RELATIONS AVEC M«' DUPANLOUP
— « Mon cher Seigneur, répond Montalembert, que vous êtes bon d'avoir bien voulu penser à moi ! Il est littéralement vrai que j'allais vous écrire, au moment où votre lettre m'est arrivée ce matin. Il me semble que ma voix vous aurait manqué au milieu du concert d'éloges dont vous devez être un peu assourdi. J'ai du moins l'amour-propre de croire que vous vous seriez aperçu de mon silence. Mon cœur, vous le savez, incline beaucoup plus du côté des vaincus que des triomphateurs : ceux-ci en général me laissent froid et défiant. Mais votre triomphe est avant tout celui de l'Église, de la vérité et de l'honneur : c'est pourquoi j'en jouis sans réserve et sans défiance aucune. D'ailleurs il vous serait exclusivement personnel que j'en jouirais encore, parce que je vous aime sincèrement et vivement. Je suis même étonné de ce que mon affection pour' vous ait grandi et augmenté avec les années au lieu de diminuer. Je ne sais pourquoi l'on dit que le cœur se refroidit en vieillissant : je ne m'en aperçois pas le moins du monde. J'aime beaucoup moins de choses et de gens qu'autrefois : mais jamais je n'ai mieux et plus aimé ce qui a survécu dans les affections de ma jeunesse aux naufrages et aux injures du temps. (1) ))
La réponse de Tévêque n'est pas moins affectueuse :
(( ... Mon inclination pour vous retrouver, lui dit-il, est égale à cette profonde tendresse de cœur que j'ai toujours eue pour vous, que les ans et les orages ne font qu'accroître et qui devient, depuis quelque temps, une sorte de fièvre, relativement à vos Moines d'Occident, pour lesquels il faut absolument que je vous revoie à fond. (2) »
Au retour du voyage d'Ecosse que nous avons raconté, Montalembert vient à Orléans et passe une journée avec M^"^ Dupanloup, sous les ombrages de la Chapelle Saint-Mesmin. Il faut bien que l'évêquelui rende sa visite, et une réunion est projetée à la Roche pour le mois d'octobre. Montalembert énumère toutes les raisons de cette visite : MM. de Falloux, Cochin et Foisset se font une fête de le rencontrer; le prince de Broglie, successeur de Lacordaire à l'Académie française, désire soumettre à l'évêque son discours de réception :
(( Votre grande chambre verte restera toujours inaccessible et inviolable. J'en ai même une autre nouvellement arrangée à vous offrir, où
(1) 30 juin 1862.
(2) 2 juillet 1862.
il y a quatre fenêtres donnant dans quatre directions différentes et où l'on n'entend d'autre bruit que le vent — Songez que nous sommes tous les deux sur le déclin de la vie, et qu'il nous reste bien peu de jours à passer ainsi l'un avec l'autre dans une communauté de vues et de sentiments qui a commencé il y a bientôt quarante ans (1826), qui a traversé bien des épreuves, et qui est pour moi un bonheur et une vraie gloire. Je suis bien sûr aussi qu'elle ne vous est pas indifférente. (1) »
Le jeudi 9 octobre, M^"" Dupanloup était à la Roche ; MM. Foisset et de Meaux s'y trouvaient déjà; MM. de Falloux et Cochin arrivèrent le lendemain; le prince de Broglie ne put qu'envoyer à ses amis son discours de réception. Ils passèrent quatre jours ensemble, s'entretenant de l'Eglise, de la question ronn aine, du Correspondant, du réveil de l'opinion parlementaire et des prochaines élections. Montalembert savait qu'une série de propositions, résumant les principales erreurs modernes et dressée par son ancien ami M^"^ Gerbet, venait d'être soumise à l'examen des congrégations romaines. C'était le futur Syllabus. Une de ces propositions condamnait implicitement le libéralisme et tout projet de réconcilier l'Église avec la société moderne. Montalembert s'en inquiétait et suppliait l'évêque d'Orléans de prévenir le dessein de leurs adversaires par un ouvrage qui établirait : l*" ce que- veut la société moderne et ce qui lui manque ; â'' comme quoi ce qu'elle veut est non seulement utile, mais indispensable a l'Église; 3* mais comme quoi ce qui lui manque ne peut lui être fourni que par l'Église. (2) — « Rien ne saurait être plus important et plus urgent que ce travail, disait-il. Permettez-moi d'ajouter que vous ne retrouverez jamais une occasion aussi favorable, ni une autorité égale à celle dont vous êtes investi dans l'Église universelle, depuis votre dernier voyage de Rome. » M^"^ Dupanloup promit de s'en occuper activement. L'accord le plus complet ne cessa de régner entre eux. « L'évêque, M. de Falloux et moi, écrivait Montalembert, formons un faisceau que la mort seule pourra rompre, s'il plaît à Dieu de nous conserver tels que nous sommes. »
(1) 5 et 13 septembre 1862.
(2) Ce senties principales idées des discours de Malines.