‹ Montalembert (volume 2)Chapitre 166 sur 242 · ROME ET LES LIBERTÉS MODERNES · texte numérisé non relu

ROME ET LES LIBERTÉS MODERNES

Dans son encyclique îmmortale Dei, Léon XIII explique luimême l'idéal politique, — certes bien différent du régime moderne — dont l'Église souhaiterait la réalisation. D'après cet idéal, les deux puissances spirituelle et temporelle doivent vivre, non point séparées ou indépendantes l'une de l'autre, mais unies harmonieusement comme l'âme et le corps. Chacune d'elles a son but déterminé : l'Église s'occupe avant tout de sauver les âmes, l'État a pour objet principal les biens de la vie présente. Chacune d'elles sans doute est souveraine dans son domaine : mais comme l'Église revêt les gouvernements d'un caractère auguste et oblige les citoyens à observer religieusement les lois, elle désire que ces mêmes gouvernements soient officiellement catholiques. L'État doit mettre ses lois d'accord avec celles de l'Église, faire prévaloir les enseignements et les préceptes chrétiens, et employer à la défense de la foi les forces dont il dispose. Elle n'admet pas que l'erreur soit l'égale de la vérité et que l'homme qui se trompe en matière de religion ait le droit absolu de propager ses erreurs. La vraie religion ne saurait être placée sur un pied d'égalité avec les autres cultes ; mais ceux-ci peuvent être tolérés, et personne ne doit être forcé d'embrasser malgré soi la foi catholique.

Voilà ce qu'on a appelé la thèse. Mais, sans renoncer à cet idéal, l'Église comprend qu'elle ne saurait présentement le réaliser; elle sait qu'aujourd'hui il n'y a de possible qu'un régime de franche et loyale liberté ; divinement intransigeante quand il s'agit des principes, elle montre dans la pratique la plus sage et la plus maternelle condescendance. Les libertés de conscience et de la presse, si on les regarde comme des principes universels et absolus^ sont condamnables; mais, «« titre d'hypothèse, c'est-à-dire considérées comme des dispositions appropriées aux conditions spéciales de tels et tels peuples, elles peuvent être légitimes et les catholiques peuvent les aimer et les défendre ; ils font une bonne et très profitable chose, quand ils usent de ces mêmes libertés le plus efficacement possible pour servir la religion et la justice. (1) »

Cette doctrine de l'hypothèse, généralement admise aujourd'hui, n'apparut pas d'abord dans un jour très lumineux (2). Cependant Montalembert à Maliues semble l'avoir mise en rehef sous toutes ses formes, puisque laissant de côté le droit strict et la théorie, il ne s'est occupé que de l'état présent de l'Église et des moyens d'assurer son influence sur la société moderne. Voilà pourquoi le cardinal Stercks, archevêque de Matines et président du Congrès, l'a félicité d'avoir parlé en parfait théologien. — Voilà pourquoi un des esprits les plus éminents de l'Église de France, M^" d'Hulst, a écrit en 1891 : « Nous venons de relire ces deux admirables harangues, les plus belles peut-être, les plus enflammées, mais aussi les plus persuasives, les plus lumineuses dont l'histoire de l'éloquence mise au service de la foi nous ait gardé le souvenir. Or, contrairement à l'impression lointaine qui nous en était restée, nous y avons trouvé les réserves les plus expresses en faveur des droits supérieurs de la vérité... Monta-

(1) Civiltà cattolica du 17 octobre 1863, p. 147.

(2) A vrai dire, quand cette distinction fut formulée par la Civiltà, Montalembert eut quelque peine à l'admettre. Volontiers eût-il dit comme son beau frère Ms' de Mérode : « Personne n'admire plus que moi l'Apollon du Belvédère ; mais quand je commande une paire de souliers, ce n'est pas àur le pied d'Apollon, mais sur le mien que mon cordonnier va prendre mesure; voilà la thèse et voilà l'hypothèse. »

TÉMOIGNAGES RENDUS AUX DISCOURS DE MALINES. Sfil

lembert a parlé en homme d'État, passionné pour la liberté de l'Église; il a parlé aussi en chrétien instruit qui connaît les écueils de doctrine et qui les évite. Un théologien qui ferait l'analyse impartiale de ses discours de 1863 pour les comparer aux documents du Saint-Siège, à l'encyclique Quanta Cura de Pie IX, à l'encyclique Immortale Dei de Léon XIII, aurait peine, croyons-nous, à extraire des pages de l'orateur une seule proposition contraire aux enseignements pontificaux. (1) » — Voilà pourquoi aussi le cardinal Dechamps, dont personne n'a jamais contesté la sévère orthodoxie, déclarait en 1871 qu'à son avis les discours de Malines ne méritaient aucune censure. Mais les appréciations de ces hommes éminents ne furent point acceptées par tout le monde.

