‹ Montalembert (volume 2)Chapitre 126 sur 242 · L'ARISTOCRATIE HONGROISE · texte numérisé non relu

L'ARISTOCRATIE HONGROISE

à l'Angleterre, autre pays de ses rêves. Leur constitution ne date-t-elle pas du même temps? n'ont-elles pas le même nombre de comtés, le même culte du droit traditionnel, le même amour de l'aristocratie? La Hongrie a été pendant 800 ans une aristocratie libérale comme l'Angleterre et, comme celle-ci, elle s'est transformée démocratiquement au xix° siècle, a Notre aristocratie est démocratique, dit un magnat à Montalembert, et notre démocratie est aristocratique. » Pourquoi cela? Parce qu'en 1848 la noblesse a renoncé spontanément à tous ses privilèges^ parce qu'elle s'est mise résolument à la tête du parti national, parce qu'elle travaille sans relâche avec un patriotique dévouement à augmenter le bienêtre du pays. Elle a introduit dans ses propriétés une agriculture rationnelle, elle a amélioré la race ovine et fondé des fabriques. Toutes les entreprises d'intérêt général, la construction de ponts magnifiques, la fondation de la Société de navigation du Danube, des Compagnies d'assurances, des comices agricoles, d'une Académie des sciences, tout cela est l'œuvre des magnats. « Aussi, nous n'avons rien à craindre du peuple, déclare l'un d'eux à Montalembert, et, malgré nos grandes fortunes, le socialisme ne nous effraye pas. Quand je ne sais quel radical a récemment proposé à la Diète la suppression de la Chambre haute, il a été hué par tout le monde. » Montalembert a un autre motif d'aimer la Hongrie : c'est le premier pays du monde qui ait pratiqué le régime parlementaire et c'est peut-être le pays qui lui demeure le plus attaché. Aussi se rend-il dès le premier jour à la Table des magnats ou Chambre des Seigneurs. Le spectacle ne laisse pas d'être original. Les évêques sont assis à leur banc, en soutane de soie avec des chaînes d'or et le petit manteau cramoisi. Les magnats portent l'attila hongrois bordé de fourrures, le béret national surmonté de la plume d'aigle et, dans un fourreau de velours, le grand sabre recourbé qui leur sert pour applaudir. « Je suis frappé, dit-il, de l'excellente attitude de cette assemblée. Le silence est complet et la tenue parfaite. Personne ne cause ni ne court dans les couloirs. On écoute tous les orateurs; on n'interrompt jamais. Chacun parle de sa place et très facilement, car l'éloquence est naturelle aux Hongrois;

ils sont nés orateurs et savent parler de toutes choses. » Pendant l'interruption, le comte Georges Appony, judex curiœ, président de l'Assemblée, vient, avec un grand nombre de magnats, saluer Montalembert. Tous manifestent une ardeur extrême contre l'Autriche. Pas un n'oserait se déclarer pour elle : « Celui-là serait mis en pièces! » déclare l'un d'eux, et le comte Edouard Caroly va jusqu'à dire, à la grande indignation de Montalembert, qu'il préférerait « le prince Plonplon » à l'empereur François-Joseph!

A la Table des députés, Montalembert recueille des impressions identiques. Cependant deux hommes plus sages, plus modérés, expriment l'espoir de voir bientôt finir ce dangereux conflit : l'un est le baron Eotvôs, l'autre le célèbre patriote François Deak, que Montalembert va visiter en son modeste appartement de VHôtel de la Reine d'Angleterre. Il lui sera donné, en 1867, de rapprocher son pays de l'Autriche, en décidant l'Empereur à venir à Buda-Pesth ceindre la couronne de saint Etienne.

Quant au clergé hongrois, Montalembert, tout en appréciant son libéralisme et son esprit national, lui reproche sa mondanité et son indifférence envers Rome. Le peuple lui semble bon et religieux, mais arriéré et insuffisamment protégé contre les exactions des Juifs.

Depuis trente ans, la Pologne attirait Montalembert par le double prestige de la justice et du malheur. Il s'y rendit en quittant la Hongrie. L'accueil fut plus cordial encore, mais les impressions bien différentes. « C'est une fête continuelle que ce voyage, écrivait-il, mais en Pologne cette fête a un caractère bien autrement sérieux et profond qu'en Hongrie. Là c'était l'opéra, ici c'est la tragédie. »

Successivement, Montalembert traverse la Galicie, pénètre en Silésie et visite en détail les provinces prussiennes de l'ancienne Pologne. Le passage de cet ami fidèle et dévoué est pour ces malheureuses provinces comme un rayon de

Page 1