CHAPITRE XI
LE CHATEAU DE LA ROCHE EN BRENY
Il est temps de suivre Montalembert dans la retraite où l'Empire l'a confiné. Le spectacle de sa vie privée, au milieu de sa famille et de ses amis, n'offre pas moins d'intérêt et d'attrait que ses luttes politiques et religieuses.
Au numéro 40 de la rue du Bac, presque à la hauteur de Saint-Thomas d'Aquin, s'ouvre une impasse assez longue, fermée par une maison de modeste apparence. Montalembert occupe le premier étage de cette maison. Pour visiter Montalembert, choisissons le mercredi qui est le jour de ses réceptions. Jetons en passant un coup d'œil sur le cabinet de travail où l'orateur, entouré de ses livres familiers, passe ses matinées et une partie de ses nuits. Un buste exquis de M""® de Montalembert et une statue de saint Pierre y attirent le regard. Cependant les maîtres de la maison reçoivent leurs invités dans le grand salon. Il est rare de n'y point trouver d'abord quelque prince de l'Église, de ceux qui n'ont pas oublié les services passés et présents; mais les personnages politiques, les anciens parlementaires et les hommes de lettres sont les plus nombreux. En outre des amis de vieille date^, Guizot, Cousin, Odilon Barrot, le prince de Broglie s'y montrent assidus; Berryer y vient le plus qu'il peut, Villemain n'y manque presque jamais. Quelle jouissance pour Montalembert de voir groupés autour de lui ses antagonistes d'autrefois! « Je n'ai rien connu, dit-il, qui
vaille cette émotion intime, cette joie généreuse qu'éprouve un honnête homme à rendre justice et hommage à un noble adversaire, à lui tendre une main toujours loyale, mais naguère armée et désormais amie. »
Aux Français éminents que nous venons de nommer se joignent d'illustres étrangers. Donoso Cortès, jusqu'en 1853 ; le baron de Hubner, ambassadeur d'Autriche ; M. Bigelow, ministre des États-Unis; le marquis Brignole, héritier des anciens doges de Gênes; le duc de Norfolk, Gladstone, le docteur Manning, le prince Adam Czartoryski, le comte Ladislas Zamoyski et bien d'autres, fréquentent, pendant leurs séjours à Paris, le salon de la rue du Bac.
On devine le charme et l'intérêt de pareilles réunions. Personne plus que Montalembert n'apprécie l'art si délicat et si français de la conversation et, entre tant d'hommes remarquables rassemblés dans son salon, il tient, sous ce rapport, le premier rang. Sa parole a quelque chose d'ailé, d'entrainant, de très élevé. La vulgarité lui répugne essentiellement. Volontiers s'arrête-t-il à narrer quelque anecdote piquante, à commenter l'événement du jour, à persifler quelque courtisan ridicule; mais il passe bientôt à des sujets supérieurs. Les questions d'art, d'histoire, de religion et de politique l'attirent de préférence. Avec quelle verve indignée il flétrit les bassesses de la politique contemporaine ; tantôt il se livre à des épanchements profonds de regrets et d'espérances; tantôt il jette sur le passé, sur l'avenir de la France et du monde chrétien des aperçus pleins de lumière; il évoque l'histoire, il fait appel à ses souvenirs personnels. Que n'a-t-il pas vu en effet au cours de sa vie déjà longue! Que de pays il a visités depuis sa première jeunesse I Que de personnages divers il a fréquentés, que de révolutions il a traversées! Sa mémoire est une source précieuse et inépuisable, qu'une question, un seul mot, suffisent à faire jaillir. Et comme l'orateur n'est jamais absent, comme il parle toujours la même langue chaude, colorée, débordante de vie et de passion, on recueille en l'entendant, affirme un de ses auditeurs, « des chapitres de Plutarque, des pages de Tacite, qui n'auraient besoin que d'être transcrites par une sténo-