UN HISTORIEN ORATEUR
cesseurs jusqu'au Concordat de Worms en 1122. Presque tous ces papes ont été moines avant de ceindre la tiare. On y voit Grégoire VII soutenir contre l'orgueil et le despotisme de Henri IV la célèbre guerre des Investitures. Urbain II continue son oeuvre et, avec Pierre l'Ermite, prêche la première croisade, pendant que saint Anselme, leur contemporain, oppose aux desseins tyranniques du roi d'Angleterre, Guillaume le Roux, une patience et une fermeté inébranlables. Enfin Galixte lï a l'honneur de conclure avec l'empereur Henri V une paix définitive, qui assure le triomphe de l'Église et de la civilisation. Ges récits ont été publiés en 1877 et forment les tomes VI et VII des Moines d Occident ,
Nous avons raconté la genèse des Moines d'Occident et résumé bien rapidement l'œuvre de Montalembert ; il reste à la juger. Remarquable en elle-même et par la grandeur de son sujet, elle l'est encore par la manière dont son auteur l'a traitée. Toute incomplète qu'elle soit et malgré des imperfections inévitables, elle reste un monument historique de premier ordre ; la France et l'Église en comptent peu de supérieures en ce siècle. Montalembert n'est pas discuté comme orateur, il ne peut l'être davantage comme historien.
Aussi bien, en devenant historien, il est demeuré orateur. Il y a plusieurs manières d'écrire l'histoire. Guizot, et de nos jours Taine, avec une rare puissance d'analyse, raisonnent les événements, sondent les situations, dégagent du milieu des incidents particuliers l'élément général, et à travers les circonstances diversifiées à l'infini, perçoivent les principes générateurs; ils sont philosophes. Michelet, Ozanam, avec des sentiments et à des degrés divers, excellent à donner du relief et de la vie aux objets; ils ressuscitent par la magie de leur style et de leur imagination les époques et les hommes qu'ils évoquent; ils sont poètes. Montalembert ne manque assurément ni de vues générales, ni de couleur ou de pittoresque; mais ce qui domine chez lui, ce qui donne à ses
ouvrages un cachet spécial, c'est l'émotion, l'accent passionné, la sympathie communicative; il est orateur.
Ce n'est pas à Montalembert qu'il faut demander d'écrire l'histoire d'une façon impersonnelle, objective, comme on dit en Allemagne, en sorte que, l'auteur s'efFaçant, on ne voie et l'on n'entende que les faits eux-mêmes. On sent au contraire, presque à chaque page, que l'on a affaire non pas à un froid et sceptique annaliste, mais à un homme convaincu, à un homme qui lutte, qui souffre, qui s'épuise avant le temps pour quelque chose de plus grand que lui-même. Sans le vouloir, il décrit sa propre vie en ne songeant qu'à venger ses moines. Pour lui emprunter les paroles qu'il consacre à l'un de ses prédécesseurs du viii® siècle, « cet historien des âmes nous fait connaître la sienne, car qui ne reconnaît à la façon dont un homme raconte les épreuves de la vertu et de la vérité ici-bas ce qu'il saurait lui-même faire et souffrir pour elle? »
Certes les dons de Forateur se concilient merveilleusement avec les qualités de l'historien. L'alliance du génie oratoire au sens historique se reucontre chez tous les maîtres du genre, Thucydide, Tite-Live, Salluste, Tacite et Bossuet. Mais l'historien orateur est exposé à certains dangers, entre autres à la surabondance et à l'apologie passionnée. Montalembert a-t-il surmonté ces dangers? A-t-il échappé à la surabondance? Ne parlons point de son style, où l'on croit voir une source incapable de contenir ses eaux bouillonnantes et qui les laisse jaillir et couler dans tous les sens; mais rimpres-sion reste que l'auteur s'est laissé dominer par son vaste sujet, plus qu'il ne l'a dominé lui-même. A-t-il eu dès le début un plan d'ensemble bien précis, bien déterminé? On en peut douter. De là vient qu'avant même d'entamer son sujet, il a déjà, dans son admirable Introduction, répandu toutes les ardeurs, toutes les émotions, toutes les indignations de son âme; de là vient qu'il s'est attardé, trois volumes durant, sur les origines de l'Angleterre et n'a jamais abordé cette histoire de saint Bernard, but primitif de ses efïorts.
Orateur, Montalembert veut prouver autant que raconter; il écrit ou plutôt il parle comme d'une tribune ; il pose nette-