UNE REUNION A LA ROCHE EN BRENY
Un seul nuage vint troubler la joie de cette réunion intime : M. de Falloux fut atteint d'une de ces crises névralgiques auxquelles il était sujet. Gomme il supportait ses vives souffrances avec une grande sérénité, Montalembert lui exprima l'édification qu'il en ressentait : « Que voulezvous, mon cher ami, répondit M. de Falloux, je ne suis pas pieux, je ne dis pas mon chapelet tous les jours, je ne communie pas tous les dimanches et ne puis avoir devant Dieu d'autre mérite que mes souffrances. Je ne veux pas diminuer par mes plaintes pendant le jour ce que peuvent me valoir mes nuits d'angoisse aux yeux du Seigneur... Je suis encore dévoré du besoin d'agir, de parler, d'écrire; mais je vois bien que Dieu ne m'a pas donné d'autre besogne ici-bas que de souffrir. (1) »
Le dimanche 12, ces généreux chrétiens, après avoir assisté aux vêpres de la paroisse, se confessèrent. Le lendemain, M^^Dupanloup célébra la messe dans la petite chapelle du château ; tous voulurent communier de sa main et consacrer ainsi une fois de plus au service de J.-C. et de son Église leur vie et leur amitié. Déjà M. Gochin s'était agenouillé sur la marche de l'autel, lorsque l'évêque se retourna et, sous le coup d'une vive émotion, prononça ces paroles :
« Messieurs,... je sens bien que dans mon cœur je vous donne un autre nom; mais il ne s'agit pas ici de moi qui ne suis rien. Il y en a ici un autre qui est tout, qui est au milieu de nous et qui vous dit : Vous êtes mes amis. Vos estis amici mei.
a Oui, vous êtes mes amis, parce que vous avez persévéré avec moi dans les épreuves : Permansistis mecum in tentationibus mets. Ma cause est la vôtre; vous avez combattu, vous avez supporté pour moi; depuis longtemps, aujourd'hui, toujours...
«... En ce moment solennel et touchant où il va descendre en personne dans vos âmes, ranimez donc votre foi et votre amour.
«... Écoutez bien sa voix. Il vous dit d'être fidèles et charitables ; d'être patients, patients envers les hommes, patients envers les événements; parce que les uns et les autres sont dans sa main, qu'il atteint son but avec force et suavité, mais par des voies qui ne sont pas les nôtres, et avec des délais qui ne sont pas à la mesure de notre si courte vie !
u Soyez pieux; unis à Dieu par la pensée et l'amour, ne laissez pas le trouble extérieur, même lorsqu'il est causé par le désir de servir Dieu,
(1) Journal, 12 octobre 1862.
envahir ce fond de votre âme où vous devez l'adorer et le servir de plus en plus.
« Je prie pour vous. Priez aussi pour moi, qui ai tant à combattre et qui suis si faible. Et que ce Dieu, dont vous voulez être à jamais les vrais amis et les généreux serviteurs, vous bénisse, vous, vos amis et toutes ces chères âmes qui vous entourent et qui prient tous les jours pour
vous. (1) ))
Quelques mois plus tard, pour perpétuer le souvenir de cette scène touchante, Montalembert fit placer dans la chapelle de la Roche cette inscription composée par M. Foisset :
In hocsacello,Felix,AurelianensisepiscopuSypanem verbi trihuit et panem vitœ christianœ amicorum piisillo gregi, qui, pro Ecclesia libéra in patria libéra commilitare jamdudum soliti, annos vitœ reliquos itidem Deo et libertati devovendi pactiim instaiirare.
Die Octob. XII, A. D. MDCCCLXIL
Aderant Alfredus cornes de Falloux, Theophihis Foisset, Aiigustinus Cochin, Carolus cornes de Montalembert; absens quidem corpore, prœsens autem spiintu, Albertus princeps de Broglie.
« Dans cet oratoire, Félix évêque d'Orléans, a distribué le pain de la parole et le pain delà vie chrétieone à un petit troupeau d'amis qui, depuis longtemps accoutumés .à combattre ensemble pour l'Église libre dans la patrie libre, ont renouvelé le pacte de vouer de même le reste de leur vie à Dieu et à la liberté.
« 12 octobre 1862.
« Étaient présents : Alfred comte de Falloux, Théophile Foisset, Augustin Gochin, Charles comte de Montalembert; absent de corps, mais présent d'esprit, Albert prince de Broglie (2).
(1) Mer Lagrange, Vie de M«^ Dupanloup, II, 395. Le texte de cette allocution a été conservé par M. Aug. Cochin.
(2) En 1871, l'année qui suivit la mort de Montalembert, M.Louis Veuillot, en résidence à Époisses chez M. de Guitaut, visita le château de la Roche, alors inhabité, pénétra dans la chapelle, copia l'inscription que nous venons de rapporter et la dénonça au monde catholique comme l'acte de naissance « d'une secte de catholiques selon Cavour,... d'une coterie misérable ». L'allo-