M. DE MEAUX
à M^"" Dupanloup, comme l'un des plus distingués d'entre les jeunes catholiques de sa génération.
Aussi, lorsqu'au commencement de 1858, M. de Falloux vient demander pour M. de Meaux la main de M'^° Elisabeth de Montalembert , obtient-il une réponse favorable. Le mariage est célébré le 16 septembre dans la chapelle de M""^ Swetchine, à l'hôtel de Luynes. Tous les amis de Montalembert l'entourent en cette fête touchante. Avant de recevoir les promesses des jeunes époux, Lacordaire prononce un discours admirable, « l'un des plus délicieux bijoux de son incomparable écrin, d'une suavité et d'une profondeur d'émotion qui m'arrachent des larmes bien douces », remarque Montalembert. Il parait qu'en Tentendant Villemain trépigne d'entbousiasme et répète : « Que c'est beau ! que c'est beau ! »
Ce n'est pas sans une grande tristesse que xMontalembert se sépare de cette chère fille qui, pendant plusieurs années, a été la joie de sa vie, et, « dans le sens le plus relevé du mot, la servante dévouée, active et intelligente (1) » de ses travaux. Il souffre de voir les jeunes époux s'en aller loin de lui, loin de Paris, jusqu'au fond des montagnes du Forez. Pour se consoler de leur absence, il leur écrit souvent, et rien ne montre mieux que cette correspondance intime quelle tendre sollicitude il portait aux siens. Au commencement de l'année 1859, M. et M™® de Meaux partent pour l'Italie. Sa pensée les suit au delà des monts; il trace lui-même leur itinéraire, évoque pour eux les souvenirs lointains de sa jeunesse, écrit pour les recommander à ses principaux amis dans la péninsule.
Jusqu'à la fin de sa vie, l'avenir politique de M. de Meaux restera une des grandes préoccupations de Montalembert. « Il me semble, dit-il, que. quand même il ne serait point mon gendre, je m'intéresserais tout particulièrement à lui. La vieillesse ne diminue nullement chez moi mon goût déjà si ancien pour les jeunes gens. Combien je désire que la Providence veuille bien lui fournir enfin le théâtre dont il a besoin pour montrer tout ce qu'il vaut. (2) »
(1) Montalembert à M»» de Meaux, 13 mai 1861. [■>) A M'"" de Meaux, 25 février 1866.
Mais Montalembert trouve que le Forez est un théâtre bien étroit et bien lointain pour le rôle important qu'il voudrait lui voir jouer. Aussi le prévient-il contre l'engourdissement de la vie de province, contre le danger des relations stériles et absorbantes :
«Lacampagne où l'on est assommé périodiquement ou à l'improviste par ses voisins est, à mon sens, la plus cruelle et la plus stérile des servitudes. Dans les pays où l'administration provinciale et locale, et par conséquent le pouvoir et l'influence politique , sont entre les mains des propriétaires ruraux comme en Angleterre et en Autriche , ces relations de voisinage sont nécessaires et fécondes. Mais en France, où, depuis si longtemps et dès avant la Révolution (comme Ta si bien démontré M. de Tocqueville), les fonctionnaires et les villes sont tout, cette façon de se livrer pieds et poings liés à ses voisins pour leur servir d'aliment et de distraction, est une invention fatale. Elle offre tous les inconvénients de la vie la plus frivole dans les salons de Paris, sans aucun de ses agréments. Quelle perte de temps et d'argent! Et combien toutes les invectives des prédicateurs et des moralistes contre les paroles oiseuses, la dissipation, les conversations frivoles, les visites inutiles, le mauvais emploi du temps (je copie Griffet, méditation l""^), combien ne s'appliquent-elles pas aux relations de la vie de province, où l'on consume tant de journées précieuses en courses fatigantes et en repas sempiternels. Je compare, quant à moi, les provinciaux pur sang aux cannibales; et encore les cannibales ne vous mangent-ils qu'une fois, tandis que le provincial vous ressuscite pour vous mettre périodiquement sous la dent de son oisiveté impitoyable. Comme l'insecte parasite qui se fait un nid dans le corps de certains animaux, il pompe votre substance intellectuelle et morale et s'engraisse à vos dépens jusqu'à ce que vous soyez exténué et réduit au même néant que lui.... (1) »
M. de Meaux défendit les relations et les habitudes de la vie provinciale avec des arguments qui désarmèrent Montalembert; mais celui-ci continua à lui prêcher la nécessité de se préparer à la vie publique par des études spéciales :
« Vous êtes à l'âge où l'on se décide, écrivait M. de Lamennais à un jeune homme de votre âge. Plus tard on subit le joug de la destinée qu'on s'est faite. On gémit dans le tombeau qu'on s'est creusé , sans pouvoir en soulever la pierre. Prenez garde que la vie de province, trop livrée au prochain et au public, ne devienne pour vous ce tombeau. Écoutez encore ce que m'écrivait M^^Swetchine : « Travaillez, je vous en prie, sau-
(1) A M^^ de Meaux, 13 juillet 1859.