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qu'il a péri, mais les organes de la tête étaient parfaitement sains. » Le docteur Nélaton constata, en effet, le lendemain, que l'illustre malade avait été étouffé par un caillot de sang qui s'était précipité de la poitrine au cœur. C'était la mort de Lamoricière avec la même soudaineté, mais aussi avec la même foi, le même repentir, les mêmes secours et les mêmes espérances.
La vie de Montalembert avait rencontré des contradicteurs; sa mort ne trouva que des larmes et des regrets. Non seulement toutes les critiques se turent devant son lit funèbre, mais il y reçut tous les hommages. L'C/nivers
Mgr BESSON. (P. 310.)
offrit le premier l'exemple du deuil national et catholique, en publiant, dans un numéro encadré de noir, la nouvelle de cette perte inconsolable; le F. Félix donna, le jour même de l'affreuse catastrophe, le signal de tous les éloges du haut de la chaire de Notre- Damer Pie IX, revenu bientôt de l'antipathie que lui avait causée le libéralisme exagéré de Montalembert aux derniers temps de sa maladie, fit célébrer par l'évèque d'Ascoli, dans l'église de Sainte- Marie- Transpontine, un service auquel il assista lui-même.
On doit convenir (juc la plume du grand publiciste, cédant à la première
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impression et au premier mouvement, a laissé tomber quelques lignes d'autant plus regrettables qu'elles rendaient mal ses vrais sentiments. Sa lettre relative au concile affligea tous les catholiques. On s'explique cette lettre, en se rappelant que son caractère était généreux, mais passionné et facilement irritable; que ses longues souffrances l'avaient aigri ; et qu'il cédait au désir inconsidéré de défendre plusieurs de ses amis tristement engagés dans les querelles du jour. Faisons observer encore que sa parole forçait quelquefois sa pensée et que, chez lui, l'énergie a fait quelque tort à la justesse. Mais on va juger par deux traits qui appartiennent aux derniers jours de sa vie, combien, malgré certaines paroles empreintes de mauvaise humeur, malgré les illusions du libéralisme, son âme était restée profondément catholique et par conséquent obéissante. Le premier de ces traits est une lettre, le second une conversation, tous deux d'une parfaite authenticité :
La lettre a été écrite le 12 mars 1870, veille de sa mort. Elle est adressée au baron de Hubner, auteur d'une J'''ie de Sixte-Quint. Montalembert l'avait laissée sur sa table, et quand M. de Hubner la reçut, l'historien des Moines d'Occident avait déjà quitté ce monde. « Vous avez compris et jugé, y disait-il, la grande réaction catholique de la seconde moitié du XVI^ siècle avec une sagesse et une impartialité dont je vous remercie d'abord comme chrétien, dont je vous félicite comme publiciste et comme historien, moi aussi, mais d'une époque plus reculée et plus oubliée que celle dont vous allez faire revivre les annales. Vous n'avez dissimulé ni les ombres, ni les taches qui sont inséparables de l'élément humain, toujours si visible et si puissant dans l'Église, et par cela même vous faites d'autant mieux ressortir l'élément divin, qui finit toujours par prévaloir et par nous consoler en nous inondant de sa douce et convaincante lumière. »
La conversation est fort explicite. On l'a recueillie de la bouche d'un témoin qui l'a entendue, écoutée, retenue, écrite mot à mot, avec tout l'intérêt que pouvait exciter un pareil sujet, et reproduite avec toute l'exactitude qu'elle mérite. Une personne de l'intimité de Montalembert entra dans sa chambre, la tête un peu troublée par la lecture d'une brochure sur la définition de l'infaillibilité pontificale. Elle dit au malade : « Avec votre grand esprit, que ferez-vous si l'infaillibilité est proclamée? » Montalembert se redressa de toute sa taille, s'avança comme pour se lever jusque sur le bord de son fauteuil, et, faisant un geste plein d'autorité, avec une voix étonnée et émue, il s'écria du fond de son âme : « Ce que je ferai! Mais le Pape est notre père. Eh bien! il y a des pères qui imposent à leurs enfants des choses qui contrarient leurs vues et leurs sentiments. Un fils discute quelquefois, mais quand le père a parlé avec autorité,
