VISITE AU BOURG DIRE
toire du château, une inscription touchante rappelle ce souvenir (1). M. de Falloux, Léon Gornudet, l'abbé Perreyve, le savantbaron d'Eckstein, M""^ Craven, etc., y sont reçus à maintes reprises.
A leur tour, les amis de Montalembert se font une fête de l'accueillir. Berryer l'attire deux fois à Angerville. « C'est un des lieux les plus agréables dont mon âme ait gardé la mémoire », écrit-il dans son Journal. Nous le trouvons en 1860 à Broglie, ravi du château, de ses alentours et plus encore de ses habitants. Il se rend fréquemment à Orléans, heureux de se retremper dans l'intimité du grand évêque. En 1858, il visite M. de Falloux au Bourg d'Iré avec le P. Lacordaire. Le collège de Combrée a gardé souvenir de la visite que lui firent alors les deux orateurs catholiques. Ils prirent successivement la parole; Lacordaire parla de l'éducation, Montalembert fit une courte mais éloquente harangue sur la dignité morale et sur l'honneur.
Quelques années plus tard, Montalembert revient au Bourg d'Iré avec le prince de Broglie, M. Gochin et un Irlandais, M. Monsell, devenu plus tard lord Emly. Un soir, tandis qu'ils causaient^ arrive le Correspondant. Ils y trouvent un article du P. Lacordaire sur V Histoire de V Église et de V Empire romain au quatrième siècle, par Albert de Broglie. « Nous étions donc avides d'en entendre la lecture, raconte M. de Falloux, et nous demandâmes à M. de Montalembert, qui lisait avec un naturel et une verve incomparables, de nous procurer le triple plaisir d'une si belle prose si bien lue, en présence de celui qu'elle touchait si directement. Nous voilà donc tous empressés et vraiment émus autour de notre lecteur ému luimême. Au bout de quelques pages, M. Monsell incline la tête et s'endort; une page plus loin, il ronfle. M. de Montalembert s'interrompt et s'écrie: « Monsell! dormir, passe encore; mais « ronfler, c'est trop fort! » M. Monsell se réveille en sursaut,
(1) « Hoc in sacello sacrosancta mysteria celebravit, Henricus Dominicus Lacordaire, Ord. Fratrum Praedicatorum in Gallia instaurator, oratorum hujus aevi facile princeps ac vere dux verbi, amicorum optimus, apud adolescentiae suae amicum et commilitonem, die XXIP, XXIIP, et XXIV* septembris, A. R. S. 1853. »
etavec un flegme plus britannique qu'irlandais, répond: «Eh ! « mon cher, c'estl'heure duParlement! » Le motnous est resté avec le plus affectueux souvenir pour M. Monsell, et lorsqu'un de nous s'endort à une lecture, on dit sans reproche : « C'est « l'heure du Parlement! (1)»
En outre des hôtes illustres que nous avons mentionnés, Montalembert invite chaque aimée à la Roche plusieurs jeunes gens, en qui il a remarqué des qualités exceptionnelles et qu'il appelle les espérances de la France, Là, tout en se promenant et conversant avec eux, il dirige leurs travaux, encourage leurs efforts et leur inspire le feu sacré, l'amour de l'Église et de la vraie liberté. Parmi eux, Albert Gigot, les deux frères Charles et Hilaire de Lacombe, et surtout le vicomte Camille de Meaux. Ce dernier, particulièrement attiré par la lecture des Intérêts catholiques s'est fait présenter à Montalembert en 1855, au moment où celui-ci cherchait pour le Correspondant de jeunes rédacteurs. Divers travaux sur le publiciste Bodin et sur V Histoire de l'Empire de M. Thiers révèlent un esprit juste,' vigoureux et très cultivé. En l'approchant, Montalembert constate qu'en ce jeune homme les qualités du cœur ne le cèdent point à celles de l'esprit. Il appartient à une vieille famille du Forez. Son aïeul, lieutenant-général au bailliage de cette province, a été guillotiné sous la Terreur; son grand-père, député de la Loire sous la Restauration, après avoir fidèlement servi la cause du roi et celle de la religion, est allé saintement finir ses jours à la Trappe d'Aiguebelle; son père, Augustin de Meaux, a été l'un des fondateurs du premier Correspondant. Bref, si Dieu avait donné un fils à Montalembert, il l'eût voulu semblable à Camille de Meaux, ardemment catholique et libéral, dévoué à toutes les nobles causes, doué surtout de cette qualité suprême, la bonté, que Shakespeare appelle the milk of human kindness. Malgré son légitimisme, il Ta toujours regardé, écrit-il
(l) De Falloux, Mémoire d'un royaliste, ii, 245.