L'ÉVEQUE D ORLEANS A ROME
sens. Les principaux Jésuites de Paris, les Pères de Pontlevoy et Matignon entre autres, témoignent à Montalembert, en cette crise pénible, les plus affectueux égards. « J'en suis très content, écrit-il; ils semblent mettre un certain point d'honneur à se distinguer de ceux de la Civiltà. » Le P. Olivaint supplie son provincial de rappeler au Saint- Père les services éminents que Montalembert a rendus à l'Église.
Mais son ami le plus dévoué, le plus actii en cette circonstance, est M^' Dupanloup. A peine connaît-il les dénonciations portées contre Montalembert et les dangers qui le menacent, bien qu'il soit lui-même fort souffrant, il renonce au voyage d'Espagne qu'il projetait alors et part pour Rome. Du mois de novembre 1863 au mois de mars 1864, il prend en mains la cause de son ami avec une ardeur qui déconcerte la cour pontificale. Il voit presque chaque jour le cardinal Antonelli et n'a pas de peine à lui faire partager son sentiment. « Soyez tranquille, lui répète le secrétaire d'État, on ne fera rien, «ô^o/wmen^ n'en. Il n'y a rien à reprendre dans le discours de Montalembert. Dans dix ans tout le monde dira ce qu'il a dit. Je l'ai déjà écrit à M. Dechamps, de la part du Pape : on ne fera rien contre lui, encore moins une déclaration de principes. » — Le cardinal Patrizzi tient le même i langage. — « Si vous traduisez les discours de Matines devant V Index, déclare l'évèque d'Orléans au préfet de cette Congrégation, j'irai moi-même les défendre comme c'est mon droit. Quatorze fois pendant ce séjour. Pie IX reçoit W Dupanloup. Aux vives instances que l'évèque lui adresse, le pape, tout en faisant des réserves au sujet des discours, répond qu'il traitera avec les plus grands égards « l'homme qui le premier, en toutes circonstances, a donné le signal de sa défense et qu'il considère comme un de ses meilleurs •amis. » (1)
En même temps, par ordre du cardinal Antonelli, le nonce de Paris, M^' Chigi, se rend chez Montalembert, à l'une de ses réceptions : « J'espère, lui dit-il, que vous n'avez
(') Journal de Montalembert.
ajouté aucune foi aux rumeurs dont il est question. Il y a des gens qui veulent nous brouiller. Je me crois autorisé à vous dire que, dans la pensée du Saint-Père, toutes ces questions doivent être librement débattues entre les journaux catholiques de diverses nuances : la Civiltà a répondu au Correspondant, le Correspondant répliquera à la Civilta. Il ne doit pas y avoir autre chose. (1) »
Et cependant il y eut autre chose. En cette affaire Pie IX hésita longtemps. D'une part, il aimait sincèrement Montalembert et craignait de le blesser. Le cardinal Antonelli, très avisé, fort au courant de l'état des esprits en Europe et dans le monde, conseillait l'abstention. Tout d'abord ses conseils prévalurent. Mais les dénonciations arrivaient chaque jour plus nombreuses et plus pressantes. Alors la conscience du pape s'alarma; il consulta des hommes d'école, des théologiens de profession, qui voient avant tout les principes et tiennent peu de compte de la situation politique. Leur avis ne faisait point de doute : ils déclarèrent les discours de Matines contraires à la tradition de l'Église et qu'il fallait à tout prix empêcher Montalembert de redire jamais des paroles comme celles-ci : « Catholiques, donnez la liberté (de la presse et des cultes) là où vous êtes les maîtres! » (A Rome!) Des lors, le pape décida que Montalembert serait averti et blâmé, mais secrètement et avec les ménagements les plus affectueux. 11 rédigea de sa propre main une lettre de quatre pages, puis, malheureusement, se ravisa. Gomme l'orateur de Malines avait écrit ai cardinal Antonelli, le pape jugea plus naturel de lui faire parvenir, sous forme de réponse à cette lettre, ce qu'on avai à lui dire. Il parait certain que le secrétaire d'État ne fu
(1) Montalembert à Foisset, 3 mars 1864,