LETTRE AU P. FELIX
qu'elle périrait infailliblement dans cette atmosphère qui la fait refleurir chaque jour, et dans la Grande-Bretagne, où chaque degré ascendant de la liberté pubhque mesure le progrès croissant de la vie catholique, et dans la vaste Amérique, où cinquante nouveaux diocèses, fondés en moin de cinquante ans, montrent, à ceux qui savent voir et comprendre, comment la liberté nous tue?
« La liberté nous tuer! Ah! si vous en êtes convaincus, allez, allez •dire à tous les potentats de retirer de partout et le glaive qui frappe et la main qui protège. Qu'ils vous prennent à témoins et qu'ils jurent devant le ciel et la terre que, partout désormais, la liberté pour tous ne sera plus un mot mais une chose. Qu'ils jurent qu'ils ne protégeront pas la vérité, mais qu'ils jurent aussi qu'ils nn protégeront pas l'erreur. Qu'ils n'aient plus une main visiblement étendue pour défendre l'Église, mais qu'ils n'aient pas non plus une main tendue dans l'ombre à tous ceux qui l'attaquent. Qu'ils réalisent enfin ce qu'ils ont annoncé, mais avec une sincérité absolue et une vérité complète ; qu'ils laissent à notre Église toute la liberté de sa parole, de sa charité, de sa prière, de son enseignement et de son gouvernement, et alors les miracles nouveaux de notre vitalité vous diront avec éclat pourquoi nous ne craignons pas la liberté. (1) »
Avec quelle joie Montalembert dévora cet éloquent discours !
(c Je l'ai m avec un vif intérêt et une sympathie plus vive encore, écrivait-il au P. Félix. Mon admiration n'a été tempérée que par la crainte peut-être téméraire de me trop complaire, en vous admirant, dans mes propres idées. En effet, il n'y a pas un mot de ce discours que je ne voulusse signer. Me sera-t-il permis de remarquer que, dans ce fameux discours de l'an dernier qu'on m'a tant reproché et qu'on a dénoncé à Rome avec un acharnement si infatigable, je n'ai pas dit ou du moins voulu dire autre chose que ce que vous venez de dire vous-même sous une autre forme et avec une toute autre autorité. Pas plus que vous, mon Révérend Père, je n'ai prétendu traiter la question de doctrine et de droit, mais comme vous j'ai dit que, « bien loin de redouter pour l'Église « l'épreuve de la liberté, il fallait tout espérer et ne rien craindre de cette « ère nouvelle ». Comme vous aussi j'ai exprimé les doutes les plus sérieux sur la bonne foi et les intentions hbérales des gouvernements de l'avenir, et comme vous j'ai signalé dans la centralisation le danger et l'obstacle suprêmes. Laissez-moi ajouter entre nous, et au risque de vous scandahser un peu, que cett»e centralisation est au moins aussi menaçante et aussi funeste dans l'Église que dans l'État. Je souhaite d'ailleurs que vos généreuses paroles ne vous attirent aucune des amertumes qui m'ont été prodiguées par les délateurs attitrés de notre temps et de notre pays.
(1) Discours prononcé à l'église métropolitaine de Saint-Rombaut, à Malines, le 3 septembre 1864.
Heureux de voir, n'importe à quel prix, le progrès des idées que je tiens pour essentielles à la bonne conduite des affaires catholiques, je saluerai désormais en vous l'un de ses plus heureux et de ses plus utiles champions. (1) »
La joie de Montalembert fut courte. Sa blessure de Rome saignait toujours. Il sentait qu'on lui tenait rigueur et qu'il n'était pas au bout de ses épreuves. Dans sa réponse au cardinal Antonelli, il avait promis de chercher et de trouver une prochaine occasion de prouver au Pape son inaltérable dévouement et sa filiale déférence. Pie IX ayant prononcé, le 24 avril 1864-, un éloquent et généreux discours en faveur de la Pologne, Montalembert publia dans le Correspondant son bel article Le Pape et la Pologne dont nous parlons plus loin . Il y faisait ressortir la noble attitude du chef de l'Église ; il le félicitait, le remerciait d'avoir montré un cœur plein de •courage et de pitié. « Ce vieillard désarmé était là seul debout, au milieu de l'Europe dégénérée et prosternée devant la Russie, seul en face de la prétendue Sainte-Alliance que le czar voudrait reconstituer, et au moment où la diplomatie européenne s'épuise en ménagements et en adulations pour le potentat moscovite, seul il demandait compte du sang de la Pologne. » L'auteur se permit d'adresser son article au Souverain Pontife.
A la douleur de rester sans réponse s'ajouta pour Montalembert le chagrin de voir ses adversaires comblés d'éloges. Au mois de juillet 1864, le pape écrivait à l'ancien directeur de r Univers, à l'occasion de sa Vie de Jésus, une lettre dont ses amis ont pu dire avec raison que nulle autre personne au monde n'avait reçu de Pie IX pareil témoignage de tendresse, d'admiration et de reconnaissance. Un jeune inconnu de nationalité belge, M. du Val de Reaulieu, entreprit de réfuter les discours de Matines sous ce titre significatif : V erreur libre dans lÉtat libre. Sa brochure reflétait les idées émises tous les jours dans le Monde, par MM. Chantrel, Coquille et l'abbé Jules Morel. Montalembert y était apostrophé et attaqué 75 fois en 93 pages. Cependant une lettre
(1) Au R. P. Félix, 27 septembre 1864.