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LE DUC DE NORFOLK

sans pouvoir l'imiter. Elle était encore protestante : fille de sir Edouard Lyons, alors envoyé en Grèce et depuis commandant en chef de la flotte anglaise devant Sébastopol, il l'avait rencontrée à Athènes dans son premier voyage de jeune homme; il l'avait aimée et épousée au milieu de la sympathie attentive de l'Angleterre, sans que personne se' doutât que l'union de ces deux jeunes cœurs épris, contractée au pied du Parthénon, ne dût se pleinement consommer que sous les voûtes de Notre-Dame de Paris. » Le comte d'Arundel n'eut de repos qu'après avoir converti sa femme au catholicisme. Cette grâce leur fut accordée à l'un et à l'autre; dans un admirable élan de foi, la duchesse disait à Montalembert : « Je lui dois plus que mon bonheur, je lui dois mon âme. »

Avant de remplacer son père à la Chambre des Lords, le comte d'Arundel siégea longtemps aux Communes d'Angleterre. L'incontestable sincérité de ses convictions, la noble candeur de son âme, la droiture et l'aménité de son caractère lui conquirent bientôt une situation sérieuse. Bien qu'il ne fût pas orateur, il intervint avec autant de fermeté que de prudence dans toutes les questions où les intérêts catholiques étaient en jeu. « Je sens amèrement que je n'ai rien de ce qu'il faut pour travailler comme je le voudrais, écrivait-il à Montalembert ; mais, avec l'aide de Dieu, je ferai de mon mieux : I willdo my hest... La religion seule m'intéresse; seule, elle échauffe le sang si froid qui coule dans mes veines et le fait circuler assez pour me mettre à même de parler. »

Mais ce n'était pas la vie politique avec ses luttes si entraînantes, ses ardeurs et ses tentations qui devait posséder son âme; c'était la vie cachée en Dieu, l'humble et laborieuse carrière d'un chrétien exclusivement dévoué à ses devoirs domestiques, à l'Église et aux pauvres. Il se regardait littéralement comme l'administrateur de ses biens au service de Dieu et du prochain. « 11 n'y a pas, écrivait le cardinal Wiseman, une seule œuvre qui n'ait reçu de lui des secours permanents ou indispensables. Il n'y a pas une forme de la misère qui lui ait échappé... Partout où il y a eu une bonne et sainte œuvre à accomplir, il était là. »

Plus d'une fois, Montalembert fut le confident et le conseiller de ses charités, car Norfolk lui écrivait souvent, il le regardait comme un frère en J.-C. et avait voulu qu'il fût le parrain d'un de ses enfants (1). Aujourd'hui, dans l'oratoire où le duc de Norfolk faisait ses prières, Montalembert trouve son portrait à une place d'honneur. Il parcourt en compagnie de la duchesse les vastes salles de ce magnifique palais, qui n'a de pareil en Angleterre que Windsor, et recueille mille détails touchants sur les vertus de son ami, sur le tendre amour qui l'unissait à sa femme et dont le souvenir continue à embaumer sa vie.

« C'est là, dit-elle, qu'il s'est éteint, c'est là qu'il est demeuré étendu pendant le mois qui a suivi son retour de Spa en septembre 1860. Quand le P. Faber lui a annoncé que les médecins désespéraient de sa guérison, il s'est contenté de répondre : « Eh bien, mon père, puisque je dois mourir, que « je fasse du moins une sainte mort ! » Et depuis lors, en effet, il n'a pas eu d'autre préoccupation. Jamais une plainte n'est sortie de ses lèvres. Son visage rayonnait d'un sourire céleste, sa voix affaiblie se ranimait, redevenait forte, quand il récitait les prières de l'Église. Pendant cette lutte suprême, sa dévotion préférée était celle des cinq plaies de N.-S. et il me disait : « C'est là, dans ces saintes plaies, que je vous « retrouverai pour l'éternité. » Au moment de mourir, il m'attira vers lui et me dit : Sweet wifel (2) Puis, comme dominé par un amour plus fort encore que celui qui nous unissait, il détacha de moi ses mains défaillantes et les joignit pour répéter une dernière fois, d'une voix qu'on put à peine entendre, les noms de Jésus et de Marie. » Montalembert pleurait en écoutant ce pathétique récit. « Je sens avec confusion, écrit-il, combien je suis indigne d'avoir été honoré d'une amitié comme la sienne. »

(1) Le duc de Norfolk fut aussi, en 1856, parrain de la dernière fille de Montalembert.

(2) Chère femme!

