LES MOINES EN FRANCE
tout l'Occident. Ils occupent d'abord l'Italie. Cassiodore, après avoir été pendant cinquante ans l'ami et le ministre de cinq rois, fonde à l'extrémité de la Calabre le fameux monastère de Vivaria. Saint Placide, le disciple chéri de Benoit, porte en Sicile la règle de son maître et la féconde de son sang. Dans toute la péninsule, de nombreuses troupes de moines luttent laborieusement contre la dépravation des mœurs romaines et les violences des barbares.
Les voilà sur le trône pontifical avec le moine Grégoire, « le seul parmi les hommes qui ait reçu à la fois du consentement universel le double surnom de saint et de grand ». Par son génie, mais surtout par l'ascendant de sa vertu, il organise le pouvoir temporel et spirituel des papes; il défend Rome contre les empiétements des Grecs, puis contre les invasions des Lombards et ramène ces derniers de l'arianisme à la foi catholique. A cette heure même, les Francs, les Wisigoths, les Anglo-Saxons entrent en scène et inaugurent les destinées des races qui sont encore, après treize siècles, à la tête de l'humanité. Grégoire devient leur ami, leur éducateur et leur maître ; il multiplie ses efforts pour les assimiler à l'Église, pour la ployer à leurs instincts, à leurs besoins, sans compromettre l'élément traditionnel et l'autorité souveraine des pontifes romains.
Cependant Léandre, un ami de saint Grégoire, fait fleurir en Espagne l'ordre de saint Benoît et, au troisième concile de Tolède, obtient l'abjuration des Wisigoths ariens. Après lui, son frère, saint Isidore de Séville, saint Ildefonse de Tolède, saint Fructueux de Braga, sèment sur tous les points de la péninsule des monastères, garnisons avancées, qui attendront de pied ferme l'invasion mahométane, sauront la traverser et lui survivre.
Depuis quelques années, les Francs ont conquis la Gaule et se livrent en ce beau pays à leurs passions féroces et désordonnées. Qu'on se rappelle les Mérovée, les Glotaire, les Chilpéric, croisés de Brunehaut et de Frédégonde, vivant dans le crime comme dans leur atmosphère nécessaire. Alors arrivent quelques pauvres moines italiens, avec pour tout bagage un exemplaire de la règle de saint Benoît. Conduits par saint
Maur, ils s'établissent sur les bords de la Loire et de là rayonnent dans toutes les provinces. Montalembert nous décrit les rapports des Mérovingiens avec les' moines. Ces barbares offrent de singulières alternatives de libéralité ou de violence, de douceur ou de cruauté, de piété ou de fureur, selon que la passion crie ou que la foi parle, que la bête revient à ses instincts sauvages ou se laisse dominer par l'esprit chrétien. Au milieu de ces temps troublés, en cette mêlée confuse de saints et de scélérats, la douce figure de sainte Radegonde se dresse comme un lys au milieu des épines.
Sur leur chemin, les disciples de Benoît rencontrent d'autres moines, les fils de saint Golomban venus d'Irlande. De Luxeuil, leur centre d'action, ils ont déjà colonisé la Bourgogne, l'Austrasie et une partie de l'Allemagne. Montalembert nous décrit cette singulière figure de Golomban, dont l'œuvre va s'absorber et se perdre pour toujours, comme un affluent obscur dans le grand fleuve bénédictin.
M. Littré admirait beaucoup les chapitres sur les Moines et la Nature (1), où Montalembert nous montre les Bénédictins, tout en civilisant les barbares, transformant aussi lanature, qui peu à peu revenait à son état primitif. Us ne procèdent pas comme les pionniers américains, armés de toutes les ressources de la civilisation moderne. Ces sombres forêts qu'ils défrichent et changent en clairières, ces bruyères dont ils font des champs cultivés, ils y installent la prière, la charité, l'hospitalité, le refuge. Ils deviennent les détenteurs passagers de ces richesses territoriales au profit des pauvres et en l'honneur de Dieu. Les animaux qu'ils troublent dans leurs retraites, ils ne les tuent pas, ils les apprivoisent, ils les enrôlent comme des compagnons et des amis et les amènent à rentrer avec eux dans cet ensemble d'harmonie et de douceur dont ils sont les ouvriers. Ces populations indigènes qui leîî voient tout à coup paraître au seuil de leurs cabanes, ils ne les persécutent pas, ils ne leur donnent pas la chasse comme» à d'autres bêtes fauves qui gêneraient leur installation triomphante, ils leur apprennent à user de ces biens demeurés
(1) Voir son ouvrage, Rome et les Barbares.