CHAPITRE II LE COUP d'État
A la suite des discussions que nous avons rapportées, la majorité de l'Assemblée se divise; d'un côté, les légitimistes, les orléanistes et les fusionistes, nettement hostiles au Président; de l'autre, les 270 députés qui viennent de le soutenir. Au point de vue politique, rien de plus bariolé que ce dernier groupe : on y voit des légitimistes découragés, des orléanistes préoccupés avant tout du péril social, des bonapartistes pleins d'ambition et beaucoup de modérés. Le duc de Broglie, Montalembert, Odilon Barrot et Daru en sont les personnages les plus marquants. D'ordinaire, on se réunit dans une grande salle de la rue des Pyramides pour y agiter les plus graves questions.
Gomment franchir la redoutable échéance de 1852 et assurer la paisible transmission des pouvoirs? C'est en mai 1852 que la Législative doit faire place à une autre Assemblée ; c'est aussi le second dimanche de mai que le prince Louis doit sortir de charge, et il n'est pas rééligible. Cependant les masses populaires le réclament; qui les empêchera de voter pour lui? LesÉlyséens ne voient qu'un moyen de conjurer la crise : reviser l'article 45 de la Constitution et proroger les pouvoirs présidentiels.
Malheureusement, cette mauvaise Constitution de 1848 est entourée de forteresses qui la rendent presque inabordable. Pour l'atteindre, il faut que les trois quarts des représentants
consentent à une re vision, que cette revision soit soumise à trois délibérations successives, et enfin à une nouvelle Constituante nommée tout exprès. ]\lalgré tout, Président, ministres, députés et journaux s'acharnent à l'assaut de la Constitution. Quatre-vingts Conseils généraux en réclament la revision ; des pétitions s'organisent et, en quelques mois, recueillent 1 100 000 signatures; les fonctionnaires suspects de tiédeur sont impitoyablement révoqués. Parmi les victimes se trouve le préfet de Dijon accusé de légitimisme ; Montalembert se plaint de cette révocation, et le prince lui exprime ses regrets de l'avoir mécontenté :
« Toutes les fois que je ne suis pas d'accord avec vous, lui écrit-il, j'en éprouve un véritable chagrin, car vous ne pouvez douter des sentiments que je vous porte... Comptant sur le sentiment populaire pour sortir pa?un vote pacifique de la crise de 1852, je dois porter tous mes soins à ce que les fonctionnaires publics préparent par leur influence les populations à cet acte important. Or, lorsque j'apprends de sources certaines que les dépositaires de mon autorité dans les provinces non seulement n'emploient pas leur influence dans un sens qui peut m'être favorable, mais qu'ils font tout le contraire, alors je crois qu'il est dans mon droit comme dans mon devoir de leur retirer ma confiance... J'espère, mon cher Monsieur deMontalembert, que vous ne m'en voudrez pas. C'est pour le coup que je prendrais M. P. en grippe, s'il était une cause de brouille entre nous... (1) »
Dans sa réponse, Montalembert prend la défense des légitimistes et engage le prince à faire tout au monde pour se les concilier : «... Votre rôle est, ce me semble, de regarder comme vos partisans les honnêtes gens et les cœurs droits de tous les partis. Vos ennemis les plus acharnés, ce sont les roués, les ambitieux, les orgueilleux surtout. Il y en a parmi les légitimistes, mais pas plus et peut-être moins que dans les autres partis qui divisent la France... (2) »
Le 31 mai 1851, le duc de Broglie dépose sur le bureau de l'Assemblée une proposition signée de 233 députés et ainsi conçue : « Les représentants soussignés , dans le but de remettre à la nation le plein exercice de sa souveraineté, ont
(l)Le Président de la République à Montalembert, 17 mars 1851. (2) Montalembert au Président de laRépubhque, 19 mars 1851.