MORT DE LACORDAIRE
faut savoir gré à Montalembert de les avoir inspirées. Retiré à la Roche en Rreny pendant ce triste mois de novembre, il suivait avec angoisse les suprêmes combats de son ami. Le 7, apprenant que Lacordaire venait d'être administré, il écrivait : « Il n'y a plus qu'à baisser la tête sous le joug de la volonté mystérieuse de Dieu et à demander la grâce d'une mort résignée comme la sienne. » La fatale nouvelle arriva le 22, et atteignit Montalembert « jusqu'au fond du cœur ». Ce sont les expressions même de son Journal :
« Quelque préparé que je fusse au coup impitoyable qui vient de nous frapper, écrivait-il à l'abbé Perreyve, ce coup ne m'en a pas moins navré. Vous aimiez tendrement le P. Lacordaire, mais vous ne pouvez, à votre âge, vous faire une notion exacte de ce qu'est une perte pareille pour un homme qui était depuis plus de trente ans habitué à contempler cette grande lumière avec la plus confiante intimité et la plus sincère admiration. Tendrement unis par le cœur dans notre jeune âge, j'avais toujours continué, malgré l'extrême diversité de nos carrières et d'inévitables dissentiments sur certains points, à aimer son âme et sa gloire plus que personne n'a pu l'aimer ici-bas. Je me croyais sûr de le précéder dans l'autre vie et je me demande encore comment il se fait que, avec une constitution si robuste et une vie si régulière, il ait pris les devants! (1) »
Montalembert ne devait pas être l'historien de Lacordaire ; mais, de toutes parts, on le pressait de rendre hommage à l'ami disparu, de rappeler aux catholiques ce qu'avait été l'homme illustre qu'ils venaient de perdre. Il hésitait. « Je ressens, disait-il, en voulant parler de lui, autant de trouble que de tristesse. Le silence semble seul convenir à une grande douleur, surtout quand il s'y mêle un grand regret... Je suis trop sûr d'avance de ne pas faire ce que je voudrais, de ne pas rendre justice à cette vie si grande, si pure et si pleine. » Cependant, après avoir relu les écrits de Lacordaire et ses nombreuses lettres, il se décida à quitter ses vieux moines pour présenter aux lecteurs du Correspondant le grand moine du xix^ siècle.
Pouvait-il ne pas être éloquent? il écrivait avec ses larmes ; il racontait sa propre vie, sa vie entremêlée à celle de son
(1) Montalembert à l'abbé Perreyve, 29 novembre 1861.
ami comme l'étaient leurs Ames en ces débuts passionnés de leur vie publique; il évoquait les combats de F Avenir et cette lutte fraternelle de Tamitié chrétienne contre le génie fascinateur de Lamennais. On avait oublié, on retrouvait avec émotion cette première éloquence de Lacordaire, « bouillonnante encore, comme le jet d'une source mêlée de pierres et de sable (1) », jusqu'au moment où elle promène entre des rives plus hautes ses flots apaisés et majestueux. Voici en effet Notre-Dame et ses milliers d'hommes enthousiasmés, frémissants à la voix du nouveau prophète; puis voici Rome, la Quercia, le cloître avec ses austérités sublimes, toute cette longue suite d'épreuves et de sacrifices qui aboutirent au rétablissement en France de l'Ordre de Saint-Dominique. Montalembert arrive à la Révolution de Février, et sa plume, loyale avant tout, ne cache point les dissidences qui, à cette époque orageuse, l'ont séparé de son ami; il rappelle de même les illusions de Lacordaire sur l'Italie, marque nettement son hostilité contre l'Empire et sa réprobation énergique de l'école de V Univers.
Ce travail, publié d'abord dans le Correspondant^ parut ensuite en volume Que dire de ce livre? C'est un hymne sublime à l'amitié, à l'honneur, à la foi, à tous les nobles sentiments de l'âme humaine. Montalembert n'a rien écrit de plus capable d'inspirer à la jeunesse de généreuses vertus. On dirait un vaste tableau dans lequel deux grands peintres ont lutté de génie, et l'on ne sait ce qu'il faut le plus admirer des citations de Lacordaire, perles précieuses enchâssées par l'auteur dans son récit, ou des développements éloquents qu'il donne lui-même à sa pensée (2).
(1) Aug. Cochin.
(2) Parmi les nombreuses lettres que Montalembert reçoit à l'occasion de son livre, j'en trouve une assez curieuse, datée de la prison de Sainte-Pélagie et signée Eugène Pelletan : « J'ai dévoré cette belle Vie d'enthousiasme, écrit-il; elle a porté un rayon de soleil dans ma cellule; ce n'est pas qu'il n'y ait plus d'une page aussi que ma conviction doit contredire et qu'elle voudrait, non pas arracher, ce serait une profanation, mais atténuer. N'importe : la liberté souffle largement dans votre oeuvre; on y vit, on y respire. Reprenons tous un nouveau point de départ ; marchons, laissons brûler Sodome et ne retournons pas la tête en arrière. » 6 avril 1862.