‹ Montalembert (volume 2)Chapitre 122 sur 242 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

VOYAGES A TRAVERS l'eUROPE. 1860-1865.

Montalembert n'a point perdu avec la jeunesse le goût des voyages; il y consacre d'ordinaire plusieurs semaines chaque année. Son but n'est pas de satisfaire une vaine curiosité. Il a entrepris, on le sait, d'écrire l'histoire des moines d'Occident. C'est le souci de cette œuvre capitale qui le dirige dans ses courses à travers la France et l'Europe. Il veut voir par lui-même les lieux où ont vécu saint Bernard et ses précurseurs, rechercher au fond des bibliothèques les traces de leurs vertus et de leur influence. Mais si l'histoire l'occupe avant tout dans ses excursions, il se garde bien de négliger le présent : chemin faisant, il étudie l'état religieux et social des peuples qu'il traverse, visite les monuments, interroge les principaux personnages de chaque cité et de chaque pays, se crée ainsi des amitiés précieuses en même temps qu'il acquiert des connaissances variées. C'est pourquoi, après bientôt un demi-siècle, ses notes de voyage débordent encore de vie et d'intérêt.

Comment suivre l'infatigable voyageur dans les diverses régions de la France? Il les a toutes successivement parcourues. Dès sa jeunesse, il a voulu connaître le Poitou et les départements de l'Ouest qui furent le berceau de sa race. Nous l'avons vu, à plusieurs reprises, attiré comme par instinct vers la catholique Bretagne et rêvant de s'y établir. En Normandie, il s'est extasié devant le mont Saint-Michel et a longuement étudié les ruines de Jumièges, les églises de Caen et la cathédrale de Kouen. Ses nombreux séjours en Belgique lui ont permis d'explorer la Picardie et les provinces du

Nord. Maintes fois, il a traversé la Lorraine où il compte de fidèles amitiés. La Franche- Comté et la Bourgogne n'ont plus de secrets pour lui. Mourant d'ennui à Gontrexévilie, où les médecins l'ont envoyé, il organise des excursions dans les Vosges et le Jura. De Vichy, en 1854, il part pour l'Auvergne, admire la belle cathédrale de Clermont, Notre-Dame du Port et se rend à la Chaise-Dieu par Issoire et Brioude. « Je passe deux heures, écrit-il, à visiter ce vaste monument de la grandeur monastique cruellement délabré, et la tour dite de Clément VII qui le défendait. » Puis il court au Puy et pénètre dans les Cévennes pour voir les ruines de l'abbaye de Mazan. Au temps de r Avenir, il a sillonné le Lyonnais, le Dauphiné et la vallée du Rhône. Que de fois n'est-il pas venu en Savoie! On montre encore à Évian le chêne sous lequel il se reposait. « Je jouis de ce beau pays, de ce beau lac, pendant les promenades solitaires que je fais vers le soir jusque dans les forêts de châtaigniers qui dominent Evian. J'y lis quelques stances de Childe Harold sur le lac Léman, avec une admiration renouvelée de celle qui me transportait dans ma jeunesse pour ce vrai poète, bien au-dessus de Heine, dont j'ai fini ces jours-ci les Lieder, charmants, mais trop mélangés de bassesses et d'impiétés. » En 1861, nous le trouvons à Carcassonne, Narbonne, Perpignan, Saint-Guilhem du Désert, Aniane, Montpellier, Aigues-Mortes, Fontfroide, Saint-Gilles et Montmayor. Quelques années plus tard, il est à Bayonne et s'enfonce au centre des Pyrénées pour y découvrir des ruines monastiques. Les Landes, la Guyenne et le Limousin n'échappent pas davantage à ses ardentes investigations. Mais c'est à l'étranger, dans les principales contrées de l'Europe, que nous voulons à sa suite entraîner rapidement nos lecteurs.

