant les deux mois que j'ai passés en Franche-Comté, je n'ai pas trouvé une âme pour me parler de ma future candidature. Je dois cependant faire une exception pour notre excellent Michel et pour deux ou trois abbés de votre connaissance... N'étant pas moi-même candidat, je me trouve tout naturellement dispensé de me prononcer sur les mérites ou les chances dune
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candidature autre que la mienne. Je ne puis songer à arborer la candidature de M. O**'*, pas plus qu'à décliner celle que personne ne m'a offerte.
» Je viens de franchir une formidable étape, qui aurait dû me conduire à la fin de mon triste voyage ; mais il paraît que le bon Dieu ne m'a pas encore jugé digne de la délivrance que j'appelle depuis si longtemps. Je suis loin d'avoir retrouvé la situation relativement supportable où j'étais avant cette dernière crise ; mais je crains bien d'en avoir encore pour longtemps. Aidez-moi par vos bonnes prières à supporter cette croix si longue et si lourde surtout, puis croyez bien à mon respectueux et affectueux dévouement. »
Montalembert recouvra encore assez de forces pour se rendre de Paris à la Roche. Il y passa l'automne avec des alternatives de mieux et de plus mal. Répondant à l'abbé Besson qui lui demandait de ses nouvelles, il lui fit cette invitation très amicale et très pressante :
« Soyez donc assez bon pour venir nous voir le plus tôt possible, et dès jeudi, s'il se peut. Je suis vraiment confus de vous imposer un si long voyage et pour si peu de temps, puisque vous êtes si peu libre. Mais il y a là pour moi un intérêt égoïste auquel je ne sais pas résister, tant j'éprouverai de consolation à pouvoir causer à fond avec vous sur toutes nos préoccupations religieuses et sociales. Je n'ai pas pu le faire à Besançon comme je l'aurais voulu. Je sens bien que tout cela ne peut avoir une grande importance pour vous; mais je sais aussi que vous êtes très charitable, très dévoué à vos vieux amis, et par conséquent très capable de faire l'effort que je vous demande. »
Au retour de son pèlerinage, l'abbé Besson consigna dans ses souvenirs les notes suivantes :
« La terre de la Roche-en-Breny, dont M. de Montalembert s'est fait l'acquéreur en 1841, est située clans le Morvan, sur les limites de la Nièvre et de la Côte-d'Or. Là tout rappelle son culte pour le moyen âge, ses goûts d'artiste et d'archéologue, ses grands sentiments de chrétien. Un château d'un aspect à la fois sévère et grandiose, flanqué de tourelles, entouré de fossés pleins d'eau ; dans l'intérieur une vaste salle dont le plafond est orné de devises et d'emblèmes héraldiques, et dont les murs sont couverts de vieilles tapisseries de haute lisse sorties des Flandres ; une chapelle étroite, mais s'ouvrant d'un côté sur cette salle d'honnenr, de l'autre sur le salon voisin, et où les regards s'arrêtent avec satisfaction sur deux inscriptions latines composées par le propriétaire, l'une qui indique les indulgences et les grâces accordées à la famille et à son chef par le pape Pie IX, l'autre la messe célébrée dans ce lieu par Mgr Dupanloup, évêque d'Orléans, avec la mention de M. Cochin, de M. de Falloux, de M. Foisset et du prince Albert de Broglie, tous présents de corps ou
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d'intention à ce divin sacrifice ; au delà de la cour du château, un pont-levis avec la herse retombée, et plus loin, dans un horizon presque sans bornes, des bois, des prairies, des étangs, des moulins, le tout d'un seul tenant, mais trop accidenté et trop divers pour être embrassé d'un seul regard. Les ormeaux, les frênes, les érables, les marronniers et les tilleuls forment les principales allées du parc ; ils ont de vingt à vingt-cinq ans, et c'est M. de Montalembert qui les a plantés ; mais deux millions de pieds de sapins apportés des montagnes du Doubs mêlent aux feuilles qui jaunissent et qui tombent une parure toujours verte, tapissent agréablement les coteaux et offrent aux regards du maître comme une image de la Comté encadrée parmi les sites du INIorvan. Des routes carrossables traversent les bois et facilitent partout l'accès du domaine. A dix minutes du château, s'élève le bourg de la Roche, dont la succursale a été érigée en cure de seconde classe, grâce à l'influence du châtelain. La paroisse, qui renferme deux mille cinq cents habitants, s'étend à sept lieues de tour et comprend dix-huit hameaux. L'église est d'une architecture ancienne et curieuse. On y reconnaît, à tous les pas, le goût, les conseils ou les dons de M. de Montalembert, dans les peintures et dans les verrières qui la décorent. L'école, tenue par des religieuses, est aussi de sa fondation. On doit à sa fille, M'"^ Catherine de Montalembert, un établissement non moins important pour la contrée. Le jour où elle entra au Sacré-Cœur, elle offrit à l'église de la Roche le prix de sa corbeille de noces et de sa parure nuptiale, pour fonder les revenus d'un vicariat et augmenter ainsi les secours de la religion dans une paroisse si vaste et si dispersée. M. de Montalembert a donné à tous les siens l'exemple, la pensée et le goût de la bienfaisance chrétienne.
