‹ Montalembert (volume 2)Chapitre 18 sur 242 · LE COUP D'ETAT · texte numérisé non relu

LE COUP D'ETAT

Quelques-uns hésitent, par crainte, dit Baroche, de donner le signal de la guerre civile. La nouvelle que 217 députés viennent d'être arjjêtés rue de Grenelle les décide, et Montalembert finit par recueillir 65 signatures. Mais comment taire connaître cette protestation? Les journaux qui subsistent encore tremblent, sous la menace d'une censure omnipotente. Montalembert en est réduit à porter sa feuille chez M. Dupin, président de l'Assemblée dissoute. « Vous la joindrez, dit-il, à celle que vous avez sans doute dressée, lorsque la force armée vous a interdit de monter au fauteuil, et vous voudrez bien me remettre le texte de votre protestation, pour que je puisse la communiquer à mes collègues. » Mais Dupin regarde Montalembert d'un air goguenard et lui demande : « Est-ce que vous êtes devenu procureur ou notaire?... Sachez, mon cher collègue, que je ne donne jamais ma signature... C'est comme pour ma consultation aux journalistes, en juillet 1830 : je la leur ai donnée verbalement, mais de signature, point. » Cependant, il laisse Montalembert prendre copie du procès- verbal dressé par son secrétaire après la violation de l'enceinte législative, et lui raconte, en se moquant, les détails burlesques de l'expulsion des députés. « Quant à leur tentative de déchéanceà la mairie du X", c'a été une pure singerie! » En congédiant Montalembert, il lui dit : Novits rerum nascitur ordo !

Mais voici que le Moniteur du 3 décembre annonce la création d'une Commission consultative^ destinée à remplacer provisoirement l'Assemblée nationale et le Conseil d'État. « En attendant la réunion du Sénat et du Corps législatif, affirme ce décret, le Président de la République veut s'entourer d'hommes jouissant à juste titre de l'estime et de la confiance du pays. » Sur la liste des membres de cette Commission Montalembert trouve son nom, à côté de ceux de MM. Léon Faucher, Drouyn de Lhuys, Chasseloup-Laubat, de Mouchy et autres Élyséens. On les fait ainsi adhérer au cou^ d'État et à toutes ses conséquences, sans même avoir pris la peine d'obtenir leur consentement.

Montalembert écrit aussitôt à M. de Morny :

« Monsieur le ministre,

« Nous apprenons par les journaux que nous sommes appelés à faire partie d'une Commission consultative, créée par un décret d'hier que vous avez contresigné.

« En présence de l'injuste et douloureuse incarcération d'un si grand nombre de nos collègues et amis, nous ne pouvons accepter ces fonctions . »

■ Quatorze députés signent avec Montalembert. Mais, par ordre des ministres assemblés en conseil, le Moniteur refuse l'insertion de cette lettre; r Univers seul ose la publier; Morny le fait saisir à la poste. Aux réclamations indignées de Léon Faucher il répond : « Vos noms nous sont nécessaires et nous les gardons. » Puis il écrit à Montalembert :

« Mon cher Montalembert,

« Les représentants détenus n'ont été retenus que parce qu'ils Tout bien voulu. On leur a offert de sortir plusieurs fois... Maintenant laissezmoi vous dire un seul mot. Il n'y a plus en ce monde que le prince et les rouges... Pouvez-vous hésiter? On se bat en ce moment au faubourg Saint-Antoine. Refuser son concours au gouvernement, c'est un crime, pour ne pas dire plus...

(c Vous qui avez tant d'esprit, croyez-vous sérieusement à la détention de nos amis? Je vous garantis qu'ils sortiront quand ils le voudront. (1) »

On raconte qu'Odilon Barrot, monté sur une chaise, harangua le général qui l'invitait à sortir : « Les représentants arrêtés, s'écriait-il, protestent contre le nouvel attentat qu'on veut accomplir sur leurs personnes ; ils ne céderont qu'à la force pour quitter la prison et reprendre leut* liberté. » Dans le fond de son âme, Montalembert s'étonnait de ne pas se trouver pour une fois avec les vaincus. « Restés en liberté, écrivait-il plus tard, nous nous sentions embarrassés et quelque peu humiliés de notre attitude passive et impuissante. » Et je trouve dans son Journal cette phrase prophétique : « Le changement actuel, tout en donnant raison à mes prévisions et prédictions, pourra plus tard me valoir d'amers mécomptes. »

(1) M. de Morny à Montalembert, 4 décembre 1851.