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le fils se soumet; je ferai comme cela. — Oui, vous vous soumettrez extérieurement, mais comment parviendrez-vous à arranger cette soumission avec vos idées?» Montalembert reprit plus vivement et plus nettement encore :€ Je n'arrangerai rien du tout; mais je soumettrai, entendez-le bien, mon intelligence, mon cœur, ma volonté, comme on les soumet dans toutes les autres questions de foi. Le bon Dieu ne me demandera pas de comprendre, ni de combiner, ni d'arranger quoi que ce soit. Il me demandera de soumettre mon intelligence, mon cœur, ma volonté, et je les soumettrai. » Puis, après avoir fait cette solennelle profession de foi, il se mit à sourire, et regardant son interlocuteur : « Eh bien! qu'est-ce que vous imaginiez donc? — Mais je n'avais pas eu l'esprit de trouver cette solution; je me creusais la tête pour changer les arguments, et je n'en venais pas à bout. Vous m'édifiez beaucoup par vos sentiments, je ferai comme vous, j'adhérerai sans réserve, je me soumettrai sans regret. » Le visiteur se retira en disant : « On a bien raison de dire que les gens supérieurs sont supérieurs sur tous les points. »
Cette supériorité n'est pas seulement celle de la raison, c'est celle de la foi, c'est celle de l'obéissance. Après tous ces témoignages, après les lettres que nous avons rapportées et qui attestent d'une manière si nette et si concluante la soumission passée et future de M. de Montalembert à l'Eglise et au Saint- Siège, qu'est-ce qu'un tort d'une heure dans soixante ans de combats, de services et de gloire? qu'est-ce que ces taches de quelques lignes éparses parmi tant de volumes, tant de discours, tant de lettres, où tout respire l'indomptable amour de la vraie religion et de la vraie liberté? Que l'on songe plutôt à tout le bien qu'il a fait à son pays et à l'Église. L'Eglise jouit des victoires qu'il a gagnées pour elle; la France a appris à revendiquer à son école toutes les libertés qu'elle aime. Ces libertés, Montalembert les réclama sous le gouvernement de Louis-Philippe, sous la seconde république, sous le second Empire. Tout fut grand, sincère, courageux, dans cet homme de bien. Il écrivit l'histoire avec le scrupule d'un bénédictin, il mit sa parole au service de toutes les causes perdues ou impopulaires, il lutta partout sans regarder le nombre et sans se préoccuper du succès. Montalembert fut pour l'archéologie et pour l'histoire une vraie lumière, pour l'éloquence une vraie gloire, pour l'Église un vrai champion, — le mot est de Pie IX : ^ un vero cainpionc, — pour la France un vrai citoyen, dont le désintéressement égala le patriotisme.
Quelles admirables déclarations que celles du passage suivant de son testament :
« Je veux mourir comme j'ai vécu, dans la profession de foi catholique, apostolique et romaine, et dans la communion de notre mère la sainte Eglise, que
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j'ai toujours cherché à servir et à honorer. J'invoque avec une humble confiance la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ et la protection de la très sainte Vierge, pour obtenir la rémission de mes nombreux péchés... Je supplie du plus profond de mon cœur ma femme, mes enfants et mes amis de me pardonner tous les torts que j'ai pu avoir envers eux, et de prier, de beaucoup prier, de prier toujours pour ma pauvre âme qui aura tant besoin de leur secours. C'est pourquoi je désire que l'on grave sur ma tombe l'inscription suivante : Miserere nici, Domine, sana auijuam meam quia peccavi tibi. Miseremini mei saheiii vos, antici iiiei. »
Ce passage fut imprimé au dos de deux images commémoratives du nom et de la mort de M. de Montalembert. L'une représentait Notre-Seigneur portant sa croix et apparaissant à saint Bernard: l'autre, sainte Elisabeth faisant la charité à un pauvre qui se cache, tandis que les pains se changent en roses, par un miracle, dans son manteau ducal entr'ouvert par son mari.
Il y a dans le Livre sacré un mot de saint Paul à son disciple, qui résume bien la vie de notre héros : « Travaille comme un vaillant soldat de Jésus- Christ. » Soldat de la vérité, de la religion et de la justice, Montalembert le fut toute sa vie. Sa parole fut une arme toujours redoutable, sa plume fut un glaive, et devant la tombe de ce chevalier du XIX^ siècle, au grand cœur, à l'âme noble et profondément chrétienne, tout fidèle enfant de l'Église fait instinctivement à Dieu une prière : c'est le vœu de voir se lever, pour les combats du présent et de l'avenir, de nouveaux Montalembert.