chapitre j"îciiUicmc
» Je quittai la Roche le lendemain. « Promettez-moi, me dit M. de Montalembert à voix basse, de revenir ici l'année prochaine. Vous m'y trouverez peut-être encore, mais je n'irai plus en Franche-Comté. Vous direz alors la messe dans ma chambre, au pied de mon lit ; c'est une faveur qui a été accordée à tous les membres de notre famille par le Saint-Père, en mémoire des services que mon beau-père, M. le comte Félix de IMérode, a rendus à l'Eglise. Mais, l'année suivante, vous reviendrez voir ma femme et mes enfants, et vous irez célébrer la messe à l'église pour le repos de mon âme. »
Le terme fatal était plus rapproché qu'il ne le disait au visiteur de la Roche. Celui-ci reçut encore plusieurs lettres de son illustre ami ; la dernière lui fut adressée à Rome, et les dernières lignes sont un adieu, cette fois trop définitif et trop prophétique.
<( f^a Roche-en-Breny, 15 décembre iS6ç. — Monsieur le supérieur et cher ami, vous m'avez procuré une bien agréable surprise et une bien vive satisfaction par la lettre que vous avez bien voulu m écrire de Rome, la veille de l'ouverture du concile. Je savais que vous deviez y être, mais j'étais loin de croire que vous auriez le loisir et l'envie de m'écrire pour illuminer ma solitude morvandaise de toutes les nouvelles et de toutes les impressions que vous me communiquez. Je vous en remercie cordialement pour moi et pour ces dames, qui ont beaucoup joui, comme moi et avec moi, de votre lettre si animée et si remplie de faits curieux et de jugements intéressants sur les hommes et les choses.
» Grâce à vous, nous avons eu des nouvelles de mon beau-frère l'archevêque de Mélitène, qui n'écrit jamais lui-même. J'ai été bien heureux d'apprendre qu'il était content de ma lettre aux étudiants suisses. Cette lettre est d'ailleurs déjà bien ancienne, tant les événements se précipitent. Elle 'a été écrite au mois d'août, dans le but d'inspirer un peu de confiance dans l'avenir, à la suite de l'heureuse et singulière transformation qui venait de s'opérer dans notre régime politique.
» Continuez, je vous en supplie, mon cher supérieur, à me raconter tout ce que vous verrez et saurez, autant du moins que vous pourrez me le dire en honneur et conscience, à cause du secret imposé aux théologiens. Comme je n'écris plus jamais une lettre sans supposer et sans espérer surtout qu'elle sera la dernière, je veux profiter de cette occasion pour vous dire encore une bonne fois combien je suis reconnaissant de tout ce que vous avez été pour moi depuis tant d'années, sans que je l'aie mérité en rien, et surtout sans que j'aie rien pu faire pour vous témoigner ma gratitude. J'ai toujours grand besoin de prières, j'en demande à votre charité, et je me recommande à elle corps et âme. Tout à vous. »
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M. Sauzay reçut, quelques jours après, la lettre suivante, une des dernières que Montalembert ait dictées.
« La Roche-eu-Breny, 3 janvier 1870. — C'est avec vous, cher Monsieur Sauzay, que je commence cette année, parce que vous m'avez valu, par votre lettre du 23 décembre, peut-être la plus vive parmi les très rares jouissances et consolations de la triste année que je viens de terminer : « Tôt ou tard, a dit Vauvenargues, on ne jouit que des âmes ; » cette vérité en est une pour moi plus que pour personne dans le lamentable état auquel je suis réduit, en voyant débuter la cinquième année d'une infirmité incurable, qui me réduit à une incapacité aussi humiliante que douloureuse, sans aucune chance de délivrance prochaine ! C'a donc été pour moi un véritable soulagement que de recevoir dans ma solitude souffrante les pages où vous me prouvez, avec une effusion si touchante, que nos deux âmes et nos deux esprits sont tout à fait d'accord sur tout ce qui nous intéresse le plus au monde. Je vous en remercie avec la plus cordiale sincérité, et je veux de plus vous supplier de recommencer souvent. Je voudrais que vous eussiez la bonté de devenir mon correspondant habituel et de me tenir au courant de tout ce qui touche à la Franche-Comté. Je n'ose pas vous affirmer que la corvée dont je voudrais vous charger ne durera pas longtemps. J'ai au contraire la douloureuse conviction d'avoir encore de longues années à traverser dans la misère et l'ennui, à charge à moi-même comme à autrui. Mais je vous crois très capable d'un acte de c}s\2.x\X.t prolongé k l'égard d'un ex-représentant du Doubs. Bien que, depuis plus de douze ans, je sois devenu politiquement un étranger pour ce pays, je ne saurais oublier les titres qu'il aura toujours à ma reconnaissance et à mon vif intérêt, puisque c'est lui qui, comme je l'ai dit dans mon discours de réception à l'Académie française, m'a ramassé sur le champ de bataille en 1848 et m'a permis, pendant quatre mémorables années, de proclamer l'union de la religion avec la liberté et de les défendre toutes deux contre l'anarchie. Je suis encore à me demander comment ce pays a pu changer comme il a fait....
» Rien de plus sombre que l'horizon qu'il nous est donné d'apercevoir aujourd'hui en tout ce qui touche la religion. Néanmoins j'ai la conviction qu'un meilleur avenir se prépare, à moins que Dieu, dans les mystères impénétrables de son omnipotence, ne réserve à son Église une troisième échéance de la formidable épreuve qu'elle a déjà subie.
» Ce qui me rend de l'espoir, c'est la renaissance si subite, si imprévue et si complète de la vie politique et du régime parlementaire dans cette France, oi^i tout semblait éteint et accroupi pour si longtemps sous les pieds de Napoléon. Quoi qu'il arrive, la question politique est aujourd'hui tranchée. Nous