UNE PRISE D'HABIT A CONFLANS
Après M^ Dupanloup vient Augustin Cochin, et les paroles qu'il adresse à son ami sont plus belles encore :
« Je ne suis pas du nombre de ces consolateurs qui s'édifient sans frais du martyre d'autrui, et ces deux sentiments sont bien gravés dans mon âme quand je pense à votre fille et à vous : je l'admire franchement et je vous plains franchement. Puis, quand je veux vous le dire, je ne sais plus que dire; rien ne prouve notre néant comme le désir et l'impuissance de consoler ou de soulager ceux qu'on aime. Nous n'avons pas le choix des moyens, nous n'en avons qu'un, la prière à Dieu, pour lui demander de faire ce que nous ne pouvons pas faire. Je le prie pour vous et je le conjure de vous donner une conviction croissante de la présence de Jésus-Christ sur la terre. C'est un vivant; il est là qui nous regarde quand nous nous croyons seuls; il est là, et il est le maître, aussi absolu que miséricordieux; il n'est pas seulement la conséquence de raisonnements bâtis dans l'esprit, l'objet de notre imagination quand nous fermons les yeux et que nous échauffons nos ferveurs artificielles; il est là, nous avons à compter, à vivre, à mourir avec lui. Je bénis votre sainte, aimable et valeureuse enfant d'avoir réveillé en moi cette croyance trop endormie au Dieu vivant qui l'a si visiblement appelée; je ne puis penser à elle, sans le voir debout, à deux pas de moi, et sans m'incliner. (1) »
Quatre mois se passent, pendant lesquels la vocation de M'''' de Montalembert ne fait que s'affermir. « Ma sécurité sur l'appel de Notre-Seigneur, dit-elle, est aussi complète qu'elle pourra jamais Têtre. » Le 26 octobre, a lieu à Conflans la cérémonie de la prise d'habit qui renouvelle toutes les douleurs de Montalembert. Laissons M. Cochin nous raconter les émouvants détails de cette journée :
« Faites-vous à vous-même le tableau : une église haute, élégante et claire; au milieu, dans les stalles, quarante religieuses et un essaim de jeunes filles; dans les côtés, des parents, des amies comme M"^« de Coûtant; tous les enfants Montalembert et Mérode; deux amis, M. Steinmetz et moi; le silence animé par un orgue solennel et mélancolique, et sur tous ces figurants secondaires, ce reflet mêlé des lumières et du jour qui donne aux églises une teinte particulière, sorte d'image du combat de la nature et de la foi dans nos âmes, à l'attente de la cérémonie; devant l'autel orné de fleurs, un prie-Dieu de satin bleu, mais un seul; une corbeille élégante contenant uh voile de lin.
« A neuf heures a commencé le mariage, car c'était un mariage qu'on célébrait. La famille est entrée : la mère d'abord, ferme, digne, presque fière, et allant d'un pas rapide avec ses dernières filles au pied de
(1) Aug. Cochin à Montalembert, 18 novembre 1863.
l'autel; puis le père, notre ami, vrai père, accablé par ses larmes et semblant ralentir ses pas et gagner encore du temps, une minute, une seconde, avant de toucher au moment, à la place du sacrifice. Vous souvient-il du beau cri : Qui m'aimera jamais comme elle? L'évèque d'Orléans a paru à l'autel, plus homme qu'évèque, avec plus de larmes que de paroles : puis une sœur a amené la fiancée au prie-Dieu : elle était souriante, colorée, tranquille, belle avec la guirlande de mariée, la robe et les souliers de satin, les gants blancs, les cheveux charmants, la démarche élégante. Vous souvient-il de ce gracieux visage, un peu moqueur, observant tout sans se livrer, et comme une abeille qui passerait sur les fleurs en leur disant : « Je vous aime, mais vous n'avez pas en core le miel que je veux. « Cette fois, elle semblait arrivée à la béatitude de la possession. L'évèque a parlé, s'entrecoupant à chaque mot; puis il a béni le voile, l'a posé sur la tête de la fiancée, lui disant : « Son « joug est doux et son fardeau léger. «
« On l'a emmenée; puis elle est revenue en robe de bure, gants de laine, bonnet, ce bonnet qui immole tout attrait, mais laisse encore la beauté du regard et de l'expression; et elle s'est agenouillée sur le même prie- Dieu solitaire, attendant le divin époux qui allait descendre sur l'autel. A la communion, à ce baiser que Dieu daigne recevoir de l'homme et lui rendre. M""® de Montalembert, admirable de force et de recueillement, s'est placée près de sa fille avec M"^ Madeleine ; le pauvre père s'est affaissé au coin de la balustrade, comme s'il n'avait pas la force de frôler cette robe noire et ce voile léger, murs dressés entre son enfant et lui. Dieu s'est chargé de le fortifier, comme nous le lui demandions tous en pleurant, mêlant au sacrifice le sang de l'âme, comme saint Augustin appelle les larmes. Elle s'est relevée, la jeune sœur, avec tant de vaillance et d'illumination dans son humilité ! Puis, la messe finie, elle est allée embrasser une à. une les sœurs, comme on embrasse une nouvelle famille après la messe du mariage, avant de quitter sa mère. Quelques minutes après, elle venait au milieu de nous, riante, heureuse, prenant dans ses deux mains la tête de son père et lui redisant : « Ne querellez « point votre gendre, c'est Dieu! (1) »
Peu à peu, sous l'action de la grâce, la douleur de Montalembert se transforma. Au fond de son sacrifice, Dieu lui ménagea les plus douces consolations. Que de fois, au milieu des amertumes et des souffrances qui accablèrent ses dernières années, sa fille parut à ses côtés comme une sainte amie, comme l'ange du jardin de Gethsémani, pour le consoler et le fortifier! L'heure n'est pas venue de révéler ces touchants mystères des âmes, mais il faut redire l'acte de foi sublime
(1) Aug. Cochin à M. de Falloux, 28 octobre 1863.