LA LIBERTE DE CONSCIENCE
Il en conclut : 1** que l'Église peut parfaitement s'accorder avec l'État moderne qui a pour base la liberté religieuse; 2° que chacun est libre de trouver l'État moderne préférable à celui qui Ta précédé. Quant à Montalembert, sans vouloir faire du nouveau régime Vétat normal delà société, il le préfère à l'ancien. 11 comprend qu'on pense autrement; il ne met point en doute l'orthodoxie de ceux qui le font et demande qu'on ne conteste pas la sienne. Il accepte franchement toutes les conséquences de la liberté de conscience que la morale publique ne réprouve point et que l'équité commande. De ce discours, sur lequel on ferait aujourd'hui encore bien des réserves, nous citeroDs le passage le plus incriminé :
« VenX-oxv aujourd'hui demander la liberté pour la vérité, c'est-à-dire pour soi (car chacun, s'il est de bonne foi, se croit dans le vrai), et la refuser à l'erreur, c'est-à-dire à ceux qui ne pensent pas comme nous?^ Je réponds nettement : Non. Ici, je le sens bien, incedo per ignés. Aussi je me hâte d'ajouter, encore une fois, que je n'ai d'autre prétention que celle d'exprimer une opinion individuelle : je m'incline devant tous les textes, tous les canons qu'on voudra me citer. Je n'en contesterai ni n'en discuterai aucun. Mais je ne puis refouler aujourd'hui la conviction qui règne dans ma conscience et dans mon cœur. Je ne puis pas ne pas l'exprimer, après avoir lu depuis douze ans ces essais de réhabilitation d'hom- , mes et de choses que personne, dans ma jeunesse, personne, parmi les catholiques, ne songeait à défendre. Je le déclare donc, j'éprouve une invincible horreur pour tous les supplices et toutes les violences faites à l'humanité sous prétexte de servir ou de défendre la religion. Les bûchers allumés par une main catholique me font autant d'horreur que les échafauds où les protestants ont immolé tant de martyrs. {Mouvement et applaudissements.) Le bâillon enfoncé dans la bouche de quiconque parle avec un cœur pur pour prêcher sa foi, je le sens entre mes propres lèvres, et j'en frémis de douleur. {Nouveau TWOMvemew^.) Quand j'évoque parla pensée les glorieux martyrs de la liberté des consciences catholiques; quand je songe à Thomas Morus et aux autres victimes du fondateur de l'Eglise anglicane, à tous ces pieux Jésuites qui, avec un héroïsme si modeste et si indomptable, ont arrosé de leur sang la cruelle Angleterre; aux Franciscains deGorcum, aux prêtres innombrables qui ont gravi les marches de la guillotine ou pourri dans les pontons de Rochefort; à la Vendée égorgée, à l'Irlande affamée, à la Pologne agonisante; je ne veux pas que le bienheureux privilège, que la sainte joie de pouvoir admirer, invoquer de tels martyrs, soitjamais troublée ou ternie par la nécessité d'approuver ou d'excuser d'autres supplices et d'autres crimes, si enfouis qu'ils soient
dans la nuit sanglante du passé. L'inquisiteurespagnol disant à l'hérétique : la vérité ou la mort! m'est aussi odieux que le terroriste français disant à mon grand-père : la liberté, la fraternité ou la mort! {Acclamations.) La conscience humaine a le droit d'exiger qu'on ne lui pose plus jamais ces hideuses alternatives. {Nouveaux applaudissements.) )>
Dans une péroraison non moins éloquente, Montalembert évoque l'ère nouvelle qu'il voit poindre à l'horizon et qu'il appelle l'ère de la liberté de l'Église. De grandes luttes suivront l'avènement nécessaire de la démocratie. Ces luttes seront aussi rudes qu'aux temps barbares, sous la féodalité, sous la monarchie absolue. Mais, pour aborder cette lutte, l'Église a de nouvelles armes, de nouveaux moyens d'action; et c'est dans les grandes innovations modernes, dans la publicité, l'égalité, la liberté politique, l'émancipation des masses démocratiques, qu'on peut déjà les apercevoir. Et l'orateur nous décrit « ce que sera la douce et imposante majesté de l'Église quand, dégagée de toute solidarité compromettante, de tout engagement de parti ou de dynastie, elle apparaîtra au milieu des flots vacillants et agités de la démocratie, seule immobile, seule inébranlable, seule sûre d'elle-même et de Dieu, ouvrant ses bras maternels à tout ce qu'il y a de légitime, de souffrant, d'innocent, de repentant, dans tous les camps, dans tous les pays. »
(( Alors pourront disparaître tous ces malentendus funestes, nés de la perversité des uns, de l'imprudence des autres, qui la représentent comme l'ennemie du travail, de l'instruction populaire, du bien-être des classes laborieuses, des découvertes économiques et scientifiques, des progrès et des splendeurs de la civilisation, comme si l'Église, qui, de l'aveu unanime, a tant fait dans le passé pour la cité, pour la science, pour l'art, pour l'agriculture, pour tous les grands besoins de la vie sociale, pouvait jamais être indifférente ou hostile aux nouveaux besoins de la société humaine! Comme si cette divine institutrice de tous les peuples chrétiens n'était pas nécessaire plus que jamais à ces masses qui surgissent à une vie nouvelle, sans direction, sans chefs naturels, mais exposés à toutes les tentations et à tous les vices dont la morale chrétienne est le seul antidote! Comme si celle qui a fait mieux qu'organiser le travail, qui l'a sanctifié; qui en a fait un frein et une expiation, non pour les pauvres, mais pour les riches; une obligation, non pour quelques-uns, mais pour tous; une condition de bonheur, non sur la terre, mais dans le ciel; comme si elle pouvait être jamais infidèle à sa tâche maternelle