SAINT WILFRID ET SES SUCCESSEURS
les longues vicissitudes de Wilfrid, ses fondations monastiques, ses luttes contre le paganisme et contre les traditions celtiques d'Iona, ses dépositions, ses exils et ses emprisonnements, ses appels et ses voyages à-Rome, ses dernières années et sa mort paisible dans son monastère de Ripon. Nul n'a plus fait que Wilfrid pour la propagation et l'affermissement de son ordre en Angleterre. Par cinquante ans de combats, sans qu'on puisse lui reprocher aucune violence contre les vaincus, il a ramené à l'unité les Celtes dissidents et achevé glorieusement la conversion des Iles britanniques. « Il offre le type des qualités et des singularités de son peuple , l'obstination, le courage, l'énergie laborieuse et infatigable, l'opiniâtre amour du travail, la résolution de lutter jusqu'à extinction pour son patrimoine, pour son honneur, pour son droit. »
Ce que Wilfrid a conquis par la lutte, ses successeurs l'affermissent et l'organisent ; saint Culhbert par la douceur et l'austérité de sa vie ; Benoît Riscop, en initiant les Anglo-Saxons aux lettres, à l'architecture et à l'art sous toutes ses formes ; le vénérable Bède, par sa science encyclopédique et les précieux écriis qui l'ont fait nommer l'Hérodote de l'Angleterre. En résumé, tout ce qui constitue la civilisation d'un peuple : initiation aux arts de la paix, agriculture, instruction publique, respect de la propriété et de la vie humaine, unité dans la législation, commencements de l'histoire nationale, premières libertés, premiers monuments du pays, que saisje encore? l'Angleterre doit tout cela aux moines.
« Je croyais ma tâche terminée , écrivait Montalembert à la fin de son cinquième volume; mais j'entends comme un chœur de voix douces et pures, qui semble me reprocher d'avoir laissé dans l'ombre tout un côté du grand édifice dont j'ai entrepris de reconstruire le souvenir... » Ce sont les religieuses anglo-saxonnes qui réclament ainsi, et Montalembert ne résiste pas à ce reproche; il évoque avec une délicatesse exquise les antiques abbesses, ces nobles filles des conquérants que leurs pères contemplaient avec étonnement et respect; il les montre rivalisant de zèle et d'influence avec les moines, avec les évèques même, traitant d'égal à égal avec les rois et prenant part aux délibérations des assemblées
nationales ; il nous introduit dans leurs abbayes, qui sont tout à la fois des ateliers de travail et des foyers ardents d'amour divin ; nous assistons à leurs vies toutes remplies d'œuvres admirables, et à leurs morts toutes rayonnantes de clartés célestes et surnaturelles.
Au moment où parait le .cinquième volume des Moines^ Montalembert est déjà terrassé par la maladie qui, deux ans plus tard, doit l'emporter. Son œuvre va rester inachevée, pareille à ces cathédrales du moyen âge que leurs architectes primitifs n'arrivaient presque jamais à édifier. Plus Montalembert travaille et s'enfonce à travers les siècles, plus le but qu'il poursuit recule et s'éloigne presqu'à l'infini. Après l'Angleterre où il s'est si longtemps attardé, la France carolingienne et féodale l'appelle, puis l'Allemagne, les pays slaves et Scandinaves, l'Espagne et l'Italie. Il lui faudrait au moins dix ans de santé et cinq nouveaux volumes avant même d'arriver à saint Bernard. « Je n'en viendrai jamais à bout, je le sens bien, dit-il avec tristesse, mais je marcherai quand même jusqu'à extinction. »
Après sa mort, M. le vicomte de Meaux et M. Foisset découvrent, en compulsant ses papiers, deux dossiers importants. Le premier contient 250 pages sous ce titre : Influence de l'ordre monastique sur la noblesse féodale et la société laïque jusqu'à la fin du XP siècle. L'auteur y montre cette noblesse souvent égarée par l'orgueil, par l'enivrement du pouvoir, par la violence, mais modérée et contenue par les moines et expiant presque toujours ses fautes par des merveilles d'humilité, de pénitence et de pieuse largesse. Il y décrit les services rendus par les moines à la science et à l'éducation, aux lettres et aux arts, à l'agriculture et à l'industrie dans les différentes parties de la chrétienté.
L'autre dossier, beaucoup plus considérable, ne renferme pas moins de 500 pages. Montalembert les a écrites presque d'un seul jet pendant les luttes pour l'enseignement en 18i4 et 1845. C'est l'histoire de Grégoire VII et de ses suc-