PERPLEXITES APRES LE COUP DÉTAT. 33

En attendant que les événements l'éclairent, Montalembert se demande anxieusement s'il doit accepter d'entrer dans la Commission consultative. Grave question. L'acceptation implique en effet une adhésion plus ou moins formelle au coup d'État. Jamais Montalembert n'a tant prié, réfléchi, consulté, qu'en cette occasion.

Tout d'abord, le 5 décembre, il se rend à l'Elysée; il tient à s'éclairer par un entretien personnel sur les dispositions du prince. « Je le trouvai, dit-il, aussi calme et aussi flegmatique qu'auparavant. Je lui rappelai mes dernières paroles du 22 novembre, en venant lui offrir notre concours et lui demander le sien, pour la seule issue légale et pacifique que nous devions entrevoir à la crise qu'il venait de trancher par la violence. J'ajoutai : « Je ne suis plus rien, vous êtes tout. Je n'en viens pas moins comme autrefois vous demander quelles sont vos intentions et vous soumettre mes propres appréciations. »

Le prince répond : « Ma mission et mon intention sont de rétablir l'ordre dans ce pays. Je veux, autant que possible, le mettre en état de ne pas retomber, si je suis tué, sous le joug des journalistes et des démagogues... Vous me reprochez de vouloir faire de l'ordre en invoquant toujours la Révolution. Mais je ne vois dans la Révolution que les faits accomplis et les intérêts nouveaux qu'elle a créés. Quand je lis l'histoire de 1789, je sws pour Louis XVI et Marie- Antoinette : j'aurais voulu être officier aux gardes-françaises et me faire tuer pour eux... Je vous assure, d'ailleurs, que rien n'est changé dans mes dispositions à l'égard de la religion et du Pape : je veux leur triomphe, mais je le veux sans aucune des exagérations qui pourraient leur nuire au lieu de les servir. »

Il promet ensuite de respecter la liberté d'enseignement; Montalembert hasarde quelques objections sur le rétablissement du suffrage universel illimité : « Soyez tranquille, réplique le prince ; j'admets le suffrage universel comme

MONTAI-EMBEUT. — III. 3

origine du pouvoir, mais non comme moyen habituel de gouvernement. Je veux bien être baptisé, mais ce n'est pas une raison pour vivre toujours dans l'eau. (1) »

Cette entrevue ne termine point les perplexités de Montalembert et il se livre à une curieuse consultation auprès des notabilités politiques et religieuses, au sujet de son entrée dans la Commission consultative. Rien ne prouve mieux que cette enquête combien il était difficile, au milieu de la division profonde des meilleurs esprits, de connaître la vérité.

L'archevêque de Paris, Mgr Sibour, conseille l'abstention et la pratique lui-même, d'une façon peut-être excessive. Le Président vient de rendre le Panthéon au culte : « Je ne remercierai point, dit-il ; on pourrait prendre mes remerciements' pour une adhésion. » Mgr Dupanloup est plus hostile encore. « Ce serait une faute irréparable d'accepter », écrit-il à Montalembert. A l'entendre, le pays tout entier repousse le prétendu sauveur. « Je ne crois pas qu'il y ait eu jamais une puissance humaine capable de lutter contre une telle insurrection des âmes (2)... » Avec la plus tendre énergie, le P. de Ravignan engage aussi son ami à se réserver. L'avis du P. Lacordaire, avis fondé sur des raisons vraiment graves, est nettement pour la négative. Dans le même sens se prononcent le comte Félix de Mérode, l'abbé Desgenettes et Cornudet. Au seul nom de Bonaparte, Villemain écume de colère. « Que ne peut-on, s'écrie-t-il, rétablir la peine de mort contre ce misérable! » La consultation de Foisset, inspirée, comme toujours, par une haute sagesse, mérite d'être citée.

ce Le péril du moment, écrit-il, c'est l'anarchie. Au point oîi en sont les choses, une dictature est nécessaire. Je souhaite qu'elle ait un terme; mais, ce terme, qui peut l'assigner? Nescio,Deus scit.

a Le péril de demain, c'est le despotisme, c'est-à-dire l'infatuation de la force dans le pouvoir et, au-dessous, l'abâtardissement des caractères : Obsequium déforme.

« Plus la dictature est nécessaire, plus il faut aviser à sauvegarder sa dignité pei'sonnelle.

(1) Journal du 5 décembre et Lettre à Daru.

(2) Mgr Dupanloup à Montalembert, 8 décembre 1851.

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