» La journée du châtelain est celle d'un chrétien, d'un savant, d'un promeneur et d'un homme du monde ; c'est aussi, hélas ! celle d'un malade. Quand il pouvait aller entendre la messe au village, il s'y rendait chaque matin et faisait l'édification publique. En l'année 1869, qui fut la dernière de sa vie, il ne put descendre que de temps en temps, et avec un effort bien méritoire, dans la chapelle du château. Levé de bonne heure, malgré ses cruelles souffrances, il s'installe dès le matin dans sa bibliothèque, lit, le crayon à la main, les revues et les journaux, les annote et les envoie à ses hôtes en les rendant attentifs aux articles qu'il a remarqués lui-même. A l'heure du déjeuner, toute sa famille le trouve assis à table lorsqu'elle entre à la salle à manger, car il s'y est rendu d'avance en descendant, non sans douleur, l'escalier qui y conduit, et il a épargné à ceux qui l'aiment la peine de le voir souffrir. Cette délicatesse commande tous ses mouvements, à la salle à manger, au salon, sur la terrasse. Dès qu'il a pu prendre sa place sans être accompagné et sans être vu, il est tout à
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sa famille et à ses hôtes. Il plaisante, il raille fànement, et écoute bien plus qu'on ne croit ; il amène la conversation sur tous les grands sujets, il raconte volontiers ses meilleurs souvenirs. Dans l'après-midi, sa principale distraction est une promenade en voiture, en compagnie de sa fille Madeleine, de son secrétaire, ou des amis qu'il a reçus. La promenade dure quatre heures au moins. Le dîner sonne au retour, et après le dîner la longue et intéressante causerie du salon. L'homme du monde se retrouve tout entier, avec ses anecdotes, ses bons mots, ses plaisanteries mêlées de choses affectueuses et tendres, ses traits d'éloquence aussi animés et parfois aussi impétueux qu'à la tribune. L'orateur vit et parle toujours. Il stimule, il aiguillonne le zèle et l'esprit de ses filles, de ses amis, de ses neveux, de tous ceux qui composent le cercle du soir. Il se plaint, c'est là un de ses thèmes favoris, des jeunes gens du jour, parce qu'ils ne dévorent pas, comme lui, avec passion les journaux et les revues, et qu'ils semblent n'avoir qu'un goût médiocre pour la politique. Deux de ses neveux sont auprès de lui, l'un sortant de Saint-Cyr, l'autre du collège, tous deux promettant d'honorer leur nom dans le monde, comme il convient aux descendants des croisés, et comme leur aîné leur en a donné l'exemple dans la Compagnie de Jésus, où il vient de mourir épuisé par les exercices du noviciat.
» J'ai fait deux promenades en voiture avec notre cher et illustre malade, et j'ai recueilli les principaux traits de sa conversation. C'était la dernière fois qu'il m'était donné de le voir et de l'entendre ; son entretien fut pour moi comme le testament de son amitié. Il venait de lire le manifeste des évéques allemands assemblés à Fulda. Il y adhérait de grand cœur et ne cessait de témoigner de ses sentiments de foi et de soumission.
« Jamais je ne me suis senti autant de tendresse et de respect envers l'Église, disait-il ; je veux vivre et mourir, dites-le bien, dans le sein de l'Église catholique, apostolique et romaine. Je ne suis pas théologien, je ne suis pas philosophe, c'est au point de vue politique et social que je m'occupe des questions religieuses, je le fais avec toute liberté, mais aussi avec toute chance de me tromper, et en laissant à l'autorité compétente le droit et le devoir de me reprendre. Vous êtes prêtre, vous avez étudié ces matières-là, j'espère que vous m'éclairerez. »
La question de l'infaillibilité joontificale fut abordée plusieurs fois: « Pensez-vous, mon cher abbé, qu'on la traitera au concile ? — Je le crois , mais beaucoup de prélats estiment qu'on se bornera à condamner la doctrine contraire, sans formuler encore une définition dogmatique. Au reste, pour un libéral sincère et à larges vues comme vous l'êtes, comme
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j'ai appris à l'être à votre école, cette définition me semble très désirable.
— Comment cela ?
— Je vais vous étonner, eh bien ! je la souhaite dans l'intérêt de la liberté de conscience bien entendue, dans l'intérêt de la vérité dont vous êtes l'intrépide champion. L'infaillibilité pontificale ne s'exerce que sur la foi, la morale et la discipline générale de l'Église, en un mot sur ce qui constitue le dépôt commis à Pierre et à ses successeurs, et il ne faut pas s'en rapporter là-dessus à quelques catholiques plus zélés qu'instruits, qui étendent ce privilège bien au delà et ne lui donnent plus de limites.