DÉPAKT POUR L'ESPAGNE. 285

Au mois d'octobre 1865, Montalembert, après avoir parjîouru le Béarn avec deux savants de ses amis, MM. Antoine d'Abbadie et Pécoul, est venu à Oloron. De celte ville où les catholiques lui font fête, il veut franchir les Pyrénées par le Somport. En vain lui représente-t-on que le choléra désole le nord de TEspagne, rien ne l'arrête : il y a sur le versant Aragonais une vieille abbaye, San Juan de la Pena, qu'il brûle de connaître.

Le 7 octobre, à quatre heures du matin, nos trois voyageurs, quittant les délicieuses vallées du Béarn, se dirigent vers Urdos. Là, ils revêtent un attirail espagnol et, tous montés sur des mulets garnis de bats, de cacolets, de selles indescriptibles, gravissent le col de Somport. Le cortège est des plus pittoresques. Antoine d'Abbadie, qui souffre d'une sciatique et, malgré les supplications de Montalembert, s'est obstiné à être du voyage, chemine étendu tout de son long sur le dos de son mulet, la tête tournée vers la queue de l'animal; avec son béret blanc, ses longs cheveux, sa barbe inculte, il fait penser à Mazeppa. Cependant trois muletiers aragonais, coiffés d'un mouchoir en diadème, veste bleue, ceinture écarlate, culottes garnies de deux rangées de boutons de corail avec des glands verts, longent le convoi et chantent à tue tête des airs béarnais. On traverse ainsi le passage de Canfranc, dont le site est d'une grandeur et d'une désolation effrayantes. Arrivés au pied de la montagne, du côté de l'Espagne, on déjeune chez un riche entrepreneur de contrebande et l'on décide d'aller coucher à laca.

« Mais bientôt, raconte Montalembert, la nuit nous a pris, une nuit sans lune et sans étoiles, et nous avons dû chevaucher cinq heures durant à travers des chemins défoncés, impraticables, tantôt dans des lits de torrents où il y avait encore plus de blocs de rochers que d'eau, tantôt au bord d'affreux précipices, où le sentier qu'on suit s'éboule sans cesse et, dont nous ne pouvons apprécier la profondeur que par le bruit lointain des torrents qui roulent au fond. Pour comble, pen-

dant les deux dernières heures de cette lamentable marche un véritable ouragan de pluie est venu fondre sur nous et a surtout trempé notre pauvre Mazeppa qui, étant obligé de se soutenir sur ses mains, ne pouvait tenir de parapluie. Nous nous en sommes tirés en nous confiant au bon Dieu et à nos mulets. Ces animaux irréprochables savent encore mieux trouver leur chemin la nuit que le jour. Le mien n'a pas bronché une seule fois pendant les douze heures de marche que j'ai parfaitement supportées, et pendant lesquelles tout le monde a admiré mon intrépidité, malgré vos plaisanteries sur ma tournure à cheval... (1) » 11 était onze heures du soir lorsqu'ils arrivèrent à laca et s'installèrent à la posada del Catalan^ pauvre auberge tout à fait digne de Gil Blas.

Le lendemain, ils continuent leur route pénible vers San Juan de la Pena. u Une fois arrivés dans la forêt de pins, écrit Montalembert, et surtout une fois introduits par le curé de Santa Gruce de la Serra dans l'intérieur du vieux monastère abandonné, nous oublions toutes nos peines et notre enthousiasme est au comble. Nous y passons deux heures trop courtes, et si je vis assez pour écrire le tome VII des Moines d'Occident, on y trouvera le fruit de mes émotions et de mes observations en ce lieu unique, bien au-dessus de la Sainte Baume et même de Subiaco. » Cependant la nuit les surprend encore au milieu de leurs admirations. Que devenir? Us se décident à frapper chez le curé, Dom Tomas Garcia, qui les reçoit de sonmieux^ les intéresse par ses explications données en latin, « pendant que sa vieille servante édentée fait rôtir deux perdreaux pour notre souper et rit en se tenant les côtes de notre tournure et de nos exigences ».

Telle fut l'entrée de Montalembert en Espagne. Depuis 1843 il connaissait le midi de la Péninsule; il n'en visite cette fois que le nord. Huesca, Saragosse, Pampelune le retiennent plusieurs jours; à Burgos, il ne se lasse pas de contempler la cathédrale et la sublime chapelle du Connétable. « Il faudrait, répète-t-il après Charles-Quint, il faudrait mettre ce

(1) Lettre à M"« Madeleine de Montalembert, 8 octobre 1865.

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