LA LIBERTE DE CONSCIKNCE
Le 21 août, Montalembert reprend la parole; il précise d'abord l'objet de son discours et l'on peut regretter qu'il ne Tait pas fait avec plus de force encore. Est-il besoin de dire qu'il repousse avec horreur « la ridicule et coupable doctrine qui tient que toutes les religions sont également vraies et bonnes en elles-mêmes, ou que l'autorité spirituelle n'oblige pas la conscience ». Avec les fidèles évêques qui ont approuvé la Constitution belge, « j'admets pleinement, dit-il, la distinction si justement consacrée entre l'intolérance dogmatique et la tolérance civile, l'une nécessaire à la vérité éternelle et l'autre nécessaire à la société moderne ». Cette distinction essentielle, catégorique, que l'on n'a pas assez remarquée, réfute par avance la plupart des objections faites à Montalembert à propos de ce discours. Aussi bien, il ajoute qu'il ne revendique point la liberté de conscience contre l'Église, mais contre l'État et ses prétentions à imposer la vérité religieuse par des décrets ou des châtiments corporels.
« A Dieu ne plaise, dit-il encore, que je prétende discuter un dogme, dresser un formulaire, inventer ou corriger une théologie. Je ne saurais assez répéter que je ne fais pas de la théologie, mais de la politique et surtout de l'histoire. Toutes les fois que je parlerai de l'Église, ce ne sera pas en interprète de ses lois ou de ses doctrines, mais en simple chrétien, en homme politique, dominé par le sentiment de ce qui est possible et de ce qui ne Vest plus. Et là même, je ne professe pas une théorie absolue, mais une doctrine pratique, tirée de la leçon des événements; je n'entends pas transformer en question d'orthodoxie une question de conduite. En un mot, je ne me donne pas pour un docteur, mais pour un soldat et un soldat d'avant-garde, obligé de se rendre compte du terrain où il doit combattre. »
Non seulement il ne se place point sur le terrain théologique, mais il déclare qu'il parle uniquement pour le temps actuel, sans vouloir juger ou condamner le passé :
« Je ne juge ni ne condamne les combinaisons si diverses qui ont présidé dans le passé aux rapports de l'Église avec les États. Pour juger le passé, il aurait fallu y vivre; pour le condamner, il faudrait ne rien lui devoir. L'Europe lui doit d'èLre demeurée chrétienne. »
Ces réserves faites, et il convient de ne point les perdre de vue, l'orateur déclare que la liberté de conscience est à ses yeux « la plus précieuse, la plus sacrée, la plus légitime, a plus nécessaire ». Il en fait un magnifique éloge et se demande pourquoi les catholiques la regardent avec défiance.
— La liberté de conscience a une origine anti-chrétienne, disent ses adversaires. Non, répond Montalembert ; elle a au contraire la même origine que le christianisme; c'est par elle que l'Église a été fondée, a opéré toutes ses conquêtes et réparé toutes ses défaites. — La liberté de conscience est surtout invoquée par les ennemis de V Église, dit-on encore. Je le nie, répond Montalembert. Ce n'est pas contre nous qu'on l'invoque, c'est contre nous qu'on la viole et même qu'on l'a toujours violée. En vain la tourbe des écrivains superficiels répète à l'envi que la réforme a été faite au nom de la liberté de conscience. Jamais elle n'a été plus odieusement outragée que par le protestantisme et la révolution française, les deux plus redoutables adversaires de l'Église.
— Nous avons plus à y perdre qu'à y gagner, ajoute -t-on enfin. Au contraire, réplique Montalembert. Nous seuls en avons besoin, car nous seuls alarmons les oppresseurs de la conscience religieuse. Dans le passé, la foi catholique n'a rien dû, ou presque rien, à l'emploi de la force, de la contrainte matérielle contre ses adversaires. En tout cas, ce système est voué à une impuissance radicale dans le siècle où nous sommes. L'Italie^ l'Espagne et le Portugal le prouvent assez. Partout, à l'heure actuelle, en Amérique, en France, en Angleterre, en Suisse, en Turquie, en Suède, en Russie, l'Église ne peut se défendre, ne peut vivre qu'à l'abri du principe de la liberté de conscience. Le plus insensé des rêves serait de supposer qu'on peut obtenir, n'importe où, l'entière liberté des consciences catholiques avec l'asservissement ou simplement la gêne de celles qui ne le sont pas. Est-ce un malheur? Est-ce un progrès? En tout cas, c'est un fait. Et Montalembert cite à l'appui de sa thèse nombre d'évêques : Frayssinous, Parisis, Salinis, Ketteler et bien d'autres, qui, en ce siècle, ont réclamé hautement la liberté de conscience comme suffisant à l'Église, en dehors du privilège.