LES MOINES EN ANGLETERRE. SOI
stériles entre des mains ignorantes, ils leur enseignent une religion de paix, de liberté et de lumière; c'est une vie nouvelle qu'ils apportent dans un pli de leur robe, c'est une place au foyer céleste qu'ils offrent en échange de cet air qu'ils respirent, de ces arbres qu^ils abattent, de cette terre qu'ils fécondent. Le jour, la clarté, le bien-être pénètrent avec eux dans les huttes enfumées; l'image du Dieu crucifié succède aux idoles grossières qui exigeaient du sang humain. Que l'on compare ces conquêtes pacifiques, désintéressées, inspirées par un dévouement sublime, aux entreprises les plus vantées de l'égoïsme et de l'avidité contemporaines.
Les événements que nous venons de résumer forment les deux premiers volumes des Moines. A peine ont-ils paru, en 1860, Montalembert se remet à l'œuvre avec énergie. Cette fois, c'est en Angleterre qu'il nous transporte, et on en éprouve d'abord une sorte de déception. Pourquoi n'avoir pas étudié plutôt les origines chrétiennes de notre pays? S'il craignait de donner à son œuvre une étendue démesurée, pourquoi consacrer trois volumes à la conversion des Anglais? Il est évident qu'il cède à sa sympathie pour la libre Angleterre, et il nous en fait dès la première page un magnifique tableau. « Il y a dans l'Europe moderne, à sept lieues de nos plages du nord, un peuple dont l'empire est plus vaste que celui d'Alexandre ou des Césars et qui est à la fois le plus libre et le plus puissant, le plus riche et le plus viril, le plus audacieux et le plus réglé qui soit au monde... »
Mais si Montalembert aime la vieille Angleterre, infidèle et protestante, combien plus l'aime-t-il « à son aurore, à ce premier éveil où tout est grâce, pureté, fraîcheur, force virile et candeur virginale » (1)! La foi est venue à l'Angleterre des papes et des moines, des papes comme instigateurs, des moines comme instruments. Les moines ont formé le peuple
(1) Pontmartin.
anglais comme les évoques ont fait la France ; ils ne l'ont pas fait seulement chrétien; ils lui ont inspiré cet amour de la liberté qu'il possède encore. Telle est la vérité que Montalembert va établir au prix d'un immense labeur. Nous admirons aujourd'hui les origines chrétiennes de l'Angleterre parce qu'il nous les a révélées ; avant lui, personne, en France du moins, ne les connaissait. Il s'est enfoncé résolument dans le passé comme le plongeur dans les profondeurs de la mer, et comme le plongeur, il a reparu les mains pleines des perles ramassées au fond de ces âges de foi. Pareil aux moines dont il nous décrit la vie, il s'est avancé dans cette obscure et inextricable forêt historique, inexplorée depuis des siècles, il l'a défrichée, il a relevé de leurs ruines et rappelé à la vie les vieux monastères dévastés. Son œuvre est vraiment une résurrection.
Comment en quelques mots donner au lecteur une idée précise de ces trois volumes? Dès le second siècle, l'Angleterre a été évangélisée par les missionnaires romains. Mais les Anglo-Saxons ont noyé dans le sang l'Église bretonne et refoulé les Celtes chrétiens dans le pays de Galles et en Irlande. C'est au sein des montagnes de Cambrie, au milieu des bardes et des moines gallois, que nous suivons d'abord Montalembert. Quelles figures nobles et originales nous y trouvons ! Une des plus attrayantes est assurément le bon saint Cadoc, abbé de Llancarvan, qui ne cesse de prier pour le salut éternel de Virgile. En Irlande, l'Église fondée par saint Patrick est demeurée florissante et féconde. C'est un des principaux: foyers de la civilisation chrétienne dans le monde. De ses monastères, les apôtres sortent en plus grand nombre que les Grecs autrefois des flancs du cheval de Troie. De Bangor est parti Columban, l'apôtre de l'Austrasie et de l'Allemagne ; de Glonard va partir Columba pour évangéliser l'Ecosse.
Nous connaissions à peine le nom de Columba. Augustin Thierry le confond avec son homonyme, l'abbé de Luxeuil. Montalembert arrache cette saisissante figure du chaos des traditions les plus confuses, il la crée en quelque sorte, il la révèle, il la fait vivre sous nos yeux pendant tout un volume débordant de couleur et de foi. Comment ne pas