Sous le second Empire, hélas! bien peu de Français s'intéressent aux choses d'Allemagne. D'ailleurs, le gouvernement de Napoléon 111 interdit aux quatre ou cinq Français qui voudraient suivre le mouvement des idées et des opinions en

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ce pays, la lecture des journaux qui pourraient les renseigner (1). Montalembert s'en plaint vivement; il est de ceux qui connaissent le mieux les contrées d'Outre-Rhin. N'est-ce pas là qu'il a recueilli les plus pures émotions de sa jeunesse? S'étonnera-t-on qu'il ait gardé pour la patrie de sainte Elisabeth une affection toujours fidèle? « C'est bien décidément le pays où j'aimerais le mieux vivre, écrit-il, parce qu'il réunit l'ancien et le moderne, la poésie et la prose, la nature et l'art, dans les proportions les plus agréables et les plus pratiques. (2) »

Cependant il reste vingt ans sans y revenir. Son dernier voyage date de 1840, et c'est en 1860 que nous le retrouvons à Cologoe. Il y vient surtout pour rencontrer son ami Auguste Reichensperger (3). Est-il besoin de présenter au lecteur cet illustre catholique, qui avec son frère Pierre, avec Windthorst et Mallinckrodt, a mené glorieusement la lutte contre le Kulturkampf de M. de Bismarck? Une première fois, en 1847, Reichensperger adresse à Montalembert une de ses belles études sur l'art religieux; à cette occasion, ils échangent des lettres et une correspondance assez suivie s'établit entre eux, car ils ont les mêmes goûts, les mêmes idées, non seulement sur l'art, mais sur la religion et la liberté. On devine que la défense de ces idées les préoccupe avant tout l'un et l'autre et remplit leurs lettres. Reichensperger est député delà seconde Chambre prussienne, et Montalembert suit avec un vif intérêt ses travaux et ses discours. Il le soutient de ses conseils, le félicite de ses succès et le prévient contre les découragements inévitables dans une lutte longue et pénible. « J'espère bien, lui écrit-il, que ni vous ni vos amis ne vous laisserez aller à la tentation de quitter

(1) Entre autres, la Gazette d'Augsbourg.

(2) Lettre à M. Auguste Reichensperger.

(3) L'illustre historien des Papes, le D' Pastor a publié en deux volumes la vie d'Auguste Reichensperger. Il s'est étendu plus longuement que nous ne pouvons le faire sur les relations du député prussien avec Montalembert. Il serait bien à désirer que cet important ouvrage fût connu — par une traduction ou un abrégé — du public français. Les catholiques y pourraient trouver de très utiles leçons.

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les sièges auxquels la confiance éprouvée de vos concitoyens vous a appelés au sein de la représentation nationale. La Prusse commence à peine son éducation parlementaire, et toute éducation, comme toute carrière humaine, n'a de prix que par les épreuves qui l'accompagnent et les efforts qu'elle implique. — ... Il nous faut, cher et honorable ami, une grande force d'âme pour ne pas désespérer de l'avenir en présence de tant de mécomptes; mais vous n'êtes pas homme à vous laisser décourager, ni moi non plus. Tenonsnous donc debout en face de l'orage, en nous serrant la main et en offrant humblement nos ennuis au Dieu de toute justice et de toute miséricorde. (1) »

De son côté, Reichensperger s'attache de plus en plus à Montalembert; il le seconde dans ses recherches historiques et envoie au Correspondant d'intéressantes chroniques sur l'Allemagne. Chose curieuse, pendant plus de douze ans ils s'écrivent ainsi sans s'être jamais vus. Chaque année, un obstacle imprévu empêche Montalembert de partir pour l'Allemagne. « Me voilà donc encore obligé de remettre à une époque ultérieure le plaisir de vous rencontrer et de faire votre connaissance personnelle, écrit-il le 10 janvier 1857; mais véritablement elle me semble déjà toute faite, tant je me sens d'accord avec vous sur toutes les questions; et je suis convaincu que si le bon Dieu nous accorde la consolation de passer ensemble quelques jours ou quelques heures, nous aurons l'un vis-à-vis de l'autre l'attitude de vieux amis. » En effet, au mois d'août 1860, en compagnie de sa seconde fille Catherine, Montalembert arrive à Cologne; Reichensperger l'accueille avec une cordialité charmante, et les deux jours qu'ils passent ensemble resserrent encore leur amitié. Puis ils remontent le Rhin, visitent Bonn, Coblentz, Mayence, Spire; et Montalembert retrouve en ces excursions l'enthousiasme de sa jeunesse.

Une année se passe; au mois de juin 1861, Montalembert est à Munich chez DôUinger. Leurs relations datent de 1832 et n'ont jamais cessé depuis. Cependant certains symptômes

(1) A Reichensperger, 11 janvier 1856 et 13 juin 1857.

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