LACORDAIRE A L'ACADEMIE
le jour et cela couvre tout. Adieu, je t'embrasse et suis toujours pour toi ce que j'étais en 1830. (1) »
Depuis longtemps, Montalembert désire voir entrer Lacordaire à l'Académie française. Ce n'est pas lui pourtant, mais Victor Cousin , qui prend Finitiative de sa candidature et lui propose, en 1860, le siège laissé vacant par M. de Tocqueville. Lacordaire hésite d'abord; il lui répugne de se soumettre à la corvée des visites. Montalembert insiste et triomphe de ses objections : « C'est pour la gloire de l'Académie, beaucoup plus que pour la tienne, que je désire ton élection ; et en posant ta candidature, tu rends un vrai service à une grande institution historique et nationale, dont l'indépendance jusqu'à présent maintenue court grand risque d'être compromise. » En même temps, il indique à son ami la voie à suivre, lui gagne des adhérents et lui assure la majorité. Chose curieuse! une des objections faites contre la candidature de Lacordaire, provient de son attitude trop favorable à la guerre d'Italie, et Montalembert est chargé de lui demander des garanties sur ce point (2). Du palais même de l'Institut, le 2 février 1860, il s'empresse de lui annoncer son élection. « Je te dois en grande partie cet honneur, répond Lacordaire , qui est aussi l'honneur de la religion et des Ordres religieux, et je te remercie du fond du cœur de ce que ta vieille amitié a fait pour moi dans cette occasion. )) Un an plus tard, le 24 janvier 1861, Lacordaire, ayant comme parrains Montalembert et Berryer, est reçu solennellement par M. Guizot. Il semble bien que le xix** siècle ait rarement vu sr brillante réunion d'orateurs.
(1) Lacordaire à Montalembert, 13 avril 1861.
(2) « Il a été convenu que je t'écrirais pour te demander l'assurance formelle que, dans ton discours de réception, il n'y aurait rien qui pût blesser le sentiment de la majorité de l'Académie sur la guerre d'Italie et le pouvoir temporel du Pape. » (31 décembre 1859.) — Lacordaire répond : « Tu peux te rassurer et rassurer mes électeurs sur mes intentions à cet égard. La pensée ne me serait pas même venue de faire la moindre allusion à l'Italie, au pouvoir temporel du Pape ni à quoi que ce soit qui y touche de près ou de loin. » (2 janvier 1860.)
Cependant les auditeurs de Lacordaire à l'Académie ont remarqué son extrême pâleur. Il est visible qu'un mal inconnu le dévore. Les mois suivants, au lieu de ménager ses forces, le directeur de Sorèze achève de les consumer. Il continue de confesser et de prêcher jusqu'à épuisement, heureux de pouvoir dire à ses chers élèves : « Si mon épée s'est usée, Messieurs, c'est à votre service ! » Aussi, quand vient le mois de septembre, l'abbé Perreyve mande-t-il que le mal fait des progrès effrayants. Montalembert est consterné; il rentre à peine de son voyage de Pologne et sa santé, à lui aussi, est bien compromise. Malgré tout, il décide de partir, « d'aller se réchauffer aux derniers rayons de cette grande et sainte lumière, avant qu'elle ne change d'horizon. (1) »
Il voyage jour et nuit et arrive à Nimes le 24 septembre ; une voiture le transporte à Sorèze. « J'aperçois, dit-il, sur les marches du portail de l'abbaye, un fantôme, un vrai cadavre ambulant. Hélas ! c'est le Père Lacordaire, enveloppé d'une sorte de houppelande noire, que surmonte comme une apparition sépulcrale son visage d'une pâleur affreuse , décharné et comme sillonné par la souffrance. Je suis on ne peut plus saisi. Il m'accueille affectueusement et me mène d'un pas lent et tremblant au réfectoire où nous dînons. Après le repas, il essaie de me conduire jusqu'à la chambre qui m'est destinée au premier étage. Rarement de ma vie j'ai vu un spectacle plus douloureux que celui de cet homme si grand par le génie et le caractère, encore dans la force de l'âge et qui m'est si cher à tant de titres, se traînant péniblement, le dos voûté et se soutenant à peine à l'aide d'un bâton. Arrivé à moitié de l'escalier, une terrible syncope d'étouffement le saisit; elle le reprend dès qu'il est arrivé dans ma chambre. J'en suis épouvanté et veux appeler au secours. Il m'arrête et semble reprendre ses forces. Nous causons un peu, mais d'une façon entrecoupée par les retours de cette crise d'étouffement
(1) Montalembert à l'abbé Perreyve, 12 septembre 1861
VOYAGE A SOREZE. 321
