‹ Montalembert (volume 2)Chapitre 158 sur 242 · VOCATION RELIGIEUSE DE SA FILLE · texte numérisé non relu

VOCATION RELIGIEUSE DE SA FILLE

père, se jette dans ses bras et lui dit en pleurant : « Il faut que je vous quitte! » Elle lui annonce que sa vocation religieuse, étudiée et méditée pendant cinq ans dans son cœur, est dévenue impérieuse. Montalembert demeure comme foudroyé : « Je ne crois pas, dit-il, avoir jamais éprouvé dans ma vie si orageuse une douleur plus subite et plus cuisante. (1) » Sainte Thérèse parle quelque part d'un aigle puissant qui fond tout à coup sur les âmes et les enlève, sans qu'on ait pu prévoir l'heure de sa venue, ni même entendre de loin son vol. Montalembert subit quelque chose de semblable ; il semble qu'on lui arrache l'âme. Quand il s'est ressaisi, il s'enquiert auprès de sa fille des motifs qui la font agir. « Plus je l'interroge, ditil, plus j'admire la fermeté de sa résolution et la beauté d'une vocation qui découle non d'aucun mécompte, ni d'aucune souffrance, mais de la seule idée qu'il y a mieux à faire ici-bas: pour servir Dieu qu'à mener une vie heureuse et paisible. Elle aime le monde, la vie active et animée, elle jouit de tout cela, mais elle aime Dieu bien davantage et jouit plus encore de tout sacrifier pour lui. » En vain Montalembert la suppliet-il de retarder de quelques semaines l'accomplissement de son dessein et d'accorder aux siens le léger adoucissement d'un séjour en commun à la campagne; Catherine oppose aux prières de son père une résistance pleine de tendresse et de fermeté. Le bon Dieu la presse, dit-elle, et on ne peut lui résister sans une grande faute, car il est maître des voies de chacun et aussi du temps. Quant à ces jolis endroits de la Roche et de Maîche, témoins de son heureuse jeunesse, elle en emportera dans son cœur les chères images, mais elle doit les laisser pour quelque chose de meilleur, qu'elle ne voit pas encore, mais qui la dédommagera certainement un jour de son sacrifice.

Qui eût suivi Montalembert dans la journée du 7 juin 1853, l'eût vu se diriger vers l'église Saint-Sulpice et s'agenouiller dans la chapelle de la sainte Vierge. C'est là qu'au milieu des ^princi pales crises de sa vie il est toujours venu chertîher la ^lumière et la consolation. Pendant deux heures il y reste en

(1) Journal, 5 juin 1863.

3'j4 MONTALEMBERT.

proie à ses solitaires angoisses; il y épanche ses larmes avec ses prières. Il ne lutte pas contre Dieu, loin de là; mais il implore ardemment la force qui lui manque, la force d'accepter son sacrifice à la manière d'Abraham. La volonté de Dieu l'accable ; tant qu'il ne l'embrassera pas avec une obéissance pleine d'amour, il le sent bien, le fer restera dans la plaie, y entretenant une indicible douleur. Quelques jours après, il communie une dernière fois avec sa fille, puis il la conduit au couvent des Dames du Sacré-Cœur, à Conflans. « Aimez-moî toujours, lui dit-elle en le quittant, et si ce n'est plus comme un enfant de joie, donnez-moi le sentiment particulier qu'on a pour l'enfant de ses douleurs; elles seront vives pour le temps, mais quel centuple nous recueillerons tous dans l'éternité, si nous sommes vaillants ! »

Le lendemain, Montalembert s'enfuit à la Roche en Breny; il y arrive par une splendide journée d'été. « Les bois et les environs du château sont dans toute leur beauté. » Mais l'image de sa fille le poursuit ; tout lui parait comme dépeuplé, et rien ne le distrait de sa peine. « Je ne puis tarir^ dit- il, la source des larmes que fait couler ce grand dépouillement de moi-même. » Pour le consoler, ses amis s'empressent; ils lui font entendre des paroles d'une beauté sublime qui endorment un instant la blessure de son cœur :

«Mon ami, lui écrit l'évêque d'Orléans, Dieu ne nous traite vraiment selon sa grande miséricorde que quand il nous blesse au cœur et dans le meilleur, le plus intime et le plus pur de notre cœur... Je ne puis m'empècher de voir là le prix spécial de vos travaux monastiques. Vous avez dit et écrit d'avance ce qui vous arrive : il était juste de le faire après l'avoir dit. Vous ne pouviez vous immoler vous-même, Dieu vous a pris votre fille; Une l'a pas prise seulement dans la mort', il l'a prise toute vivante, et votre cœur, pleurant toujours, ne la verra que de loin, toujours vivante et immolée... Ainsi Dieu accomplissait déjà ses merveilles et ces jeux où il se plaît, au fon 1 de cette âme, en cette jeune créature si brillante et si vive, mais en qui on entrevoyait bien parfois que, sans rien mépriser, elle en viendrait peut-être à tout dédaigner un jour et, pour parler sa langue, à ne chanter que le Magnificat.... (1) »

(1) iM''" Dupanloup à Montalembert, 14 août 1SG3.

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