— Ainsi, on ne peut pas nous apporter un bref de pure administration, une simple lettre d'un secrétaire, un article de l' Univers ou de la Civillà, comme devant servir de rè^le et de rèafle infaillible à la foi des chrétiens ?
— Ce n'a jamais été là une règle de foi, et le zèle mal entendu n'est pas la vraie doctrine.
— Vous avez raison ; vous savez, vous théologiens, mais nous, profanes, nous ne savons pas assez quelles sont les matières sur lesquelles le pape prononce infailliblement. La liberté humaine n'a rien à y perdre. En dehors des limites établies, il reste à la pensée humaine et à l'activité de l'esprit un champ assez vaste pour s'exercer... Mais vous êtes donc ultramontain ?
— Oui, sans doute, et parce que je suis libéral dans le sens chrétien du mot. Libéral par les sentiments et ultramontain par la doctrine, libéral en politique et catholique romain en religion, comme vous l'avez été et comme vous l'êtes toujours. C'est la pensée de votre admirable écrit : Les Intérêts catholiques au XIX' siècle. C'est la devise de vos œuvres : Qualis ab incepto{^).
— Je vous remercie de la justice que vous me rendez. Quelques-uns demandent comment je finirai. Eh bien, je finirai comme j'ai commencé, en catholique soumis. Les définitions dogmatiques me trouveront toujours obéissant, quelles qu'elles soient ; mais le gouvernement de l'Église, dont l'appréciation demeure libre, me préoccupe beaucoup plus que la définition de l'infaillibilité pontificale. J'aime un gouvernement à haute portée, à larges vues, à grandes directions. Je voudrais voir tous les hommes d'élite, de quelque nation qu'ils fussent, prendre. part aux affaires de la catholicité, Rome élargir son centre pour atteindre encore plus sûrement aux extrémités, et l'esprit catholique animer jusque dans ses moindres détails cette vaste administration de l'Eglise, où la souplesse et la patience des Italiens peuvent rendre sans doute de grands services, mais où l'on pourrait souhaiter aussi un peu plus de la science allemande.
y.Toujour.s . .. Montalembert av.^ idopté cette devise, à laquelle ses correspon-
dants fuent souvent allusion, à son honneur, car il y lut constamment fidèle.
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de l'activité française et de l'initiative propre à la race anglo-saxonne. Quand vous irez à Rome, vous serez frappé de la manière dont on y parle quelquefois des, forestieri. Certaines gens tiennent qu'il faut laisser les étrangers se plaindre sans les écouter, et qu'on ne doit faire aucune réforme. Dieu sait ce qu'a souffert Lamoricière et combien il lui a fallu d'énergie et de persévérance pour créer cette petite armée vaincue, il est vrai, à Castelfidardo, mais triomphante à Mentana, et qui ne cesse de se recruter parmi les meilleurs soldats de l'Europe.
» La conversation passa ensuite de Rome à Paris, et M. de Montalembert ne cacha pas la satisfaction que lui faisait éprouver l'essai de gouvernement constitutionnel commencé par le second Empire. Il saluait le retour des libertés publiques, il y voyait une conquête heureuse faite par l'opinion, il mettait cette conquête bien au-dessus des questions de dynastie, oubliant ses griefs personnels, ne considérant que la France, goûtant comme par avance tous les plaisirs de la parole publique émancipée. Il m'interrogeait sur les jeunes Comtois qui pouvaient prétendre à prendre une place dans les affaires.
« Dites-leur, ajoutait-il, d'entrer dans la vie publique par toutes les portes qu'on leur ouvre, et d'élargir le passage le plus qu'ils pourront. J'en vois dans la magistrature, dans le barreau, dans l'armée, c'est bien ; mais il faut aller plus loin, il faut prendre place dans les conseils de la commune et du département, il faut briguer les honneurs du Corps législatif Plus d'émigration à l'intérieur, plus de retraite surtout à un âge où l'on ne doit connaître que le travail. Point de querelles intempestives au gouvernement, point de soupçons ni de défiances. Le gouvernement du pays par le pays, voilà le principal ; le reste, entendez-le bien, est variable et accessoire.
— Si l'empereur vous entendait, il vous ferait président du Sénat.
— Ah ! j'aimerais encore mieux être député du Doubs.
— Rien ne vous a détaché de nous, et cependant nous avons été bien ingrats.
— Non, mon ami ; ce sont les temps qui l'étaient, et non pas les hommes.
» Cette parole charmante, cette excuse sortie du cœur, me toucha jusqu'aux larmes. Elle fut accompagnée d'un de ces sourires que la douleur laissait éclore quelquefois sur les lèvres pâlies du malade, et qui avaient sous ses cheveux blancs toute la grâce de la jeunesse. En ce moment, quelques paysans abordèrent la voiture, le chapeau à la main, et s'informèrent « de la santé de Monsieur le comte ». Leur parole aisée, leur tenue respectueuse me frappa. Ils honorent évidemment le bienfaiteur du pays ; ils savent que ce bienfaiteur est un grand homme, et ils se tiennent eux-mêmes pour honorés de le posséder au milieu d'eux.