RÉCEPTION TRIOMPHALE EN HONGRIE
chantement, un enthousiasme qui les empêche de sentir la fatigue et la chaleur. Le 19 juin au soir, quatorze magnats, la fleur de Faristocratie hongroise, les Karoly, les Szechenyi, les Zichy, les Palffy, les Szapàry, etc., viennent prendre Montalembert et sa famille. Jeunes, vigoureux, pleins de gaieté et d'entrain, ils portent le costume rouge du club des rameurs. Après une agréable promenade sur le Danube, ils débarquent leurs hôtes à l'île Sainte-Marguerite, autrefois centre d'un monastère célèbre, aujourd'hui rendez-vous de la haute société, transformée en parc et en merveilleux jardins. Le cardinal Szitowski, primat de Hongrie, le savant et éloquent archevêque Lonov^^icz et deux autres évêques attendent Montalembertsur le rivage. A travers les allées ombreuses et les pelouses verdoyantes, ils l'escortent jusqu'aux ruines du monastère et lui en font les honneurs. On admire, on cause, on prend des rafraîchissements sous les arbres en écoutant la musique. « Cependant la nuit est venue; les jeunes patriciens hongrois reprennent leurs rames, raconte Montalembert, et nous reconduisent en ville, au clair de lune, par ce magnifique Danube. »
Le lendemain, autre surprise. <( Le Cardinal primat nous envoie chercher avec un pompeux équipage à quatre chevaux, cocher, postillon, deux hussards galonnés sur toutes les coutures. Tout cela fait un fracas vraiment ridicule. On nous transporte à Bude, où la garde prend les armes avec le drapeau et les tambours battant aux champs... Le Cardinal primat me porte un toast, accompagné d'une longue harangue, où il associe très gracieusement Anna et Catherine à mon passé, et que traduit aussitôt en français le comte Paul Esterhazy. La journée se termine chez le baron Eotvôs dans sa retraite de Schwabenberg, d'où l'on a sur Bude, sur Pesth, le Danube et la plaine hongroise une des plus belles vues du monde. Montalembert trouve un grand charme dans la conversation de son hôte, dont il a lu par avance les remarquables écrits. Ils se promettent de continuer leur entretien dans une correspondance assidue et ils tiendront parole. Devenu plus tard ministre de l'instruction publique en son pays, le baron Eotvôs ne prendra aucune mesure im-
MONTALEMREKT. — III. 18
portante sans avoir au préalable consulté Montalembeii. Comment ne pas suivre encore nos voyageurs dans leur pittoresque excursion à Neutra et au château d'Appony? Le.^ voilà emportés comme le vent par un attelage hongrois à travers lapuszta, plaine indéfinie que l'on traverse sans route d'aucune sorte dans le sens où l'on veut aller. Cette façon orientale de voyager les enchante. C'est l'époque de la moisson, et les paysans avec leurs larges chapeaux et leurs costumes bariolés sont occupés à couper les blés. On se croirait dans les plaines de la Judée au temps de Ruth ou de Laban. Plus loin, à perte de vue, au fond de l'immense prairie, paissent des milliers de moutons qui sont la richesse du pays. Cependant la voiture longe les bords de la Neutra et arrive à Appony. Nous ne décrirons point cette somptueuse demeure et la magnifique hospitalité de la comtesse Sophie. Mais il nous faut assister à la fête populaire qu'elle a organisée en l'honneur de Montalembert.
« Le 23, à 6 heures et demie, raconte-t-il, nous partons en char à bancs attelé de quatre chevaux, et escortés par une foule de paysans slaves en costumes pittoresques, pour monter à travers les bois aux ruines de l'ancien et vaste château d'Appony, abandonné depuis deux cents ans, mais dont les restes imposants dominent toute la vallée de la Neutra... C'est le théâtre de la tête... Les Allemands et les Slaves dansent chacun en deux bandes leurs danses nationales, surtout celle de la czardasz adoptée avec passion jusque dans les salons. A côté des paysans, les employés de la comtesse et leurs filles ou femmes dansent avec une grâce et un entrain extraordinaires... Car le peuple hongrois est le plus danseur de la terre; il danse à toute heure du jour, dès qu'il entend résonner la musique... Justement celle de Neutra est venue et, après qu'on a chanté en chœur le chant national hongrois, elle accompagne de ses accords ravissants le souper préparé par les soins intelligents de notre hôtesse dans le plus beau site des ruines... Feu d'artifice et, pour couronner le tout, splendide orage qui produit un moment de confusion dangereuse dans les ténèbres. Cependant le retour s'opère sans malheur par le clair de lune... (1) »
Montalembert, on le pense bien, ne se laisse pas absorber parle côté pittoresque du voyage; il étudie, il observe, et ses notes sur la Hongrie formeraient un volume. Il la compare
(1) Journal, 23 juin 186L