CHAPITRE Xll
Dans son manoir, le laird de la Roche, comme l'appelle Foisset, pratique largement l'hospitalité. Chaque année, à l'automne, il y réunit ses meilleurs amis. Avec quelles affectueuses instances il les appelle et les retient auprès de lui. Quelle déception, si un obstacle imprévu les empêche de venir. « Sachez bien, écrit-il à l'un d'eux, que mon séjour à la Roche ne me parait pas complet cette année. Je m'étais fait une si douce habitude de vous voir, que ce lieu, sans vous y avoir eu au moins quelques jours, me parait comme dépeuplé. » Ils viennent parfois seuls, le plus souvent ensemble et dans l'intention de se rencontrer. Ils restent une semaine ou deux et, cependant, le château déborde de vie et d'animation. Le jour, ce sont des promenades sans fin, à pied à travers les bois, en voiture dans les villages voisins ; le soir, à la veillée, des causeries prolongées sur les sujets les plus divers.
Essayons de reconnaître les hôtes illustres qui d'ordinaire remplissent le salon de la Roche. Ce prélat, au visage animé, qu'entoure un groupe d'enfants, c'est M^'' Dupanloup. En ce moment, il leur conte des histoires de revenants, qui leur font ouvrir de grands yeux, et cette nuit les empêcheront de dormir. Presque chaque année il vient voir son ami : « J'aime vos solitudes, dit-il, vos lacs, vos bois, votre granit et surtout votre amitié qui a la netteté et la solidité de ce
grai^t et parfois sa tendresse. » L'évèque ne travaille point A la Roche; c'est un repos complet qu'il s'accorde pour se récréer de ses accablants travaux. A part ses exercices de piété qu'il n'abrège jamais et sa nombreuse correspondance qu'il dicte à son dévoué secrétaire, l'abbé Lagrange, son temps se passe en causeries et en courses à travers les bois. Son bonheur, quand il vient à Maîche, est de parcourir la montagne dans une vieille guimbarde attelée à quelque cheval de ferme. « Dans ces promenades, raconte M. deMeaux, où l'évèque très sensible aux spectacles de la nature se plaisait fort, il était placé en avant pour mieux jouir du paysage et chargé à travers les descentes rapides de manœuvrer la mécanique. Là, on frayait volontiers avec les paysans propriétaires établis à côté de leurs troupeaux, au milieu de leurs bois de sapins et de leurs prairies, dans les vastes fermes de la montagne, et l'on goûtait fort leur esprit religieux et indépendant, leur parler lourd et narquois. (1) »
Ce personnage à la figure osseuse, aux yeux brillants, qui domine tous les autres par sa haute stature , c'est le sage Foisset, le plus iîdèle des amis de Montalembert. Nul ne l'égale pour la sûreté du jugement, la prudence dans les conseils, l'étendue de ses connaissances sacrées et profanes ; nul ne l'égale surtout pour le dévouement, pour la solhcitude vraiment maternelle qu'il porte à son ami. Pas de semaine qu'il ne lui écrive au moins une fois.
A la Roche même, levé à quatre heures du matin selon son habitude, il revoit avec une attention scrupuleuse tous les écrits de Montalembert. « Mon ami, vous en faites trop, lui écrit ce dernier... Je ne saurais assez vous dire combien je suis touché de la fidélité, du zèle infatigable et tendre de votre amitié pour moi. Quand je suis avec vous, je suis trop absorbé par les faits du dehors dont nous avons toujours à nous entretenir pour vous parler comme je le voudrais et comme je le devrais de votre dévouement et de ma reconnaissance. Et puis j'éprouve une sorte de pudeur qui m'empêche de vous dire trop de bien de vous-même, parlant à votre personne.
(1) Vicomte de Meaux, Mémoires inédils.