qui lui revient après chacun de ses repas insignifiants. Il se meurt d'une extinction totale des forces vitales et il ne peut pas prendre assez de nourriture pour se remonter. (1) »
Comment peindre la douleur de Montalembert pendant ces tristes heures? Il se rend compte que tout va bientôt finir et mesure avec angoisse les progrès de l'œuvre de mort. De son côté, Lacordaire s'oublie pour son ami ; il se désole de ne pouvoir lui faire les honneurs de Sorèze ; il veut du moins qu'il visite en détail la maison et les environs et désigne le P. Mourey pour l'accompagner. Montalembert abrège ces promenades autant qu'il le peut ; il préfère s'installer dans la cellule de Lacordaire, à côté de son pauvre lit, et s'entretenir tendrement avec lui. De quoi parlent-ils? Du passé, de leur passé si rempli de luttes glorieuses, du présent si triste à tant d'égards, mais surtout de l'avenir de l'Église et de tous ces graves problèmes qui divisent les catholiques. C'est un spectacle singulièrement émouvant de voir cet homme épuisé par la souffrance, ce malade qui n'a plus qu'un souffle de vie tressaillir au nom de liberté, se redresser sur son lit et soutenir, pour la défendre, « une thèse très éloquente et très prolongée ». Il pénètre avec une lucidité merveilleuse au cœur de la question ; il expose les droits de la vérité, montre dans quel esprit et avec quelles armes il faut combattre l'erreur ; il parle en théologien précis, animé et pénétrant. Après cet effort, il semble transformé; le sang et la vie rayonnent sur ses joues amaigries : « Je ne crois pas, dit -il en souriant, que ma fin soit encore venue. Il me reste d'ailleurs à écrire trois volumes de lettres sur la vie chrétienne et un autre sur l'histoire de l'Ordre dominicain. — Oui, cher ami, répond Montalembert, mais tu ferais bien d'écrire d'abord l'histoire de ta propre vie, celle de nos premiers combats et de la restauration de ton Ordre en France. « Montalembert insiste vivement et développe les graves raisons qui lui font désirer ce travail. Lacordaire promet d'y réfléchir sérieusement.
Le lendemain, 29 septembre, est le jour du départ. Monlalembert assiste à la messe dans la chambre du cher malade.
(l) Journal, 25 septembre 186L
322 MONTALEMl^ERT.
« De 7 heures 1/2 à 9 heures, dit-il, j'ai une dernière coii' férence avec cet ami que je vais perdre, qui m'a tant aimé autrefois et que j'aime tant aujourd'hui. Il m'annonce que, conformément à mes conseils, il se décide à écrire le récit de la restauration de son Ordre en France, en y entremêlant la réfutation de l'école dont le fanatisme servile est le plus sérieux obstacle au bien ici-bas. S'il ne peut pas écrire, il dictera deux ou trois pages par jour. Puis, adieux aussi tristes que tendres, en invoquant le souvenir des trente et un* ans d'amitié intime et de sympathie presque absolue qui nous ont unis. Je l'embrasse avec larmes; il est aussi très affectueux; il me répète souvent : « Je t'aime bien !.. » Son dernier regard, en se dressant sur sa pauvre couche pour médire adieu, au moment où je franchis le seuil de sa cellule, rayonne d'une suave et vive bonté. (1) »
Lacordaire n'avait même plus deux mois à vivre et, de jour en jour, ses forces diminuèrent. Le k octobre, il voulut encore remercier Montalembert de sa visite. C'était la dernière fois qu'il lui écrivait. « Cette marque spontanée de ta vieille amitié m'est allée jusqu'au fond du cœur, lui disait-il, et je n'ai eu qu'un regret, celui de ne pouvoir te faire les honneurs de Sorèze comme je l'aurais voulu. Cela m'a fait sentir encore plus l'impuissance où je suis réduit. La grâce de Dieu me soutient et aussi les preuves que je reçois de toutes parts de l'intérêt le plus affectueux. Parmi ces marques, aucune ne m'a été plus sensible que la tienne et j'en ai dit mon Nimc dimittis. »
Il ajoutait : « Aussitôt après ton départ et selon son conseil, je me suis mis à l'œuvre pour dicter la notice que tu m'as pressé de faire. Elle marche bien et, si Dieu me donne encore quelques mois de vie, elle sera certainement terminée. Ce ne sera qu'une esquisse, mais animée et colorée et qui sera lue avec plaisir par tous ceux qui ont pris quelque intérêt à ce que j'ai fait dans le monde. (2) » Cespages qu'il dictait ainsi, avec une sûreté et une rapidité sans égale, ces pages que la mort l'empêcha d'achever, sont un vrai chef-d'œuvre, et il
(1) Journal, 29 septembre 1861.
(2) Dernière lettre de Lacordaire à Montalembert, 8 octobre I86i.