‹ Montalembert (volume 2)Chapitre 131 sur 242 · MONASTERES EN RUINES · texte numérisé non relu

MONASTERES EN RUINES

joyau dans un écrin et le traiter comme une chose qui ne se voit pas tous les jours et qui se fait désirer. » A deux lieues au sud-est de Burgos, s'élève l'abbaye de Saint-Pierre de Cardena, la plus ancienne colonie de l'Ordre de Saint-Benoît en Espagne. Le Cid en fut le fondateur. Ses amis l'y ramenèrent de Valence, embaumé, lacé dans son armure, dressé sur son cheval de guerre; ils l'y déposèrent, non point couché dans une tombe comme le vulgaire des morts, mais assis sur un escabeau, enveloppé dans son manteau et la main sur son épée. Quatre ans après, Dofla Ghimène fut ensevelie à ses pieds. Montalembert y vient en pèlerinage, tout en relisant pour la dixième fois le Romancero du Cid. Mais il ne trouve plus dans l'antique monastère qu'un pauvre moine, Millau Sevilla, qui, pour deux réaux, lui montre les ossements desséchés de Rodrigue et de Ghimène.

Le lendemain, il se rend de l'autre côté de Burgos, à Santa Maria de las Huelgas. G'est une forteresse monastique, entourée d'une double enceinte crénelée. Aucun couvent de femmes ne fut si célèbre et si puissant dans la chrétienté. Les dames de las Huelgas avaient la seigneurie de cinquante et un bourgs du voisinage et des privilèges exceptionnels. Là, saint Ferdinand, l'intrépide et pieux monarque espagnol, se fit armer chevalier; là, Alphonse XI, Henri H, Jean P"", célébrèrent leur couronnement ; là, six infantes de Gastille, trois d^ Aragon, une de Navarre, une de Portugal, une d'Autriche vinrent chercher le repos du cloître; là, sous les tombes nues et grossièrement sculptées de l'antique église, les souverains espagnols du xiii° siècle dorment leur dernier sommeil. Hélas! la vieille abbaye, déchue comme tant d'autres de sa splendeur, n'est plus qu'une nécropole gardée par quelques pauvres religieuses.

Plus triste encore est la situation d'Ona, autre grand monastère castillan. Il subsiste tout entier, avec sa vaste chapelle, ses cloîtres superposés et ses sépultures royales, mais Montalembert n'y trouve pas même une reHgieuse pour l'accompagner. « Tout cela, dit-il, a été acheté par un ancien enfant de chœur du monastère, devenu traitant d'esclaves en Amérique, et ce magnifique monument est, depuis sa mort,

disputé par sa veuve bolivienne à sa servante qu'il avait constituée sa légataire universelle. Voilà le progrès! »

Décadence ! Décadence ! A chaque pas de ce voyage Montalembert éprouve cette impression. En vain Madrid étale devant lui ses musées et l'Escurialses grands souvenirs; en vain Tolède, « l'incomparable, l'unique )>, cherche à l'éblouir par la profusion des trésors architecturaux enfouis dans le labyrinthe de ses rues escarpées et tortueuses; Avila, patrie de sainte Thérèse, lui montre en vain ses 86 tours rondes, ses remparts du xi^ siècle et ses belles églises dorées par les lueurs du soleil levant (1); en vain les provinces basques et leurs montagnes verdoyantes lui rappellent le Tyrol et la Franche- Comté; en vain les fils de saint Ignace Taccueillent en ami dans leur monastère de Loyola , Montalembert n'est point séduit; il voit sur tout le pays planer l'ombre de la mort; il admire l'Espagne, mais comme on admire les Campo-SaïUo italiens.

« Oh! que l'Espagne était belle, s'écrie-t-il, pendant ces huit siècles merveilleux qu'elle a mis à se créer, à s'affirmer, à se délivrer toute seule et pour toujours des barbares, du joug étranger. C'a été une croisade perpétuelle, avec des miracles de vertu, de noblesse, de persévérance surtout, que nos croisés ont ignorés. L'Espagne n'a pas eu de Jeanne d'Arc, soit; mais elle a été elle-même une Jeanne d'Arc, bondissant du sein montueux et verdoyant des Asturies, du flanc décharné des Pyrénées, pour reconquérir, pied à pied et jusqu'au détroit de Gibraltar, la patrie, la liberté, la religion. C'est elle-même qui s'est ainsi reconquise toute seule de l'Ebre au Douro, du Douro au Tage, du Tage à la Guadiana et au Guadalquivir, par une série d'efforts héroïques, souvent vaincue et

(1) Cependant Avila lui fait une impression profonde. Il s'y trouve le 15 octobre, fête de sainte Thérèse, et décrit dans une lettre charmante à sa fille, M"" Thérèse de Montalembert, alors âgée de neuf ans, les vives émotions qu'il a ressenties. « Ni Huesca, ni Saragosse, ni Pampelune, ni même Burgos, malgré ses merveilleux monuments en dentelle de pierre, ne m'ont autant plu qu'Avila. Quand même je n'aurais vu que cettetseule ville, je serais récompensé de mon voyage. » Il vénère avec une piété touchante les reliques de sainte Thérèse, « principalement l'os de son doigt, du doigt de la main droite avec lequel elle a écrit tant de pages merveilleuses... Une foule de pauvresses se sont introduites à ma suite dans la chapelle et les ont baisées comme moi avec une grande dévotion... Enfin on nous a donné divers objets qui ont touché au corps de la sainte, et un sac d'amandes de l'arbre qu'elle a planté; je réserve ce petit sac tout entier pour ma chère Teresita, qui reviendra ici un jour quand je ne vivrai plus et qui y priera pour son père... »

Page 1