ACCUEIL ENTHOUSIASTE EN POLOGNE
joie et d'espérance. A Cracovie, l'évêque Lentowski lui fait les honneurs de son palais et de sa cathédrale, « qui est à la fois le Westminster et le Saint-Denis de l'histoire polonaise. Quand il quitte cette ville, une foule sympathique l'escorte jusqu'à la gare. Dans les haltes on lui apporte des paniers de vivres et des fleurs. « A Rawicz, en Silésie, dit-il, je suis accueilli par une députation de trente gentilshommes en Costume polonais, et j'ai à subir deux harangues. « M^'" Przylinski, archevêque de Posen et primat de Pologne, donne en l'honneur de Montalembert un grand banquet, auquel il convie son chapitre et toutes les notabilités des environs. A la fin du repas, il se lève et prononce ces paroles applaudies par toute l'assistance : « Je bois à la santé de M. le comte de Montalembert. — Il a toujours aimé et servi la vérité catholique; — il a défendu l'Église dans ses épreuves les plus difficiles; — ila été, depuis trente ans, un ami dévoué, un ami constant de notre pays; — il a toujours tenu haut la bannière du droit, de la liberté et de l'honneur. Que Dieu le conserve, le protège et bénisse ses nobles travaux ! » Parfois, au cours de son voyage, on le supplie, on le contraint de s'arrêter : une réunion a été organisée ; des femmes et des vieillards ont fait jusqu'à seize lieues pour le voir. Peut-il résister à de telles instances? Un attelage à six chevaux l'entraîne. En arrivant, il trouve la maison illuminée ; tout le monde l'entoure, l'acclame, lui baise les mains. « Je suis plus touché que je ne puis dire de l'accueil si tendre et si cordial que me fait cette foule d'amis inconnus, que j'ai conquis il y a quinze ans par quelques efforts, hélas! trop stériles. » S'il se rend à l'église, l'orgue entonne le Boze cos Polske que la foule reprend en chœur; cette fois l'émotion est trop forte et Montalembert ne peut retenir ses larmes :
« J'ai entendu et admiré, dit-il, tous les chefs-d'œuvre de la musique religieuse ou profane, ancienne ou moderne; mais ni les merveilles trop vantées de la chapelle Sixtine, ni les harmonies enchanteresses de Gluck ou de Beethoven, ne m'ont ému et bouleversé comme ce chant, inspiré par le souffle ardent de la foi, de la douleur et du patriotisme et qui en sonde les mystères infinis. Chaque fois que ces accords vraiment célestes ont frappé mon oreille, soit en chœur, dans une église de campagne, où
l'orgue alternait avec le chant des paysans, soit qu'une simple voix d'enfant ou de jeune fille les fît résonner dans un jardin solitaire ou près d'un foyer intime, il m'a toujours semblé entendre une mélodie surhumaine. Jamais l'imploration n'a pu inspirer de modulations plus suaves, plus pénétrantes et plus passionnées. Je plaindrais sincèrement celui qui pourrait l'écouter sans que son cœur fût transpercé et sa paupière mouillée, à mesure que ces notes plaintives s'élèvent et retombent une aune, sur un rhythme de plus en plus pathétique, jusqu'au moment où l'invocation finale éclate avec un irrésistible élan d'angoisse et d'amour ; Seigneur rendez-nous la patrie, rendez-nous la liberté. »
Montalembert s'arrête aux frontières de la Pologne russe , car le gouvernement moscovite interdit l'accès de Varsovie. Il y eût vu sans cela un spectacle extraordinaire et peut-être unique dans l'histoire. Par bonheur, le P. Procope, provincial des Capucins de Pologne, lui raconte les scènes dont il a été témoin. — Les Polonais de Varsovie ont voulu se réunir pacifiquement et sans armes, afin de célébrer dans les églises ou dans les cimetières, sous forme de service ou de processions, certains anniversaires douloureux de leur histoire. Pour empêcher ces manifestations, les Russes ont employé la violence et rempli les rues de soldats et de canons.
« Les Polonais n'ont point cédé. Je les ai vus, hommes, femmes, enfants, passer impassibles, avec une liberté d'âme entière, devant les baïonnettes et la bouche des canons. A maintes reprises les Russes ont tiré : 30, 40, 50 personnes sont tombées sans émouvoir les autres. Seulement, la ville entière a pris le deuil : aujourd'hui les théâtres sont abandonnés, les jardins publics déserts, les fêtes supprimées; la danse, de toutes les habitudes la plus populaire en Pologne, est sévèrement interdite jusque dans l'intérieur des familles; toutes les femmes sont en deuil de la tète aux pieds. Alors les Russes exaspérés font maintenant la chasse au deuil. Un crêpe au chapeau, un voile, un habit même dont la coupe déplaît leur sert de prétexte. Une proie est-elle signalée, les soldats s'élancent sur le malheureux, le maltraitent et le dépouillent... Le pillage et le meurtre sont aujourd'hui à l'ordre du jour... Et cependant personne ne s'écarte, personne ne fait un pas pour éviter les soldats... Je ne saurais Jamais vous faire comprendre le mépris de la mort inouï, enthousiaste qui s'est