La division de plus en plus profonde des catholiques français explique les regrettables événements que nous allons raconter. Entre l'école de V Univers et l'école libérale, la lutte en est arrivée à l'éfat aigu. Du terrain des faits, du domaine purement politique sur lequel se renferment les libéraux, leurs adversaires s'etforcent sans cesse de les ramener sur le terrain dangereux des principes absolus; puis,- de déductions en déductions, ils découvrent des erreurs jusque dans les paroles en apparence les plus inolï'ensives. Cette tactique, ils vont l'employer à propos des discours de Malines, d'autant plus facilement qu'au cours de ces longues harangues, il a pu échapper à l'orateur certaines affirmations trop hardies et certains jugements au moins contestables. En exaltant outre mesure l'édit de Nantes, en déclarant que l'Église n'avait rien à regretter dans le passé, en présentant surtout le régime moderne comme un progrès immense,

(1) W' d'HuIst, Correspondant du 25 septembre 1891. Le R. P. Martin, ancien professeur de dogme à Chalais et à St-Maximin, et le plus grand théologien de l'Ordre dominicain en France, disait : « Je me charge de soutenir toutes les idées et toute la doctrine de M. de Montalembert à Malines. 11 a été admirable de précision, de vérité, en même temps que de courage et de hardiesse. Lui seul voit vraiment les choses et comprend à fond la situation^ 11 n'y a de victoire et de salut que dans la voie qu'il ouvre et où il convie ': les catholiques de notre époque. » Lettre du P. Chocarne à Montalembert,

il a paru attaquer la thèse et fourni des armes à ses adversaires.

Le Monde, qui a succédé à l Univers, ne publie point les discours de Malines, mais il en parle avec réserve, de telle sorte que ses milliers de lecteurs ecclésiastiques sont persuadés que des paroles scandaleuses et contraires à la foi catholique y ont été prononcées. « Sachez, écrit Montalembert à Foisset, que des prêtres, d'ailleurs très respectables, mais abonnés du Monde, ont fait prendre des renseignements, il y a quelque temps, auprès du clergé de Maîche, pour savoir : \^ si j'avais vraiment la foi; 2° si j'allais à la messe; 3° si je me confessais, tout cela leur semblant incompatible avec la qualité d'adversaire des doctrines orthodoxes de M. Veuillot et G'*. (1) » Quelques semaines après, le Monde publiait cette nouvelle : « On s'occupe à Rome d'un examen approfondi des doctrines nouvelles, dites en France catholiques libérales. Cette mesure a été demandée, dit-on, par divers membres de l'épiscopat français. «

Le Monde savait mieux que personne d'où venait le coup, et que M^*" Pie était l'instigateur principal de cette dénonciation. Intimement lié avec Louis Veuillot, partisan absolu de la thèse qu'il espérait voir un jour réalisée par le comte de Chambord, ce prélat poursuivit la condamnation de Montalembert avec toute l'autorité que lui donnaient à Rome son grand talent et les services qu'il avait rendus.

« Votre Sainteté, dans sa haute et suprême sagesse, écrivait-il au pape, ne jugera-t-elle point que, soit pour éclairer cet orateur lui-même, soit pour détruire l'effet de ses, paroles dans l'esprit de tant de milliers de lecteurs, il y aurait lieu de lui faire adresser, par exemple par le cardinal-préfet de Vindex, une lettre où, en le louant de sa subordination à l'autorité du Saint-Siège, il lui serait déclaré que ce discours, en effet, contient beaucoup de pensées, d'assertions et de propositions qui s'éloignent de la doctrine et de la pratique de l'Église, et qui sont en opposition avec les brefs de Pie VI en 1791 et 1792, avec les réclamations de Pie VII en 1814, avec les encycliques de Grégoire XVI et les allocutions du Pape régnant?

a) 1"^ octobre 1863.

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