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L'EGLISE ET LA DEMOCRATIE

mille hommes) se lève et racclame : « Vive le fils des croisés! Vive le comte de Montalembert! » Les cardinaux de Malines et de Westminster, les évêques de Gand, de Namur et de Tournai s'empressent autour de lui. Il prend la parole le soir même, parlant assis à cause de sa grande fatigue, et tenant son discours à la main, comme à l'Académie française. Mais bientôt l'intérêt du sujet, l'importance de l'auditoire, sa sympathie qui se manifeste par des applaudissements chaleureux, enflamment l'orateur, et il parait, en ce dernier discours de sa vie, plus éloquent qu'il ne l'a jamais été.

Montalembert expose d'abord les motifs qui l'ont amené à Malines : rendre hommage à la libre et religieuse Belgique, se retremper au grand air de la vie publique qu'on respire en ce pays.

« La vie publique, ce glorieux apanage des nations adultes, ce régime de liberté et de responsabilité, qui enseigne à l'homme l'art de se confier en soi et de se contrôler soi-même {seJf reliance and self control), c'est là ce qui manque le plus, en dehors de la Belgique, aux catholiques modernes. Ils excellent dans la vie privée, ils succombent dans la vie publique. Ils y sont, sans cesse et partout, primés, dépassés, vaincus ou dupés par leurs émules, leurs antagonistes ou leurs oppresseurs; tantôt par les incrédules, tantôt par les protestants; ici par les démocrates, là par les despotes. »

Pourquoi cela? Parce que les catholiques n'ont pas encore pris leur parti de la grande révolution qui a enfanté la société nouvelle, la vie moderne des peuples. Beaucoup d'entre eux sont encore par le cœur, par l'esprit, et sans trop s'en rendre compte, de l'ancien régime, c'est-à-dire du régime qui n'admet ni l'égalité civile, ni la liberté politique, ni la liberté de conscience. Or, quelles qu'aient été les beautés de l'ancien régime, il est mort et ne ressuscitera jamais. Quels que soient les défauts du nouveau régime, il existe :

« La société nouvelle, la démocratie, pour l'appeler par son nom, existe ; on peut même dire qu'elle existe seule, tant ce qui n'est pas elle a peu de force et de vie. Dans une moitié de l'Europe elle est déjà souveraine; elle le sera demain dans l'autre moitié, et elle ne changera ni de principe, ni de naUire tautque nous vivrons... Je regarde devant moi et je ne vois partout que la démocratie. Je vois ce déluge monter, monter toujours,

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tout atteindre et tout recouvrir. Je m'en effraierais volontiers comme homme; je ne m'en effraie pas comme chrétien, car en même temps que le déluge, je vois l'arche. {Longs applaudissements.) Sur cet immense océan de la démocratie avec ses abîmes, ses tourbillons, ses écueils, ses calmes plats et ses ouragans, l'Église seule peut s'aventurer sans défiance et sans peur. Elle seule n'y sera pas engloutie. Elle seule a la boussole qui ne varie point et le pilote qui ne fait jamais défaut. »

Dans l'ordre nouveau, les catholiques auront à combattre, mais rien à redouter. « Si nous abordons franchement et courageusement ce nouveau monde pour y élever nos autels, y planter notre tente, le féconder par nos travaux, le purifier par notre dévouement et y lutter contre les dangers inséparables de la démocratie, avec les immortelles ressources de la liberté; si nous savons comprendre et accomplir cette tâche, nous y serons, non pas inattaquables, mais invincibles. »

11 s'agit de corriger la démocratie parla liberté et de concilier le catholicisme avec la démocratie. Celle-ci, toujours ballottée entre l'esprit révolutionnaire et le despotisme, cherche son équilibre. A nous de le lui donner. Mais pour exercer sur elle une action féconde, il faut en accepter les conditions vitales, renoncer au vain espoir de voir renaître une monarchie absolue, favorable au catholicisme, désavouer sans relâche tout rêve théocratique, proclamer l'indépendance du pouvoir civil, le droit qu'a chacun d'aspirer à tout, c'est-àdire l'égalité politique, puis la suppression de tout privilège et de toute contrainte en fait de religion, c'est-à-dire la liberté des cultes. Le temps des privilèges est passé pour l'Église. La liberté est pour elle le premier des biens et elle ne peut plus être libre qu'au sein de la liberté générale. Dans cette solidarité de la liberté du catholicisme avec les libertés publiques, Montalembert voit un progrès immense. Il a soin d'ailleurs de déclarer qu'il ne fait point de théorie, encore moins de théologie, qu'il se place sur le terrain des faits et parle en homme politique et en historien. Or, qu'enseigne l'histoire? Toutes les tentatives faites sous Louis XIV, sous la Restauration et plus récemment sous Napoléon III pour consolider l'autel en l'appuyant sur le trône, ont misérablement échoué; au contraire, toutes les fois que l'Eglise a lutté contre ses adversaires avec résolution, avec indépendance, en se plaçant sur le terrain du droit commun, l'Église a remporté la victoire.

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