UNE SAINTE MORT
comme nn ressort. » Cependant, il reconnaît lui-même qu'il avance : « Mon âme monte toujours peu à peu, dit-il. L'escalier a eu des marches plus rudes les unes que les autres. Qu'importe, dès qu'elles sont franchies. Notre-Seigneur me tend toujours la main d'en haut. « Et son maître des novices lui rend ce témoignage : « Jamais je n'ai vu de tels progrès et en si peu de temps. «
Voici en quels termes, à la fin de cette rude campagne, le fils des croisés rend compte à son oncle des glorieux combats qu'il a livrés :
« Ce noviciat avec son calme et sa paix, ces murs avec leur silence, m'apparaissent comme un champ clos où j'ai dû combattre à outrance et où, dans un suprême effort, mon âme s'est tout à coup relevée, dirai -je victorieuse ou vaincue? Pourquoi pas vaincue? Il n'est pas honteux d'être vaincu de Dieu ; au contraire, je m'en glorifie. Mais vous savez que Dieu ne m'a pas traité en vaincu. A peine lui ai-je rendu les armes qu'il s'est hâté de guérir mes blessures, de réjouir mon cœur, de le combler d'ardeur et de force. Peu à peu sa main a déchiré les images amoncelées devant mes yeux et qui, bornant mes aspirations aux petitesses et aux laideurs de la terre, m'empêchaient de voir le ciel. Je le vois maintenant. Mon horizon s'est éclairci et s'est étendu au delà de toute mesure. Je tâche d'y voler le plus vite et le plus haut possible, et plus je monte dans celte immensité, plus elle me semble s'agrandir encore, mais aussi plus je me trouve au cœur d'ambition et d'espoir. Quand nous aurons tous les deux touché ce but du ciel, le seul beau et le seul vrai, je me promets de vous raconter, mon cher oncle, mieux que je ne puis le faire sur ce froid papier, comment Dieu sait conquérir une âme en dépit d'ellemême... Adieu, mon cher oncle, gagnons le ciel! »
Pour son compte, il l'eut vite gagné. Après deux ans de juvénat passés à Saint-x\cheul et une année d'études théologique^ à Rome, le 10 juin 1870, nous retrouvons le jeune religieux dans cette maison de Vaugirard où s'est éveillée sa vocation. Une maladie de langueur consume ses forces et achève d'épurer son âme. Il est vraiment mûr pour le ciel. Quand le P. Olivaint lui annonce que toute espérance humaine est perdue et qu'il va mourir, André l'embrasse avec effusion : « Jamais on ne m'a fait plus de plaisir, dit-il. Mourir! Mais je n'ai vécu que pour cela! Quel bonheur! Je vais aller voir Dieu! » Pendant deux jours que sa vie se pro-
longe, il manifeste une impatience, une allégresse extraordinaires. Comme M""^ de Montalembert, sa tante, lui disait : « Tu souffres, mon enfant, dis-moi quelle est ta souffrance? — Ma souffrance, répondit-il, est de ne point mourir assez vite... Mais non, je ne souffre pas; ce n'est pas si dur qu'on le croit de mourir, c'est au contraire bien doux. — Tu ne crains pas la mort? reprit la tante. — Non, je suis ravi; je m'en vais vraiment comme en dansant. « Et voyant pleurer sa mère à ces mots étranges, il se retourna vers elle et, avec un accent indicible : « Oh! maman! maman! Comment pouvez-vous avoir la foi et conserver du chagrin? Je serai plus près de vous que jamais... Je vous aime tant! Je vous aime plus que je ne saurais dire. Soyez tranquille ; tous vos enfants iront au ciel. »
Quelques instants après, il y entrait lui-même. C'était le 12 juin 1870. Profondément ému par cette mort triomphale, le P. Olivaint, qui connaissait les âmes et ne les admirait qu'à juste titre, disait : « Cet enfant est un vrai prodige ! »