EFFET PRODUIT PAR L'ENCYCLIQUE
la Constitution, le gouvernement défend aux évêques de la publier, défense ridicule, dont il n'est pas tenu compte et qui contribue plutôt à propager la parole pontificale. D'ailleurs les journaux impies et révolutionnaires se chargent bien de la répandre. « C'est un suprême défi jeté au monde par la papauté qui s'en va, déclarent-ils... Voilà qui va aider nos affaires, détacher la jeunesse de l'Église et la jeter pour toujours dans l'anticléricalisme et la philosophie positive. » En attendant, ils traduisent l'encyclique et la défigurent de leur mieux; dans la seule version du Journal des Débats, affirme l'évêque d'Orléans, on ne relèvepas moins de soixantedix contre-sens. Puis ils la commentent et l'interprètent à leur manière, lui font dire les choses les plus absurdes et les plus mensongères. Ces déclamations haineuses remplissent les journaux, circulent dans tous les villages, pénètrent dans toutes les maisons et troublent profondément les âmes.
Au lieu de réfuter ces interprétations fausses et de venger la vérité dénaturée par les ennemis de l'Église, les journaux catholiques, intransigeants pour la plupart, triomphent bruyamment du libéralisme et partent en guerre contre la société moderne. « Tout libéral tombe nécessairement sous la réprobation de l'encyclique. En aucun sens, un catholique ne peut être ni se dire libéral. . . » — « Ah ! l'encyclique était bien nécessaire pour foudroyer ces idées modernes qui lèvent ici la tête comme des batraciens coassant hors de leur marais fétide! (1) » — « L'encyclique a déjà produit de grands avantages : ce sont ces attaques furieuses, ces diatribes folles, ces insultes enragées contre la sainte Église du Christ... Le Pape sauve les gouvernements et les rois. Peu importe que les gouvernements et les rois nient ce soleil ou ne sachent pas le voir... (2) » Le 13 janvier, le Monde reproduit, avec force éloges, un article du Pensamiento Espahol, journal qui prend désormais pour devise la 80® proposition condamnée par le Syllabus :
(1) Monde, 18 février 1865.
(2) Monde, 15 janvier 1865.
« Notre foi unique, dit-il, est de stigmatiser comme anticatholiques le libéralisme, le progrès et la civilisation moderne. Nous condamnons comme anticatholiques ces avortons de l'enfer,... parce que ces trois points sont absolument contraires au dogme, à la morale et à l'enseignement unanime de tous les docteurs catholiques... Jusqu'à présent nos répon^ ses ont respecté les intentions de nos adversaires; mais dès aujourd'hui nous leur dirons avec une sainte assurance : a Vous n'êtes pas catholiques; si vous l'avez été, vous avez cessé de l'être. » A ceux qui nous fatigueront l'ouïe avec l'impertinent bavardage du progrès et de la civi. lisation moderne, en toute sécurité de conscience nous pouvons dire dorénavant : « Vous n'êtes pas catholiques. » — « En province, écrit-on à Montalembert, la situation des catholiques libéraux est fort triste; les gens du Monde les traitent comme des hérétiques, comme des pestiféî^és, et les incrédules avec une commisération outrageante. »
Tout d'abord Montalembert et ses amis sont profondément troublés. Que faire? Que devenir? On brise entre leurs mains les armes dont ils se servent : comment pourront-ils combattre pour l'Église? Le Correspondant leur semble désormais impossible. Tel est Tavis de Montalembert, de Cochin, du prince de Broglie, présents à Paris; ils annoncent à leurs amis de province la résolution qu'ils viennent de prendre :
« Très cher ami, écrit Montalembert à M. de Falloux, je pars à l'instant pour aller ensevelir dans la solitude du Morvan ma douleur et, il faut bien l'avouer, ma honte. Je n'ai plus qu'une ambition, celle de nous voir rester unis dans notre naufrage, comme nous l'avons été dans nos luttes depuis plus de vingt ans... Je trouve qu'il faut tout simplement nous retirer de la rédaction du Correspondant et annoncer sans fracas, déclaration ou explication quelconque, dans le prochain numéro, que le Comité de rédaction est changé ; puis laisser au bruit public et aux correspondances de province le soin d'annoncer que nous quatre — vous,Broglie, Cochin et moi, — nous avons fait place à des gens moins compromis et moins désarmés. J'avoue que je serais on ne peut plus déconcerté si \ous vous sépariez de moi en cette circonstance et si vous ne me couvriez pas à Rome, comme vous l'avez si souvent fait à Paris et ailleurs. Je sens le besoin impérieux de voir votre nom à côté du mien dans cette circonstance, suprême et je crois sincèrement que devant Dieu et la postérité, comme vous le dites dans la lettre dont je vous remercie cordialement, ils ne doivent pas être séparés. (1) »
Mais MM. de Falloux, Foisset, de Meaux protestent avec énergie contre cette débandade. Ils ont lu les documents
(1) 30 décembre 1864.